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Full text of "Nouveau voyage aux isles de l'Amerique, : contenant l'histoire naturelle de ces pays, l'origine, les moeurs, la religion & le gouvernement des habitans anciens & modernes. Les guerres & les evenemens singuliers qui y sont arrivez pendant le séjour que l'auteur y a fait. Par le R.P. Labat, de l'ordre des freres prêcheurs."

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NOUVEAU 

VOYAGE 

AUX ISLES 

DE LAMERIQUEi 

C O N T E N- A NT 

L'HISTOIRE NATURELLE DE CES PAYS, 
l'Origine , les Moeurs , la Religion & le Gou- 
vernenient des Habitans anciens & modernes. 

Les Guerres & les Evenemens finguliers qui y font 
arrivez p endant le féjour que 1 Auteur y a faiç. 

Par le K. l^, L a b a t\ de l'Ordre 

des Frères Prêchetirs* 

NouYelîc Edition augmentée confidérablement , &cïi- 
lichie de Figures en Tailles-douces, 

TOME SEPTÎE'ME. . 



A PARIS, RUE S. J«ACQUES, 

Chez Guillaume Cave lier Père , 
Libraire , au Lys d'or. . 4 

i«MnilWI»m M»JIMMP'TW«"'*»''»««»«^^ 

M. DCC. XL IL 
Avec Approbation é* Vrivilege du "Roy, 












TABLE 

DES CHAPITRES 

contenus en la fepciéme Partie. 

Chap. I.X" T Oïage de V Auteur à S^ 
\ Dommgue, Il ^ajfe à S, 
Chrifiofhe, Defcripion de cette IJle 

page I 
Chap.il V Auteur fdrt de S, Chrif- 
tophe. Defcription de l'IJle de Sainte 
Croix , 4<5 

Chap. III. Hiftoire abrégée de Vlfle de 
S* Domiftgue ^ 5^ 

Chap. IV. L'Auteur arrive au Cap 
François, Defcriftion de ce .Quar- 
tier ^ 119 
Chap. V. Befcription du Quartier &* 
du Fort de Port-Paix , (^ du refle 
de la Côte jufquà Léogane , 136» 
Chap. VI. Defcription du .Quartier de 
la petite Rivière ^ 154 
Chap. VIL Defcriftion durS^uartier d§ 
Tom. VIL ai) 





îv TABLE 

fEfterre. Mariage d'ptn Gefitilhorame^ 
Gafcon , \C^. 

Chap. VIII. T>e la. Plaine de Léou'ane* 
Des fruits , & des arbres qui y vien- 
nent. Des chevaux , ^ des Chiens fan- 
vages» Des Cajmans ou Crocodiles» 
Hifloire d'un Chirurgien , 1 8 1 

Chap. IX. V otage de l'Auteur de lEf- 
terre à la Caje de S. Louis. Du Com- 
merce avec les Ef^agnols, Defcription 
d'un Boucan , 2 1 S 

Chap. X. Defcription de la Caye de 5. 
Louis i (^ du fend de l'/fe à Vache i 

259 

Chap. XI. V Auteur efi pourfuivi far 
les Forbans , ç^ pris par les Efpagnols. 
Leur manière de vivre» Culte qu'ils 
rendent à S. Diego, 27a 

Chap. XII. Manière de pofer les Senti- 
nelles 5 ce que c^efl que le Baratto, 
Deffein de l'Equipage de la Barque fur 
le Vaiffeau Efpagnol. Ils partent ç^ 
continuent leur voyage , 192 

Chap. XIII. Tempête. Vue de la Cate- 
line. De Port-Ric, Defcente an Coffre 
a mort , & a l'Ifle à Crabes, Pommes 
de Raquettes , & leur effet, 508 

Chap. XIV. Defcription de l'Ifle de S» 
Thomas , fen Commerce. Indiennes a 
bon marché, Quantité de poiffon dans 



DES CHAPITRES. v 
les Vierges. Servent marin , 519 

Chap. XV. De Cifle appellée la Néga^ 
de -y & au Tréfor cjuon dit y être. De 
la Sombrere. Defiription de celles de 
Saba&de Saint Euflache , 545 

Chap. XVI. V Auteur débarque k S, 
Chrifiophe. Vanité du Général des An- 
glois. Arrivée a la Guadeloupe. "Dif" 
fer end que V Auteur eut avec un Com- 
mis du Domaine , 355 

Chap. XVIÏ. De V arbre appelle Gom- 
mier, Hiftoire du Patron Jofiph , d" 
du Capitaine Daniel. Du bois de Sa- 
"vonnette , des larmes de Job ; d» Cour'" 
bari& de fon fruit , 371 

Chap. XVIII. De la Poujfolanne des 
Jjîes, Du Plâtre. M, le Comte Def- 
nots Gouverneur Général des Ifles. Ef- 
fets prodigieux du Soleil fur une 7er^ 
raffe de plomb y 393 

Chap. XIX. Des arbres appeliez. Bala- 
tas (^ Pain d'Epiées ^dr de la manière 
defcier le Gommier , 407 

Chap. XX. Abus qui fe commettoient 
dans les travaux publics. Afeffe de Re- 
quiem , chantée d'une manière extra- 
ordinaire. Partage de la fucceffion de 
Jil Hinfelin , 421 

Chap. XXI. Déclaration de la Guerre, 
Duel entre deux Corfaires. Tremble^ 



vj TABLE DES CHAPITRES. 
ment de terre. Jubilé. Remèdes four 
les Panaris ^ les Ruptures , 4 , ç 

Chap. XXII. Trife de U Partie Fran^ 
pife de Saint Chrifiofhe par les ^n^ 



Fin de la Table à'zs Chapitres de k 
fcptiéme Partie* 



MEMOIRES 



mm: 










E M O î R E S 

DES 

NOUVEAUX VOYAGES 

FAITS 

AUX ISLES FRANCOISES 

DE ^AMERIQUE. 
SEPTIEME PARTIE. 



CHAPITRE PREMIER. 

Voyage de V Auteur à Saint Bominme, 
Ilpajfe à Saint Chriflofhe, Befcripion 
de cette IJle, 

E i8 Novembre 1700. nous - 
fûmes furpris de voir arriver i -roo. 
le Père CabalTon notre Supé- 
rieur Général , à la Guade- ' 
loupe où je demeurois. Il s'en ailoit à 
Saint Domingue faire ks yifites , &: 
Tome VIL A 




|L Nouveaux Voyages aux Tfies 
B-— « mettre ordre à quelques difFérens qui 
|7,f o. étoienc entre nos Religieux. Nous lui 
fîmes quelques difficultés fur le voyage 
qu'il entreprenoit , ce qui fit qu'il me 
propofa d'y aller en qualité de Com- 
minaire, avecun plein pouvoir de def- 
tituer le Supérieur de fa Charge , fî je le 
jugeois à propos , & d'en établir un au- 
tre : & il m'en expédia la Patente. 

Il ne fallut pas me preffer beaucoup 
pour me réfoudre à faire ce voyage \ car 
outre que je ne fuis gueres plus attaché à 
tm lieu qu'a un autre , j 'et ois bien aife 
de voir Saint Dominée fans être obligé 
d y demeurer. Deux jours après il chan- 
gea de réfolution , &: me dit qull vien- 
droit avec moi pour appuyer davantage 
ce que je ferois. Comme cela n'étoitpas 
■ tout-â-fait dans l'ordre , je voulus lui 
rendre fa Patente ; mais (ans la vouloir 
reprendre , il me dit qu'il vouloit que 
je vinJOTe avec lui, &' qu'il fe retireroit 
dans un quartier pendant que j'agirois 
dans l'autre. J'en fus content , & nous 
partîmes le 26 de Novembre dans un 
Vaiffeau de Bordeaux chargé de Vin , 
qui étoit commandé par un nommé 
Trebuchet. C'étoit un petit ivrogne , 
qui n'étoit pas raifonnable dès qu'il 
avoit bû, 6c que par malheur on ne 



Franc oifes de V Amérique • i 

vtrouvoit jamais à jeun, à quelque heure — 

qu'on fc levât. lyoo* 

Nous rangeâmes d'afifez près Tlfle de p,étcti- 
Monriarrat , &c nous en aurions fait au- 'ion des 
tant à celle de Nievcs ; mais nous nous ^"^^°^« 
en éioigiiâmes hors de la portée du ca- 
.non , parce que les Anglois setoient 
mis en tête de faire faluer leur Pavillon 
par tous les VaiCTeaux qui palloient à 
la portée de leurs Batteries , fur lef- 
queis ils tiroient poiu- les contraindre 
au falut. 

Il n'y avoit que très-peu de tems que 
M. de Modene Capitaine des Vaifïeaux 
du Roi , revenant des grandes Indes 
avec trois Vaifleaux de guerre , fut fa- 
iué de quelques coups de canon a balle 
^cn paiïant devant Nie ves. Il brouilla {q% 
voiles pour attendre un Canot qui ve- 
noie de terre , par lequel il fçut [es pré- 
tentions des Anglois. Il dit a l'Officier 
qui étoit venu lui parler, que la chofc 
lui paroilToit raifonnable ,& que pour- 
vu qu'on voulût lui rendre le falut en 
bonne forme , il feroit faluer le Pavil- 
lon Anglois par fcs trois Vailleaux. 
L' Anglois le lui promit , & s'en retour- 
na à terre fort content de cette réponfe j 
sèc dès quil fut arrivé , il fit défarmer 
les canons des Batteries , pour rendre le 

A i; 



4 N'owveaux foyages aux IJtes 
*'■- ■ falut qu'on leur alioir faire. M. de Mo- 
?7oo. dcne qui avoir fait fçavoir fes inten- 
tions à fes deux VaiOTcaux s approcha de 
la grande Batterie des Anglois , & fe mit 
à tirer vivement deffus, en même tems 
que les deux autres VaifTeaux tiroienc 
fur le Bourg & fur une autre Batterie. 
Leur canon fut fi bien fervi , que les 
Batteries àts Anglois furent en défordre 
dans un moment , car ils ne s'attendoient 
pas à un pareil falut. Comme ils éroienc 
accourus en grand nombre pour jouir 
d'un faku qui flattoit fi bien leur vanité , 
il y en eut quelques-uns tués , d'autres 
eftropiés , & beaucoup de maifons en- 
dommagées. Leurs Vaiffeaux Marchands 
qui étoient en rade , s'étant avifés de 
tirer fur ceux de M. de Modene , reçu- 
rent en paffant quelques bordées qui les 
incommodèrent beaucoup. 

Malgré cette corredion fraternelle , 
les Anglois ne lailTerent pas de hilTer leur 
Pavillon , & de nous tirer un coup de 
canon à balle, L'éloignemenr où nous 
étions , nous rendit plus liers que nous 
n'euffions été, (i nous avions été plus 
proches j & nous paffâmes fans faluer , 
ni mettre notre Pavillon, 
dfriu" ^^"^ arrivâmes a la rade de. Saint 
t§ur à 5. Chriftophe fur les dix heures du macii^^ 



Ffânçotfes de P^merîqHt, J 

le Dimanche 18 Novembre. Le P. Gi- - . _ ._^ 
rard Supéneuu des Jéfiiites, s'étanr trou- 17004 
vé par hazard au bord de la mer quand chrifto- 
nous mîmes pied à terre , nous reçac le phe. 
plus honnêtement du monde, & noù^ 
obligea de ne point prendre d'autre mai- 
fon que la leur pendant le féjour que 
nous ferions dans rille. Nous allâmes 
dire la MeiTe à TEglife Paroiflîale qu'ils 
delîcrvent , après quoi nous fûmes faluer 
M. le Comte de Gennes Capitaine è.ç:% 
Vailfeaux du Roi, commandant dans 
rifle,à la place du Commandeur de Gui- 
taut , Lieucenant au Gouvernement Ge- 
neral, qui enétoit Gouverneur. Il nous 
retint a dîner avec le P» Girard. Après 
dîné nous allâmes voir le iieurde Châ- 
îeauvieux , un des Lieutenans de Roi , 
& quelques autres Officiers de nos amis, 
& puis nous nous tendîmes chez les Pè- 
res Jéfuites. Ils n'étoient que trois ; le 
*P. Girard , qui étoit le Supérieur , le P* 
Charrier, & un îrlandois nommé Ga- 
iovay , que Ton tâchoit de faire palTer 
pour un Italien 5 & qu'on nommoit pour 
cela le P. Realini. Nous pafTâmcs le ref- 
te de la journée â voir leur Habitation , 
^ à recevoir force vifites des pcrfonnes 
qui avoient demeuré dans notre Paroide 
du Moiiillagc à la Martinique pendant 

A iij 




Ï/OO' 



De'crip- 
îion. de 

S. Chrif. 



^ ^ Nouveaux Voyages aux Jfles 

la guerre paifée, c'eit-i-dke , celle de^'" 

Le lendemain le Comte de Gennes^ 
nous vint rendre vifite, & nous mena 
dîner chez lui avec les PP. Jéfuites. Il 
croit jugé dans la maifon du fieur de la 
Guarigue. J'allai me promener fur le 
foir aux environs du Bourg. Il paroif- 
foir par les mazures & par les folages des 
mailons , qu'il avoir été autrefois bien- 
bâti ^ fort confidérable. Les Anglois 
l'avoicnt entièrement détruit , jufqu a 
tranfpoiter chez eux les matériaux &• les 
pierres de taille des encognures. Nos 
François avoient déjà rebâti beaucoup- 
demâifons, & travaiJloient à s'établir 
comme s'ils euffent été alTuiés dune 
paix éternelle. 

^ J'avois entendu parler de cette Ifle 
d'une manière qui m'en avoit fait con- 
cevoir une idée toute différente de ce 
qu'elle ell en effet r car je me l ctois fi- 
gurée comme une terre route plate & 
coure unie -, & cependant quand on la 
voit de loin , elle ne paroit que comme 
une groiïe montagne qui en porte une 
plus petite fur une de ks pointes. C'eft 
peut-être cette figure qui lui a fait don- 
ner le nom de Saint Chriflophe , aufîî 
bien que parce qu'elle fut découverte k- 



Prançoifes de VAménquë, f 

four de la Fèce de ce Saint , ou parce que ^i 

l'Amiral Colomb porcoit ce nom. Lorf- 1700*. 
qu'on fe trouve en mer à une diftance 
railonnabic de cette Ifle , on remarque 
que cette grofTe montagne fe divife en 
plufîeurs autres qui font*pluiieurs têtes 
dans le milieu de l'Ifle , kfquelles for- 
ment de beaux valons avec une pente 
douce & commode qui va jufqu'au bord 
de la Mer *, de forte que du bord de la 
mer jufqu'au pied des montagnes il y a 
dans bien des endroits juf qu'à deux 
lieues d'un pais tout uni , à l'exception 
ée quelques ravines dans lefquelles on 
a pratiqué àts chemins ii commodes , 
qu'on peut faire tolit le tour de l'Ule en 
carolfe. 

M. Lambert Capitaine de Fiibuftiers» 
mon bon ami , nous vint prier le jour 
fuivant d'aller palTer un jour ou deux à 
•fon Habitation. Il étoit affocié avec un 
de fes oncles , nommé le lieur Giraudel 
Confeiller au Confeil Souverain. Ils a-^ 
Voient une fort belle Habitation éloi- 
gnée d'environ cinq quai;ts de lieues du 
BourcT. Leurs bâtimens étoient encore 
peu de chofe , mais ils faifoient déjà du 
Sucre qui étoit fort beau , & qu'on fa- 
briqaoit avec une facilité que je n'avois 
point vu autre part, 

Aiv: 



£es 



y 



^ Nouveaux Voyages aux ÎJÎes 

• » Nous eûmes un' divertiflement au- 

i 700. quel je ne m'artendois pas , ce fur d'aller 

que les Anglois croient demeurés maî- 
tres des terres des François , dont la plus 
grande partie refcercnt en fliche, les 
Smges qui s'étoient échapés des raaifons 
des François pendant la guerre, muhi- 
plierent leilemenr , que quand on reprit 
podeffion de llfle, on les voyoit par 
groiïes troupes. Ils venoient voler juf- 
ques dans les maifons ; & lorfqu'on plan- 
toit des cannes , des patates , ou autres 
chofes , il falloir y faire fentinelle jout 
& nuit , fi on vouloit que ces animaux 
n'emportaient pai tout ce qu'on avoit 
mis en terre. 

On plantoir àes cannes chez M. Lam- 
bert dans une terre allez proche de la 
montagne ronde , qui éroit un Aqs re- 
paires de ces animaux. Nous fûmes nous- 
embufquer environ une heure avant le 
coucher du Soleil. Nous n'y demeurâ- 
mes pas une heure, que nous eûmes le 
plaifir de voir^fortir des broulTtilies un 
gros Smgc , qui après avoir regardé cxa- 
ârementdc tous côtés, grimpa fur ua 
arbre , d'où il confidera encore tous les 
environs : à la fin il fit un cri auquel 
plus de cent voix difFcrentes répondx- 



Trançoifes de VAmérié^ue, 9 
tent dans le moment , & incontinent ^ 

après nous vîmes arriver une grande 1700. 
troupe de Singes de différentes gran- 
deurs qui entrèrent en gambadant dans 
cette pièce de cannes , & commencè- 
rent à les arracher & à s'en charger : 
quelques-uns en prenoient quatre ou 
cinq morceaux qu'ils mettoient fur une 
épaule 5 & fe retiroient en faurant fur 
les deux pieds de derrière s les autres en 
prenoient un à leur gueule, & s'en al- 
ioient en faifant mille gambades. Nous 
tirâmes quand nous eûmes afTez confidé- 
ré leur manège : nous en tuâmes quatre » 
entre lefquels il y avoit une femelle qui 
avoir fon petit fur fon dos , qui ne la ' 

quitta point. Il la tenoitembraffée à peu 
près comme nos petits Nes^res tiennent 
leurs mères. Nous le prunes , on 1 éleva , 
^ il devint le plus joli animal qu'on put 
fouhaiter. 

Ce fut en cette occafion que je man- ta chaîc 
geai du Singe pour la première fois. Il g^' ^fè 
cft vrai que j'eus d'abord quelque repu- exceiien- 
gnance quand |e vis quatre tètes far la^'^* 
foupe qui relTembioient à des tètes de 
petifs enfans \ mais dès que j'en eus goû- 
té 5 j-e paflai aifément fur cette confidé- 
ration , & je continuai d'en manger avec 
plailîr j car c'eft une chair tendre , déli- 

Av 



t ù Nouvemx VejAgês aux IJles 
-— — cate , blanehc , pleine d'un bon fuc, U 
1700. qui eft également bonne à quelque forte 

cie lauce qu'on la mette* 

d^n:st! ^ P^^Pos ^^ ce petit Singe , il arriva 
ge & une avanture au P. CabalTon , qui mé- 
1^:^^''^^^''^ "^i^e ici* Il avoit élevé ce 
^ctit animal qui s'affeétionna tellement 
à lui 5 qu'il ne le quittoit jamais j de for- 
te qu'il falloit l'enfermer avec foin tou- 
tes les fois que le Père alloit à l'Eglife , 
car il n'âvoit point de chaîne pour ratta- 
cher. Il s'échappa une fois j & s'étant 
allé cacher au-delïus de la Chaire du 
Pi-édicateur , il ne fe montra que quand 
ion Maître commença à prêcher. Pour 
lors il s'affit fur le bord , & regardant 
les geftes que faifoit le Prédicateur , il 
les imitoit daus le moment avec àics mï- 
maces & des poftures qui faifoient nre 
tout le monde. Le P. Cabaffon qui ne 
içavoit pas le {ujct d'une pareille immo- 
defhe, les en reprit d'abord avec affez 
de douceur ; mais voyant que les éclats 
de rire augmentoient au lieu de dimi- 
nuer 5 il entra dans une fainte colère , & 
commença d'invediver d'une manière 
très-vive contre le peu de refped qu'ils 
avoient pour la parole de Dieu. Sts 
mouvemcns plus violens qu'à l'ordinaire 
firent augmenter les grimaces & les pof- 



Françoïfes, de V Amérique, 1 1 
tùres de fou Singe , & le riœ de l'Af- - — -* 
femblée. A la fin quelqu'un avertit le 1700. 
Prédicateur de regarder au-deffus de fa 
tète ce qui s'y pa{k)ir. Il n'eut pas plutôt 
apperçû le manège de fon Singé , qu'il 
ne put s'empêcher de rire^ comme les 
autres , &: comme il n'y avoit pas moyen 
de prendre cet animal , il aima mieux 
abandonner le refte de fon Difcours , 
n'étant plus lui-même en état de le con- 
tinuer , ni les Auditeurs de l'écouter. 

Après avoir demeuré un jour chez 
M. Lambert j je le priai de nous faire 
avoir des Chevaux pour faire le tour de" 
Flflfe que j'avois envie de voir toute en- 
tière , puifque j'en avois la commodi- 
té, en attendant que notre Capitaine' 
Trebuchec eût achevé le commerce qu'il 
Vouloit faire. Nous eûmes des Chevaux, ' 
te M. Lambert nous accompagna. 

Nous partîmes d'alïez bon matin '^f 
afin de pouvoir :, fans nous preffer , allet^ 
dîner 1 la pointe de Sable, où nous; 
couchâmes contre notre réfolution > par^^ 
ce que la famille de M. Pmel , ^ qui 
nous étions allez rendre vifite , ne nous 
voulut jamais lai (Ter aller plUs loin. 

M. Pinel , dont j'ai parlé au commen- ^^'.^ ^ 
cément de ces Mémoires, avoit ete tue. 
itialheurcufement depuis quelques mois^ > 

A-vi, 



1700 



il Nouveaux Voyages aux rpg 
& toute la Loiome de Saint Chriftoplie 
en etoïc encore dans l'afflidion. Son" 
bon cpeiir, Jes fervices qu'il rendoit i 
les compatriotes, les charités qu'il fai- 
ioit aux pauvres , le faifoient regarder 
comme lAnge tutelaire de cette Ifle. Il 
trouva la mort dans l'exercice de la cha- 
nté. Une pauvre famille étant arrivée 
de la Martmiquc à la BalTeterrc de Saint 
Chriflophe , le pria de lui donner paf- 
U%t dans Ton Brigantin , pour aller a la 
pointe de Sable où elle alloit s'établir j . 
il le lui accorda avec la joie qu'il avoir 
toujours, quand il trou voit l'occafion de 
rendre fervice, & de faire du bien. Il 
donna ordre au Maître de fon Brigan- 
tin, de faire charger ks meubles de ces 
pauvres gens , &c pendant que ks gens 
etoient occupés â ce travail , il prit la 
barre du gouvernail , le Brigantin étant 
déjà fous voile. Le fentinelle qui étoit â 
la Batterie de la rade ayant été relevé 
pendant qu'on étoit occupé a tranfpor- 
ter ces gens & c^s meubles à bord , fans 
avoir été averti que le maître du Briaan- 
tm avoit parié â l'Officier de garde'^fc- 
lon la coutume , & voyant ce Bâtiment 
qui s'en alloit , crut qu'il partoit fans 
congé , & fans autre examen ni ordre , 
al mit le feu à un Canon pour l'obli^^er 



J 



Prançoifes de V Amérique, i ^ 
de moLuller. Le boulet rompit le bor- — - 
dâge du Bâtiment , & emporta le bas- 1700. 
ventre & la cuilfe de M. Pinel , qui mou- 
rut quelques momcns après , avec une 
entière réfîgnation à la volonté de Dieu, 
& en bon Chrétien , comme il avoit 
toujours vécu. Sa mortconfterna toute 
rifle , on la refifentit vivement dans les 
autres Colonies , & l'on peut dire , que 
Tafflidion fut générale, parce que la 
perte étoit commune. L'Officier & le 
Sergent de garde furent arrêtés. Le Sol- 
dat penfa être mis en pièces par le Peu- 
ple. On fit leur procès : l'Officier & le 
Sergent furent déchargés , & le Soldat 
condamné aux Galères. 

Le lecond jour de notre voYâge nous 
fûmes dîner à l'Ance Louvet chez M. 
de Courpon Lieutenant de Roi , Com- 
mandant du Quartier de la pointe de 
Sable 5 qui nous retint à coucher. Et le 
troifiéme jour nous arrivâmes chez M. 
Lambert , après avoir dîné chez un An- 
glois de fa connoiflance appelle le Ma- 
jor Cripts. 

Je fus très- content demonvoYage, 
& je fatisfis entièrement la curiofité que 
j'avois depuis long-tcms de voir , & de 
connoître cette llle. Elle cft petite a la 
vérité , mais elle eft très-belle , 6c bien 



.i^bo, 



Partage 
WeVlûs 
S. Chrif- 
tôphe 
ciitre les 
François 
^ lesAn» 
glois. 



%' ^ Nouveaux Voyages aux IJlh ' 
- cultivée. LeteiTaindciaCabeftcrre& Je'' 
laBafTeterre eft admirablement fécond ^ 
l'air y eft très-pur , & fi elle étoit un peu 
mieux fournie d'eau pour boire , & qu'il 
y eût un Port , ce feroit une Ijfîe enchan-' 
réc. Elle peut avoir quinze à feize lieiieS; 
de tour , fans compter une pointe fore 
longue , & aiTez étroite , qu'on appelle 
la pointe des Salines. 

C'eft la première Ifle que lés Fran- 
çois & les Anglois ont Habitée, après 
quelehazard les y eût affemblés. Elle 
eH partagée entre \c$ deux Nations, do 
manière que les François ont les deux? 
bouts, c'eft-à-dire , le côté de l'Eft &: 
celui de l'Oueft , & les Anglois le Nord' 
& le Sud. La partie Françoifc de l'Eft 
commence à la rivière de Cayonne, & 
finit^ à celle de la Pentecôte. La partie 
de rOueft commence à la rivière de \0 
pointe de Sable , & finit à une ^randé^' 
ravine , qui s'appelle , fi je ne me trom-^ 
fe, la ravine à Cabrittes. Ce que \^s 
Quartiers Anglois ont de plus avanta-,V 
geux , ell qu'ils fe communiquent par un 
chemin qu'ils ont fait dans la montagne , 
au lieu que les deux quartiers François 
ne peuvent fe communiquer fans pafTer 
par ceux des Anglois. LespafTagcs font 
toujours libres en tems de Paix, mais'' 



Prançoifes de V Amérique, tf 
3ès que la Guerre eft déclarée en Europe *— —*" 
entre les deux Nations , il faut que l'une lyôoi" 
des deux chafle l'autre de Tille. Onavoit 
fait autrefois des Concordats pour une 
neutralité perpétuelle : comme les An- 
glois ne s'en font fervis que pour tâcher 
de furprendre les François , on ne fe fie ' 
plus que dans la force des armes. 

Dans la guerre qui commença en' 
1^8$. nous chafîames les Anglois de' 
leurs Quartiers , & ils étoient accoutu- ' 
lîiés à ce manège depuis itîiy. que les' 
deux Nations s'étoient établies dans Tliles 
où les François 5 qùoiqu'en plus petit 
nombre , avoicnt toujours été les maî- 
tres des Anglois 5 & avoient toujours ea 
de fi bons Gouverneurs , qu'on pouvoir 
dire que le Gouverneur François de Saint 
Ghriftophe étoit l'arbitre de la Nation 
Angloife. Je ne fçai comment la fortu- 
ne s'eft lafléc de nous favorifer , mais- 
nous fûmes chafifés de l'Ifle en i <j90. On 
peut voir ce que j'en ai dit ci-devant ea ; 
parlant de M. de la Guarigue. 

LaBalTeterre AngloiCe eft plus mon- 
tagncufe que la nôtre. Leur Cabefterre ' 
& la nôtre font à peu près fcmblables» 
Mais comme ils ont plus de montagnes 
qtie nous , ils ont aufîi plus de rivières 5< 
écpar une fuite nécefïaire leur rade ell 



t6 N9Hvemx Voyages aux Ifles 

^. . meilieure que celle que nous avons de- 

1 700, vant notre Bourg principal. La rade àts 
Anglois , qu on appelle fimplement la 
grande rade , eft profonde , l'encrage y 
eft bon, & comme elle efl: formée par 
Its deux cuifTes de la grande montagne , 
€lle donne quelque abri aux VailTeaux, 
Avec tout cela , ni eux , ni nous n'avons 
aucun endroit pour \zs retirer dans le 
temsdes ouragans. 

^^s Anglois ont un Fort au-de(îous 
de la grande rade , il eft à cinq Baftions 
avec quelques dehors. Il eft commandé 
d'une hauteur à côté de la Souphriere. 
Fort de Ce pofte a toujours fervi à prendre le 
kSi.^^^^? ^'eft ce qui a obligé les Anglois 
depuis qu'ils l'ont repris en i^c^o. de 
conftruire un Fortin fur cette hauteur , 
afin de conferver plus long-tems leur 
principale Fortereffe. Autant que j'en 
puis juger en paiTant, & en m'arrêtant 
exprès , fous prétexte de voir une Sucre- 
rie qui en eft voifme , qui a un moulin à 
vent , on feroit bien-tôt maître de ce 
Fortin , parce qu'on le peut battre d'une 
^ autre hauteur , qui n'en eft pas à deux 
cens pas , & pendant qu'on le battroit , 
on pourroit attacher le mineur fous {ts 
petits ouvrages , & les faire fauter avec 
d'autant plus de facilité, que tout ce 



Françoifes de V Amérique, ^ 17 

terrain ie coupe prefque auffi aifément -- 

que de la ponce. . ^7^0- 

Un peu au-delà de la rivière qui le- 
pai-e le Quartier Miglois du Quartier 
François appelle la pointe de Sable -» 
nous vîmes un petit Fort à Etoile , que ^^Fort^^^ 
nous trouvâmes d!îez bien réparé.^ Les ^^^j"^*"' 
Ouvrages avoient plus de propreté que poinccde 
de folidité. Il n'auroit pas été befoin de ^^ " 
faire de grands efforts pour s'en rendre 
fîiaîti e. Il y avoir en Garnifon , une 
Compagnie détachée de la Marine. 

Il y avoitun Fort à côté du Bourg de la ^ Fo^^^.^ 
Baffeterre tout délabré. Je l'allai voir , je la 
ce n a jamais été grand-chofe ^ cepen- Bafleter* 
dant il me parut qu'on auroit pu le ren- 
dre meilleur , Ôc avec aCTéz peu de dé- 
penfe de de travail, & qu'on en auroit 
tiré plus de fervice que des rerranche- 
mens que le fieur Binoît faifoit faire au- 
tour du Bourg , qui n'étoient pas capa- 
bles de la moindre défenfe , ni de de- 
meurer fur pied , feulement trois mois , 
quand ils n auroient eu d'autres ennemis 
que la pluye , les crabes , ôc les tourlou- 
roux. Auifi n"éroient-ils compofés que 
de méchans piquets de toutes fortes de 
bois mois , avec des fafcines d'herbes , 
pour empêcher le fable de la ponce dont 




ti Nouveaux Voyages aux ifies 
*«*-~ ils étoient remplis de fe répandre de# 
^joô, deux côtés. 

Il eft certain qiie rien au monde n'eft 
plus inutile que ces» fortes d'Où vrages , 
qui ne fervent qu'à fatiguer les HaBitans, 
ôc confumer le tems de leurs efclaves par 
des corvées qu'on exi^ d'eux , & très- 
fouvent de prétextes aux CommandanSj 
pour exercer leur mauvaife humeur fur 
ceux qui ont le malheur de leur dé- 
plaire. 

Llfle de Saint Chriftophe né fe peuf 
ïhaintenir dans un tems de Guerre , que 
par la bonne conduite de fon Gouvcr- 
îîeur , & la bravoure de fes habitans. Les 
Troupes réglées que le Roi y ehtretenoit 
autrefois fuppleoient.au petit nombre 
àts Habitans, & on pouvoit compter 
ifur elles 5 parce que c'éroient des Batail- 
Ions entiers des vieux Régimens de Fran- 
ce , comme de Navarre , de Norman- 
die 5 de Poitou & autres , dont les Sol- 
dats étoient aguéris , & avoient fait 
jplufieurs Campagnes en Europe , & qui 
étoient commandés par des Officiers 
d'expérience & de fervice : au lieu que 
hs détachemcnsde la Marine qui y font 
à préfent ne font compofés qtie de mau- 
Vâifes recrues que les Ofïiciers lèvent k 



lyoov 



Trmçoifes de V Amérique, if 
feurs dépens , en échange du Breveî qu'on 
leur donner 

On peut encore ajouter qiie les Of- 
ficiels & Commandans n'ayant jamais 
fervi que fur les Vaiiîeaux , font dans 
un pais qui leur eft inconnu 3 quand ils 
fe trouv ent fur terre : il eft vrai qu'ils ont 
du cœur, de l'intrépidité autant qu'on- 
en peut defirer,. mais cela ne fuâi: pas 5 
il faut de l'expérience, &: c'ett ce qui 
leur iTjanque. 

Les Anglois ne font pas mieux que 
iious en Soldats ôi en Officiers , il eft 
vrai qu'ils nous fuvpaiTeni en nombre ,- 
%c que la fuuation de Saint Chriftophc' 
au milieu des Iflès Angloifes , leur don- 
ne la facilité de la fecourir fans peine 
quand ileft nécefTaire -, au lieu que nous 
fommes privés de cet avantage par l'é- 
loigncment de nos ifles. 

Il y a des falines naturell&s à la pointe , ^ ^^^ ..^ 
qui en porte le nom, qu'on pourroit friesesdâ^^ 
augmenter fans beaucoup de dépenfe ^^^^^'^^^ 
Se rendre meilleures qu'elles ne font. Le 
fel qu'elles produifent eft parfaitement 
blanc. Il eft plus corrofif que celui de 
France. Je ne doute pas qu'on ne pûc 
corriger ce défaut, fi on vouloit s'en 
donner la peine. Les falines font corn- 
smmçs aux deux: Nations quoiqu'elles- 



Salîneé* 



lo Nouveaux Voyages aux Iflès 

• foient dans la partie Françoife , corn- 

Î700. me la Souphrierereft pareillement, bien 
ciwWXz f oit dans la partie Angloife. 

Comme cette lile avoit été la pre- 
mière habitée, fesHabitans avoienf eu 
plus de rems que les autres à fe décralTer , 
& ils étoient devenus fi polis & {\ civils, 
qu'on aurait eu de la peine à trouver 
plus de politelTe dans les meilleures Vil- 
les d'Europe. De forte qu'on difoit en 
proverbe , que la NoblclTe étoit à Saint 
Chriftophc , \qs Bourgeois à la Guade- 
loupe , les Soldats à la Martinique , &: 
l^s PaiCans à la Grenade, h^s chofes font 
a préfent bien changées. Les richeffes 
ont amené la politelTe , la magnificence , 
le bon goût à la Martinique , {^^ Habi- 
tans fans cefTer d'être braves, font de- 
venus infiniment ^oXis , les familles de 
Saint Chriftophe qui s'y font étabiies 
après leur déroute n'ont pas peu con- 
tribué à cet heureux changement, & la 
quantité de Nobieffe qui s'y eft retirée, 
joinre au fom que les Habicans ont pris 
de faire élever leurs enfans à Paris, ou 
ils n'épargnent rien pour leur donner 
une bonne éducation, ont rendu cette 
Ifle la plus florifTante Colonie que la 
France ait jamais eue. 

L'air de Saint Chriftophe eft très-pur. 



Giéolles 
int 



Franço'îfes de lAmeri^fie, ii 
ce qui fait que le fan g y eft très-beau , 
le teint des femmes eft admirable , & 
leurs traits fort réguliers -, l'un & l'au- 
tre fexe eft plein d'efprit , & de vivacité. ^^ ^^ 

Tir r • ^ 1- r • ^ Chnft 

Ils iont tous parraitement bien raits 5 & |.h 
cela eft commun à tous les CréoUes de 
l'Amérique Françoiie & Angloife, oii 
il eft alilîi rare de trouver des boffiis , 
des borgnes , &c des boiteux naturelle- 
ment , c[u'il eft ordinaire d'en voir en 
Europe. 

Le bon ^oût des Habitans de Saint 
Chriftophe fe remarquoit dans la diftri- 
bution du terrain de leurs Habitations. 
Quoiqu'il n'y eût qu'environ un an 
qu'ils fuftent rentrés dans leurs biens 
quand nous arrivâmes 5 & qu'ils leseuf- 
fent trouvés dans le , dernier défordre , 
nous les trouvâmes aulîî propres , ôc auf- 
{1 bien entretenus que s'ils n'en fulTent 
point fortis. Il eft vrai que les maifons 
ayant été démolies ou brûlées par les An- 
^lois 5 n'étoient pas encore réparées en- ' 
tierement , mais ce qui étoit rétabli , 
était propre ôc bien entendu , & il y 
avoir déjà beaucoup plus de maifons fur 
pied dans le Bourg , qu'il n'y en avoic 
dans celui de la Guadeloupe , qui avoic 
eu bien plus de tems à fe rétablir. 

Le ipiiitucl de la BalTeterre de Sainp 




^^% Nouveaux Vojages anx TJÎes 
. %. . .. Cliriftophe étoit adminiftré avec beau- 
J7PO, coLîp de piété 6c d'exaâritiide par les 
paioifiô Pc^cs Jéfuites v& celai de la Cabefter- 
,de Saint re par les Capucins. Il n'y avoir qu'une 
ihe.' °' Egiife Paroiiliale pour toute la BafTeter- 
re, elle étoïc dans le Bourg , & appar- 
tenoit aux tiabitans. Elle pouvoit avoir 
cent vingt-cinq à cent trente pieds de 
long fur trente-fix pieds de large , avec 
deux Chapelles j qui faifoient la croifée, 
& une Sacriilie en forme d'appentis der- 
IgiiTe de lie te le maître Autel. Les murs étoienc 
. rs chrif- ^p^5 de. près de cinq pieds , mais leur 
hauteur n'étoic point du tout propor- 
tionnée aune épaiffeur Ç\ coniidérabîe , 
puiiqu'ils n'avoient tout au plus que 
douze pieds de haut. Les fenêtres étoient 
. ceintrées, & garnies de contrevents fort 
épais. La couverture d'eîTents étoit foû- 
tenuë par une charpente très-forte , maC- 
iive , 6c bien liée. En général cette Egli- 
(e étoit pefante & rnatérielle. Ce qu'el- 
le avoit de meilleur , c'eft que les de- 
dans étoient très-propres , qu'elle pou- 
voit contenir beaucoup de monde , & 
réiifter à la violence des ouragans , qui 
font fréquens dans cette Ifle. 

Les Angiois l'avoient confervée , & 
s'en feryoïent comme d'un corps de 
Carde , ou d'un Fort pour fe retirer , ^ 



î^rançoifes de VAmerifue, i ^ 

fe mettre à couvert des defcentes que ^ 

iios Corfaires faifoient pendant la Guer- 1709^ 
re. Pour cet etfet , Us avoienc percé des 
iiTicurtrieres dans les contrevents des 
fenêtres, d>c av.oient fait faire de petits 
fabords aux portes 4e l'Eglife , & de la 
Sacriftie , pour faire joiier le canon 
.qu'ils avoient en dedans , & pour don- 
*ner l'alariTic aux autres Quartiers. Ces 
précautions n'avoient pourtant pas em- 
pêché M. Lambert de les furprendre , 
& de fe rendre maître de ce pofte , après 
avoir égorgé la fcntinclle avancée j & il 
auroir pris le Général Codringcon , qui 
logeoit dans laMaifon de M. de la Gua- tes An? 
rieue â un demi quart de lieiie du Boure, ê''^'"'' ^"r?» 
lans un contre-tems qui arriva a les gens, le capi- 
-,qui s étant féparés en deux bandes , pour j^J|^^ 
jcnvelopper plus facilement la maifon^ ^^^^ ^ 
tirèrent les uns fur les autres , fans fe re- 
connoître , fe prenant réciproquement 
pour ennemis. Cela donna l'alarme , & 
Jt que ce Général eut le tems de fe fau- 
ver. Sa maifonne lailfa pas d'être pillée, 
fk. beaucoup d'autres du Bourg 5 on en- 
leva plufieurs Negtes , fans que les An- 
^lois puflent inquietter nos gens dans 
leur retraite qu'ils firent en bon ordre , 
•^ chargés de butin. 

L'HabitîitiQn des Pères Jéfuites étoig 



Z4 Nouveaux Voyages aux Ifles 
, un peu auf-deifus du Bourg. Elle étoit 

1700 t)-^^^ » il y a^voit deux Sucreries. Leur 
ancienne maifon étoit de maçonnerie, 
grande , &: peu régulière autant que j'en 
pus juger par le peu qui en reftoit de- 
bout. Toute fa folidité ne l'avoit pu 
garantir des effers d un tremblement de 
terre , qui l'avoit prefque entièrement 
reoverfée avant la Guerre de I688. Ife 
Habîta. étoient logés dans une maifon de bois 
tien & £q^j. propre , dont ils nous cédèrent la 

maifon r x\ ^ ^ i i 1/ 

des Je. lalie , OC une chambre, maigre tout ce 
fuites, ^^^g nous pûmes faire pour les empêcher 
de fe déloger à caufe de nous. Ils avoient 
encore une Habitation à deux lieiics de 
là dans la montagne , dans un lieu appel- 
lé la Tuillerie ou la briqueterie , qui 
étoit pour lors entièrement abandon^ 
nçe. 
ïîabita . L'Habitation des Carmes étoit à une 
ttion ^esljç^gQ^^ gJ^Y^J-QJ^^^ jgQ^^g,^ Elle ne me 

parut pas grancrdiofe par fon étendue. 
-On m'adura que c'étoit .une des meil- 
leures terres de tout le quartier , où l'on 
peut du*e , qu'elles font excellentes. Leur 
Eglife qui n'étoit pas Paroilliale ne lai{- 
foit pas d'être fort fréquentée par les Ha^ 
bitans qui étoient éloignés du Bourg. 
Ses murs , & ceux des autres Bâcimens 
qui étpient encore debout ne me donnè- 
rent 



Trancûifes de t Amérique, i ( 
rent pas une aulîi haute idée de leur — — ^ 
magnificence, que celle que j'en avois 1700. 
conçue fur le rapport de ces bons Reli- 



gieux. 



Il y avoit un Hermire à Cayonne , vues^ 
dont on n'a jamais bien connu l'efpece. mite de 
C'étoit un homme d'efprit , riche , qui ^^J^"" 
traitoit magnifiquement ceux qui ve- 
noient chez lui. Son Habitation éroit 
fur la Frontière , Se même en partie fur 
les terres des Anglois. Il avoit une Cha- 
pelle qu'il faifoit delîervir , tantôt par 
des Prêtres féculiers, tantôt par les Jé- 
ruites,&: tantôt par les Capucins. Les 
flattant les uns après les autres de l'efpé- 
rance de fa fuccelïîon , qui étoit confi- 
dérable. A la fin il la donna aux Capu- 
cins, Se mourut prefque auffitôt. Mais 
ces Pères n'eure n t pas le tems d'en joiiir j 
car la Guerre de 1(388. étant furvenuc, 
l'Hermitage Se la Chapelle avec toutes 
fes dépendances furent prifes Se ruinées. 
Se ne fembloient plus qu'un amas con- 
&s de ruines , quand j'allai me prome- 
ner en cet endroit, qui eft très-bien (î- 
tué , dans un bon air , Se avec une vue 
des plus belles Se des plus étendues. 

Outre cette Chapelle , les Pères Capu- 
cins avoient deux Eglifes à la Cabefter- ïgî'^es 
re. L'uneàPAnceLouvet, & l'autre à p"«^% 
T&mç VIl% B 



%6 Nouveaux Voyages aux Ifle s 
m — — ~ ia pointe de Sable. Elles fervoient d*E-f 
1700. glilcs Paroilîiaies 5 quoiqu'elles leur 
la Ca- appartinlïènr. Elles n'a voient point été 
beiletie. ruinées par les Anglois. J'entrai dans 
celle de l' Ance Louver. Elle écoit de 
iTiaçonnerie , bâtie à la Capucine, avec 
des bancs de pierre .tout au tour , elle 
étoit fore propre. Ils avoient un petit 
corps de logis i côté de rEglife , partagé 
çn trois ou quatre chambres ou fales , 
avec un fort beau jardin. Je n'entrai 
point dans celle de la pointe de Sa- 
ble. 

Je vis aufîî en paflant les deux Tern* 
pies que les Anglois ont à la Cabefterrc. 
Si leur Religion eft aulli finiplc que leurs 
Temples , on peut dire qu'elle l'cft beau- 
Temple coup. Ds étoient au milieu d'une favan-r 
cfoit"' ^^^ > ^^^^^ deux a peu près de même gran- 
deur , c'eft à-dire 5 d'environ quarante 
pieds de long fur dix-huit à vingt pieds 
de large. Au bout oppofé a la porte , il 
y avoic une longue table , avec une ar- 
moire à côté , de un fauteuil. Tout le 
relie étoit rempli de bancs à dofficr , 
avec une ailée au milieu, le tout fans au- 
cuns ornemens de quelque nature que ce 
put être. 

Les Pères Jéfuites avoient une Cha- 
pelle à Cayonne , ^ une à la pointe des 



Fr^JHoifes de V Amérique. 1 7 

Salines. Tenues deux avoient été minées • 

pendant ivi Guerre. 170Q. 

Les RelÎ2;ieux de la Charité s'étoient 
établis à coté du Bourg de la BalTeterre , 
ils avoient une fale pour leurs mala- 
des , qui leur (ervoit en même-tems de 
Chapelle 5 avec quelques petits loge- 
mens détachés pour les deux Religieux 
qui y étoient. Ils ont une chofe aux ^es rcIî- 
"Kles 5 qui m'a toujours extrêm.ement g-^"^ ^^ 
choqué, c'eft d'avoir l'Aiitel où reporelt^^^'"' 
le Très-Saint Sacrement dans le même 
lieu où lont les malades. Il me femble 
que c'eft une indécence , à caufe des ir- 
révérences qui fe comn^ettent à tous 
momens par les malades , par ceux qui 
hs fervent , & par ceux qui les vien- 
nent vifiter. Sans compter l'incommo- 
dité que les malades reçoivent de ceux 
■qui viennent entendre la MefTe , Ôc fou- 
vent les M elles hautes , & les Vêpres 
que ces bons Religieux chantent de leur 
mieux aux dépens de la tête de leurs ma- 
lades qui en font étourdis. 

La Juftice étoit adminiflrée par un jaûlcs 
Juge Ruyal , qui réfidoit au Bourg de la '^^ ^'^^^» 
Baireterre , avec un Procureur du Roi 5 
un GreiEer, des Notaires , Se autres 
Suppôts de Juftice, Il y avoir aulîi ua 
Arpenteur Royal, il me femble que le 

Bij 



Souve- 
rain OH 
Siipe. 
ricuf. 




X S Trouve aux Voyages aux Ijîes 
Juge ayoit un Lieucenant , ua Subftitac 
du Procureur du Roi, ^ un Comrnis 
Greffier à la pointe de Sable , pour le 
Quartier de la Cabefterre. Les appels 
des Sentences éroient jugés au Confcil 
Supérieur , qui s'alTembloit tous les deux 
f^nfeii mois au Bourg de laBafTcterre. Il étoic 
compofé de dix Confeiilers Habitans , 
les plus lettrés, &: les plus honnêtes 
gens qu'on avoir pu trouver. Le Gou- 
verneur ou le Commandant & les Lieu- 
tenans de Roi y ont entrée Ôr voix déli- 
bérativc. Le Gouverneur y préiide ; 
mais c'ed le plus ancien Confeiller qui 
" va aux opinions , qui prononce , 6c 
qui figne les Arrêts. Ces Confeiilers 
comme ceux des autres Illes font d'épée, 
, 3c de cappe, ou fi on veut, ils font ati 
poil & à la plume. 

A l'égard du Gouvernement politi- 
que , il étoijc entre les mains de M. le 
,Çomre de Gènes comme Commandant 
en rabfence du Commandeur de Gui- 
EratMa-taut qui en étoit Gouverneur en titre, 
jor. mais qui réfidoit alors à la Martinique 
en quaiué de Lieutenant au Gouverne- 
ment Général des Illes & Terre ferme 
He l'Amérique Françoife. Il y avoit en- 
core deux Lieutcnans de Roi , un Ma^- 
jor ^ un Aide-Major, Le plus ancier> 



Frdfjçoifes de V Amérique, i^ 
ae ces deux Lieutenans de Roi , éroitun > ' "'* ■ 
vieux Gentilhomme Provençal 5 appel- lyôo. 
lé Château- vieux qui avoit été iong- 
tems Capitaine de Grenadiers en Fran- 
ce , & qui avoir du fervice. L'autre , 
étoit le fieur de Courpon ancien Habi- 
tant de 1 Ifle 3 Capitaine de Milice , 3C 
Confeiller au Confeil Souverain, li s^c- 
toit trouvé à Verfailles dans le tems de 
la conclufion de la Paix de Rifwick j Se 
lorfqa'on avoir eu befoin d\m homme 
qui connût bien le païs, & qui fût en 
état de donner les lumières dont on 
avoit beioin alors, il fe produiiit au 
Bureau de M. de Pontchartrain, & cri 
obtint cette Charge avec le Comman-* 
dément en particulier du Qiiartier de la 
pointe de Sable où étoit Ton bien. 

Les Ifîcs de Saint Martin 5c de Saint 
Barthelemi dépendent du Gouverneur 
de Saint Chriftophe. Elles ctoienr gou- 
vernées par M. de Vâlmeiiiiere Créolie 
de la Martinique , & Lieutenant de 
Roi. 

La Garnifon de Saint Chriflophe 
coniîfloit en quatre Compagnies déta- 
chées -, une defquellcs étoit au Fort de 
la pointe de Sable , les trois autres 
étoient dans un Parc , qu'on appelloir 
h Camp 5 attenant k Bourg. La Coio- 

Biij 



5 o Nofiveaux Vojages aux IJles 
— '- nie qui faifoit autrefois plus de quatre 
17Q0. miîic hommes portant les armes, n'en 
Garnifon f^ifoit pas alors trois cent cinquante , 
& Habi. parce que depuis la déroute de i'Ifle en 
1(590. ks familles qui avoient été tranf- 
portées à Saint Doniingue , la Martini- 
que , la Guadeloupe , & autres Ifles , s'y 
étoient établies, & ne jugeoicnt pas à 
propos de tenir dans un lieu où ils ne 
pourroienc pas demeurer , àhs qu'il y 
auroit la moindre Guerre en Europe 
entre les deux Nations. 

Comme les An^lois avoient eu tout le 
rems neceflaire pour réparer les domma- 
ges que le commencement de la Guerre 
de 1(^88. avoitcaufé à leurs Habitations , 
quand les François s'en rendirent maî- 
tres ; auiîi les trouvâmes-nous dans un 
Les mai- très-bon état. Ils ont peu de maifons de 
fons àts maçonnerie ; elles font prefque toutes 
font cie bois peinres en dehors, & lambril- 
yeinres., {"^^5 f^^-j- proDrcment en dedans. Quand 

je dis qu'elles font peintes , il ne faut pas 
s'imaginer que ces peintures (oient àts 
perfonnages, ou des ornemens *, ce n'eft 
qu'une fimple couche de couleur à hui- 
le pour conferver le bois , & le défen- 
dre de l'eau , & de la pourriture , qui eft 
une fuite nécelTaire de la chaleur & de 
l'humidité du climat. Cela ne laide pas 



Pra^çoife s de r Amérique, ^t 

d'èrre agréable. La ciiftribiition des pie- • 

ces eft ingénieufc & bien entendue , la 1700» 
propreté y eft très-grande , & les meu- 
bles magnifiques. 

Les Habitans chez lefquels j'ai man- 
gé tant en ce voyage , qu'à mon retour 
de Saint Domàngue , avoient beaucoup 
d'arcrenterie , ô^ fur tout de ces cuvettes 
ou jattes , où ils font la ponche , le fang 
gris , & autres boifTons. Ils ont un ta^ 
lent merveilleux pour accommoder \é 
bœuffalé. Une poitrine de bœuf d'Ir- Repns 
lande eft toujours la pièce de réiiftance ^" An- 
qu on lert lur table , & c eft ce que ] ai bur pro- 
trouvé de meilleur chez eux , quoiqu'il P"^^^^* 
y ait une très-grande abondance de tou- 
tes forces de viandes & de gibier. On 
dit qu'ils entendent bien les ragoûts j 
mais pour le rôti , ils le font d'une ma- 
nière qui ne plaît pas aux François , par- 
ce qu'ils l'arrofent de tant de beurre , 
qu'il en eft tout imbibé , fans compter 
celui dont ils rempUftent les plats où ils 
mettent la viande. 

C'eft la Maître{re du logis , qui cou- 
pe les viandes , & qui fert *, ou la fille 
aînée quand la merc juge qu'elle peut 
s'en bien acquiter. Elles le font avec 
beaucoup de propreté , &: de bonne 
grâce. Elles boivent â merveille , pour 

Biv 



5 1 Nouveaux Vojages ayx Iiles 
' " " exciter la compagnie d'en faire autant, 
1700. Les Anglois font toujours pourvus de 
quantité de differens vins , & de toutes 
fortes de liqueurs des pais les plus éloi- 
gnés : comme ils font riches pour la 
plupart, ils fe font honneur de leur 
bien, & n'épargnent rien pour donner 
à ceux qu'ils traitent une haute idée de 
leur opulence & de leur générofité. 

Il y avoit chez le Major Cripts un 
jeune Miniftre qui avoit déjà perdu 
deux femmes depuis environ trois ans 
Mînîfti es qu'il étoit dans l'Ide. Il paroilTo-it fort 
peu efti.ç^^pj.^^^ po^^r en recouvrer une troiiié- 
me. On le railla beaucoup fur le peu 
de foin qu'il prenoit de les conferveiv 
Je remarquai pendant ce repas , & en 
pluiieurs autres occafions , que ces Mef- 
fieurs avoienr peu de conlidération pour 
leurs Miniflrcs. Je ne fçai {i c'eft par ir- 
religion , on fi c'eft la conduite des Mi- 
niftres qui leur attire ce mépris. 

Les femmes Angloifes font habillées 
à la Françoife , du moins leurs habille- 
Habits mens en approchent beaucoup. Ils font 
^;J^"^ ■ riches & magnifiques , & feroicnt d'un 
très-bon goût, fi elles n'y mettoient 
rien du leur , mais comme elles veulent 
toujours enchérir fur hs modes qui 
viennent de France, ces hors- d'oeuvres 



'Trançoifès de V Amérique, 3 3 
garent toute la rimécrie & le bon goût 
qui s'y troiiveroit fans cela. Je n'ai ja- i^oo* 
mais vu tant de franges d'or , d'argent 
&: de foye , qu'il y en avoit fur ces Da- 
mes \ elles en paroiflToient couvertes de- 
puis la tête jufqu'aux pieds. Elles ont 
de fort beau linge , & des dentelles très- 
fines. 

La coutume des Anglois eft de tirer Manière 
tous leurs vins de quelque païs qu'ils g'^^^^ 
puilTent être dans de petites bouteilles pour 
d'un verre épais, à col court, ^ quiJ^J'^'^^^^s 
font plus larges que hautes. Elles tien- vins. 
nent un peu plus des crois quarts de la 
pinte de Paris. Ils les bouchent foi- 
gneufement avec des bouchons de liège, 
bL de cette manière ils confervent leurs 
vins y & leurs autres liqueurs fans crain- 
dre de les voir fe gâter. Il faut qu'ils 
failent une grands confommation de 
ces bouchons , puifque je n'ai jamais vu 
de prife Angloife dans laquelle il n'y 
eût de groffes futailles remplies de bou- 
chons. On les fait pour l'ordinaire beau- 
t:oup plus gros qu'il n'eft néceflfaire pour 
remplir le trou du goulot. Pour les y 
faire entrer fans les couper, il n'y a qu'à 
les faire bouillir dans l'eau , ils fe refTer- 
rent par ce moyen tant qu'on veut , 6c 
quand on les a mis dans l'ouverture de 

B V 




34 Nouveaux Voyages aux Ijtes 
' Y ^o^^feille , ils reprennent en féchanf 
1 700. leur volume & leur première ^rofieur, &c 
bouchentparfaicement le trou fans crain- 
te qu'ils en fortenr , parce qu'ils font un 
petit bourlet en dedans en s'eiargiirant 
plus que le col de la bouteille , qj.ii eft 
toujours un peu plus large au-delîous du 
bourlet de l'entrée , qu'il ne l'eft aiA 
commencement du trou. Lorfque rou- 
tes leurs bouteilles font remplies & bou- 
chées , ils les arrangent les unes fur les 
autres, comme on arrange les boulets 
d^ Canon dans un Arcenal , ce qui n'eft 
pas un ornement indifférent pour leurs 
.Celliers. 

La Bierre qui leur vient d'Europe ou 
de la nouvelle Angleterre , furrout cette 
Bierre forte 5 qu'on appelle Momme ., 
cft renfermée dans de fembUbles bou- 
teilles bouchées de la même manière. 
Mais comme cette liqueur a une force 
extraordinaire , & qu'elle feroit fauter 
tous les bouchons du monde , on croife 
un fil d'archal fur le bouchon , & on 
l'attache en le tortillant au-deifous du 
bourlet du goulot de la bouteille. Leur 
Cidre d'Europe & de la Nouvelle An- 
gleterre eft renfermé de la mêmefaçon. 
Cette manière de boucher les boit- 
reilles fait aiïcz connoître la néceiïiré 



Trançoifes de l Amérique, $ 5 

d'avoir des cirebouchons : aufîi tous les— — 
Aiif^loisôc Angloifes en font très- bien 1700. 
pourvus , 3c en ont de fort propres , ÔC 
de irès-bien travaillés. 

Il eft rare qu'on foit obligé de s'en 
fcrvir pour déboucher les bouteilles àe\^'^^J^^^ 
Momme : car cette liqueur eft fi forte 
qu'elle fait fauter en l'air les bouchons 
auiritôt qu'on a levé le fil d'archal qui 
étoit deflus. 

Lorfqu'on lavent boire plus douce , 
8c empêcher qu'elle ne donne à la tète 
d'une manière auffi furieufe qu'elle a ac- 
coutumé d'v donner , on y mêle autant Manière 
d eau que de Bierre , avec un peu de ^^odei- la 
Siicre pour l'adoucir , & on la bat dans momme. 
deux vafes , pour bien mêler les deux 
liqueurs ,& les faire moulTer* Celaaug- ^ 
mente fa qualité, de la rend plus agréa- 
ble. 

Il y a beaucoup de Tamarins dans tout 
le Quartier Anglois de Saint Chrifto- 
phc, On fe fert de cet arbre pour orner 
les cours, Se les entrées des maifons. 
Outre fa beauté , on prétend que fon 
ombre eft très-faine. Cet arbre vient af- 
fez grand, & étendu comme un parafol. 
Je ne fçai fi cela lui eft naturel , ou fi 
l'art lui fait prendre cette figure. Son Tamarin 

r 1 • o 1 arbre. Sa 

tronc eft toujours tort droit oc rond , aercrip- 

Bvj 



« 



3 No'dvcdHx Foyages âtix Ifles 
— — couvert d une écorce brune , afTez épaift: 
2700. re& tailladée fort près à près. Ses bran-, 
tïoH , & elles qui font incnues , & en grand nora- 
fon iiia- bre font longues , & bien garnies de 
petites feuilles longues, étroites, allez 
fortes , & toujours couplées, d'un verd 
un peu pâle. Le haut, du trône ôc les 
branches ont beaucoup de petites épi- 
nes. Le cœur de l'arbre eft gris , & 
alîez tendre. Il porte deux fois Fan- 
née de petites fleurs d'un blanc fale , 
alTez .femblâbles aux fleurs d'oranges 
tout-â-fait ouvertes ; elles ont une odeur 
fort douce , & fort agréable , un peu 
aromatique. Les filiques qui fuccedenc 
à ces fleurs viennent par bouquets. Elles 
font *vertes au commencement de la 
groffeur du petit doigt, & de quatre 
pouces ou environ de longueur. Elles 
font remplies d'une pulpe grife , qui en- 
veloppe de petits fruits à peu près 
comme des fèves , aflez tendres au con> 
mcncement , de couleur violette , 5c 
d'un goût aigrelet , & fort agréable. 
On s'en fert à ce qu'on dit beaucoup 
dans la Médecine. 

On confirces fruits ou tous entiers avec 
leur^ filiques , bien avant qu'ils foient 
mûrs , ou dépouillés de leurs filiques ;, 
lorfqu'ils font mûrs ^ mais avant qu'ils 



TrfiKÇoifes àe V Amérique. ^y 

foient fecs. De quelque manière qu'on — 
les faiTe confire , ils font très-agréables , 1700. 
lâchent le ventre , & fortifient en même- Tama- 
tems la poitrine. Ceft ainfi qu'en parlent '^^^ ^'^^ 
les EfcLilapes de l'Amérique. Les An- 
c-lois ufent beaucoup de cette confiture 
ou efpece de conferve , parce qu'ils font 
fujets à des débilités d'eftomac , qui font 
les fuites de lear intempérance dans le 



manger. 



Ils ont un foin tout particulier des 
grands chemins. Je n'en avois point vu 
jufqu'alors en Çi bon état , fi bien entre- 
tenus , Ôc fi commodes. Ils ont raifon 
d'en ufer ainfi : car eux auiîi bien que 
les François ne retournent guercs chez 
eux après avoir fait un repas chez leurs 
amis , qu'il n'y paroiiTe 5 de manière 
qu'ils ne font plus en état de conduire 
leurs chevaux qui auroient trop d'afïai- 
res s'ils étaient obligés de porter , ou de 
tramer leurs Maîtres , fi les chemins, 
étoient mauvais. 

Aorès avoir parlé des maifons des 
Ancrlois , il efi: jufte de dire un mot de la 
plus belle maifon qui ait été dans les 
Ifies , & qui feroit encore , fi un furieux 
tremblement de terre n'en eut ruiné la 
plus grande partie , & les Anglois le, 
refte. C'eft celle de feu M. le Bailîi de château 



^î .^ Nouveaux' f^ojages df4X Mes 

• Pomcy , ci-devant Gouvemeur Généraf 

I700. àQ% Ifles. On la nommoir le Châre.ut 
du B.ijiy de la montagne, parce qu'elle écoit bâ- 
^]'^'^ tie fur une montagne à une lielie & de-- 
mie du Bourg. La iuiiarion ne pouvoir 
erre plus belle , ni la vue plus étendue 
^'pliisdiyerrifiée. Le Père du Tertre 
en a donné un delTein dans fon Hiftoire j' 
qui me fervit à la reconnoîrre, quand 
j'en allai voir les relies qui ne font plus 
aprélenr qu'un amas de ruines au mi- 
lieu de plufieurs terralTes 5 qui mar- 
quoicnt la magnificence , les nchefTes ^ 
& le bon goût de celui qui avoir fait 
conftruire ce bel édifice. J y trouvai en- 
core quelques grottes alTez entières , des 
ballins dont on avoir enlevé le plomb , 
& \^s réfervoirs des eaux d'une fontaine , 
dont la fource eft à une demie lieiie 

Fontaine P^^^, ^^^!^ ^^^^ ^^ montagne. 

de la J'allai voir cç,iiç, fource qui eft l'uni- 

•que qui foit dans tout ce quartier-là 5 
^^\^ cfl alTez abondante, & fon eau 
pourroit être conduite jufqu'au Eourcr, 
fi on faifoit la dépenfe d'un Aqueduc , 
ou'de Canaux de plomb ou de Terre 
cuite , poitr la renfermer. En parcou-- 
rant le bois aux environs de cette four-' 
ce, je remarquai beaucoup d'autres pe- 
tites fontaines, dont \ç:s eaux fe per-- 



moiita 
gise. 



Trançotfes de t Amérique, ^ 9 
dent dans les terres qui font toutes très- «—— » 
légères , & fort ponceufes. Il me parut 1700, 
qu'gn pourroit aifement radcmbier tou- 
tes ces petites fourccs 5 & les joindie 
à la principale. Peut-être même qu'en 
cherchant au-deifous de certaines émi- 
nences qui font aux environs , on pour- 
roit trouver d'autres veines pour aug- 
menter la principale fource , & condui- 
re le tout au Bourg qui en a grand be- 
foin , puifqu'on n'y a d'autre eau que 
celle que Ion recueille dans les citernes 5 




que 
toienc 

dans leurs Efclaves. Ce font leurs bras y 
fans lefquels les terres demeureroient en 
friche : car il ne faut pas fonger de trou- 
ver des gens de journée comme en Eu-^ 
rope 5 on ne fçait ce que c'eft \ il faut 
avoir des Efciaves, ou des Engagez , (i 
on veut faire valoir fon bien. De lorte 
que l'Habitant qui a un plus grand nom- 
bre d'Efclaves eft le plus en état de faire 
une fortune conildérable. 

Les Anglois nous furpadent infini- 
naent en ce point. Ils ont des Nègres 
tant qu'ils veulent , & à bon marché. 
Un Negrc pièce d'Inde , c'eft- à-dire , de 
dix-huit à vingt ans , bien-fait ,xobufte> 



40 Non-Jeaux Voyages aux IJles 
-__& fans déflîut, ne leur revient jamais 
1 700. <?'-î a cent ou fix vino-t éciis. 
Facij.té ^1 y a des Compagnies en Ano-Ieterré 
gio;^- comme en France, qai feules ""ont le 
P^ur a- pouvoir de rrahquer à^^ Ne^rcs fur \^% 
Z\t:: '^^'' ^'^^"q^e , de les apporter à l'A- 
• menque^, & d'empêcher les autres An^ 
glois de faire ce commerce fans leur per- 
niiffion. Mais cela n'empêche pas que les 
Anglois n'aillent traiter fur la côte d'A- 
rnqiic, fiuf àeux d'avoir aiïez de force 
pour fe défendre contre les VaifTeaux 
des Compagnies, qui ont droit de les 
prendre , & ils font d'aulfi bonne prife , 
que s'ils étoient ennemis de la Nation. 
itZf^ ^^^ VaifTeaux pour cette raifon font 
peiiésii' "^o^jours bien armés. On \t^ appelle In- 
^e^.iop, rerloppes. Quand ils ont fait leur traire 
en Guinée , ils viennent vendre leurs 
Nègres aux Ifles , avec toute la précau- 
tion que doivent prendre Ats gens qui 
craignent d'être pris & confifqués , foie 
qu'on les prenne à la mer , Toit qu'on les 
furprenne en débarquant les Nègres. 
Qiielques gens m'ont alfuré , que les^Nc- 
gres ne peuvent plus erre faifis , ni con- 
fifqués , quand ils ont mie fois paiïé \^% 
cinquante pas que les Princes fe refeiv 
vent tout autour àts Ifles , U même 
qu'on ne peut inquiéter ceux qui les ont 



Frarjçoifes de t Amérique, 41 

achetés. Je ne donne pas ceci comme «• 

fout certain , quoique je Taye appris de i -joo^» 
quelques Anglois. Ce fer oit une cliofe 
fort commode, mais les François n'en 
jouiffent point. Quoiqu'il en foic^, les 
Interloppes font toujours fore fur leurS' 
gardes , comme ils ont tout à craindre , 
ils ne fe laiffent approcher d'aucun Bâ- 
timent , à moins qu'il ne fafiTe le fignal 
de reconnoiiîancc , dont leurs Agens 
font convenus, & dont ils ont foin de 
les inftruire : car ils le changent à tous 
les voïâges , de peur de furprife. Les In- 
terloppes donnent leurs Nègres à meil- 
leur marché que les Compagnies. Cela 
fait qu'on acheté d'eux plus volontiers > 
quoiqu'on fe mette aux rifqaes de per- 
dre ce qu'on a acheté , & d'effuycr des 
procès. Cependant comme il y a reme-- 
de à tout excepté à la mort , & qu'ort 
trouve le moïen d'aprivoifer les ani- 
maux les plus farouches 5 les Anglois qui 
font très-habiles gens , ont humanifé les 
Commis de leurs Compagnies , & les 
François qui fe piquent d'imiter tout ce 
qu'ils voyent faire aux autres , ont ren- 
du la plupart des Commis de leurs Com- 
pagnies les gens les plus traitables , & 
les plus honnêtes qui foient au monde» 
On s'accommode avec eux j & tout le 




4i. Nouveaux P^oyages anx ïjles 
^''—~ monde eft content , excepté \^^ Intérêt 
1700 Aqs, à^s Compagnies j mais c'eft leur 
faute. Il eft vrai que les Commis pour 
le conlerver dans leurs Emplois avec un 
air de fidélité à toute épreuve , font de 
tems en tems quelque capture j ^z c'eft 
en cela qu'on remarque leur prudence ^ 
car ils ne furprennent jamais que \ts 
plus mauvais Nègres, & les rebuts dont 
on ne fe foucie pas fort d'être privé , fans 
que les Bâtimens, ou ceux qui \qs con- 
duifent , ou ceux qui ont acheté les Nè- 
gres ., foient jamais faifis ni reconnus. 
Manière C'eft c^ttt, facilité quc les Ancrlois 
Inlioi! f"^ ^'^/«ii* des Nègres , qui fait q^if ils 
traitent les ménagent fort peu, &: qu'ils \çis 
cursN,. traitent prefque auiïï durement que ks 
Portugais. La plupart leur donnent le 
Samedi , c'eft-a-dire , que le travail 
qu'ils font ce jour -là , eft pour eux , & 
doit les entretenir de vivres & de vère- 
mens , fans que le Maître fe mette en 
peine d'autre chofe que de les bien fai- 
re travailler. 

Les Andois ne baprifent point leurs 
efclaves, ioit par négligence , ou par 
quelque autre motif : Ils ne fe mettent 
point en peine de leur faire connoitre 
le vrai Dieu , Se les laifTent vivre dans 
la même Religion où ils les trouvent , 



Prançoifes de t Amérique, ^ 45 

foie Mahométirme , foit Idolâtrie. — 

Leurs Miniftres, avec qui j'ai fou- 1700, 
^Vent eu occadon de m'entretenir fur ce Rgifons 



es Mm:* 



point , difent pour excufe , qu'il eft m- j^^^^^^^^ 
di'^ne dun Chrétien , de tenir dans rei- „ep.,s 
damage fon frère en Chrift , c'eft ainfi ^^ 
qu ils s'expliquent. Mais ne peut-on g,cs. 
pas dire qu'il eft encore plus indigne 
d'un Chrétien , de ne pas procurer a des 
âmes rachetées du Sang de Jefus-( - hrift , 
la connoifTanee d'un Dieu à qui ils font 
redevables de tour ce qu'ils font? Je 
laifTe cela au jugement des Ledeurs. 
Cependant ces raifons n'ont point de 
lieu ches eux , quand ils peuvent pren- 
dre de nos Nègres. Ils fçavent forr bien 
qu'ils font Chrétiens : ils les voyent fai- 
re à leurs yeux les exercices de leur Re- 
ligion , & en porter les marques autant 
qu'ils peuvent. Jls ne fçauroicnt douter 
qu'ils ne foient leurs frères en Chrift , 
&: cela ne les empêche nullement dé 
les tenir dans l'efclavage , & de les trai- 
ter tout comme ceux qu'ils ne regar- 
dent pas comme leiu's frères. De répon- 
dre comme ils font , qu'ils peuvent bien 
les tenir efclaves , puifque les François, 
les Efpagnols & les Porcugais s'en (ont 
fervis en la même qualité après les avoir 
baptifés 5 c'eft une mauvaife conféqueii- 



44 Nouveaux Voyages aux îfiès 
^ — * ce \ car fi les François font mal de s'en 
1700. fervir comme efclaves après les avoir 
fait Chrériens, ils ïoni encore plus mal 
que les François en les retenant comme 
tels, leur confciencc ne leur permettant 
pas dcle faire , lorfque par le Baprême 
ils les reconnoîlTent comme leurs frères 
en Chrift* Si au contraire les François 
font bien de les baptifer , pourquoi' ne 
les imitenr-ils pas \ il faut qu'ils con- 
viennent qu'ils n'ont que de mauvaifes 
ÊXcufes pour colorer leur- peu de Reli- 
gion , & là négligence de leurs Minif- 
très. 

Ce font ces manières iî éloignées àt^ 
maximes que Saim Paul inculquoit avec 
tant de foin & de force aux Chrétiens >• 
qui ont obligé un grand nombre de Nè- 
gres François de fe cantonner dans les 
bois & les montagnes dé Saint Chrifto- 
phe, après que leurs Maîtres en fuient 
€ha{Iés, & de s'y ro.aintenu- jufqii'à ce 
que nos Flibuiliers ayen: été en état de 
les aller chercher. On en a trouvé en- 
core après la Paix de Rifwick , & le ré- 
tablifïemenr des François dans cette If]e , 
qui s'éioienr maintenus dans les bois ù 
fur le fommet des montagnes, & çm\ 
font revenus trouver leirrs Maîtres quand 
ils les ont vus en poiïèfiion de leurs biens. 



't^ranfûifes de t Amérique, 45 
Ces exemples de fidclké ne peuvent s'ac- .> 

tribuei: qu à l'inftrudion dans la Foi que 1700. 
ces pauvres gens avoicnt reçue de leurs 
Maîtres , 6c à la cxamte qu'ils a voient 
de la perdre , en vivant fous des Maî- 
tres qui fe mettent il peu en peine du 
falut de leurs Domeftiques^ 

Je dois rendre cette juilice auxHol- 
landois , que s'ils ne font pas bàptifer 
leurs efciavcs , ils ont du moins foin de 
les entretenir dans la Religion Chré- 
tienne quand ils fçavent qu'ils l'ont em- 
braifée. J'ai été prié par àos perfonnes 
de conlîdération de cette Nation , en 
pafTant dans les lieux où ils étoient étar? 
blis^ de confelTer leurs Nègres Chré- 
tiens, de les inftruire9 & de les forri-- 
iier dans la Foi qu'ils avoient reçue ai; 
Baptême. J'ai fçu par ces mêmes efcia- 
vcs que leurs Maîtres avoient un foin 
très- particulier qu'ils filîent leurs pric-^ 
res foir & matin 5 & qu'ils s'approchaf- 
fent dès Sacremens quand ils pouvoienc 
leur en trouver l'occafîon , fans avoir 
jamais fait la moindre démarche, ou 
pour leur faire changer de religion ou 
pour leur en donner le moindre élpi-^ 
gnement. 



"JOQ, 



Nouveaux Vojages aux Jjles 



WS^SSBSSSSB^ 



CHAPITRE IL 

U Auteur -^art de Saint Chrifiophe. Def- 
cription déllifle de Sainte Croix, 

Oiis partîmes de Saint Chridophe 
dans le VaiCreau du Capitaine Trc- 
buchet le 1 5 Décembre fur le foir. Nous 
vîmes un peu lllle de Saint Euftache , 
la nuit nous la cacha bientôt , auiii-bien 
que celle de Saba qui n'en eft pas éloi- 
gnée. Nous découvrîmes Sainte Croix 
le 17 au matin, & en même tems nous 
fûmes furpris d'un calme li profond , 
que nous demeurâmes deux jours fans 
prefque changer de place. Nous pafla- 
Pêche mes ce tems enn-ûyeux à prendre des 
^eRe Requiens. Je crois qu'ils tenoient quel- 
que aliemblee en ce lieu-la , car il eft 
impofîîbie d'en voir un plus grand nom- 
bre. Le fond de la mer depuis Saba juf- 
qa'à Sainte Croix eft d'un fable tout 
blanc j & quoiqu'il foit très- profond , 
cette couleur l'approche tellement, 
qu'il femble qu'on y aille toucher avec 
la main. C'étoir fur ce beau fond que 
nous voyions promener ces poilTons car- 



c[Uiens. 



Françoîfes de V Amérique , 47 
nacieus. Le premier que nous prîmes, 
écoic une femelle qui avoir cinq petits 
dans le ventre : ils avoient environ deux 
pieds & demi de long : le? dents Icuu 
viennent avant de naître. De vingt-cinq 
à trente perfonnes que nous étions dans 
le VaifTeau , pas une n'en avoit de ii bel- 
les ^ en fi grand nombre. Nous ne laii^ 
famés pas de les manger , après les avoir 
tenus une journée dans une grande baille 
ou cuve pleine d'eau de mer pour les 
faire dégorger. Pour ce qui eft de la 
mère , elle étoit trop dure j elle nous 
fervit à régaler les autres Requicns , & a. 
couvrir notre hameçon. Les Matelots 
prirent feulement quelques pièces fous 
le ventre, qui eft toujours le plus gras 
èc le plus tcndi'e. Nous eûmes le plaiûr 
d'en prendre un grand nombre , 6c com- 
me nous ne içavions qu'en faire , nous 
nous en divcrtillions en différentes tna- 
niercs. 

Nous attachâmes un baril bien bou- 
ché & bien lié a la queiie d'un que nous 
tenions fufpendu \ & après lui avoir 
coupe un aileron , nous paifâmes une 
corde au delfousdes ouïes pour décro- 
cher l'hameçon , & quand il fut décro- 
ché , nous filâmes la corde donc un des 
bouts étoic attaché au Vailïcau , afin que 



1700. 




4t Nouveaux Voyages aux Tfles 
— le poillon pût s'enfuir. Il le fir de ton- 
,1700. tes (es forces dès qu'il fe fentit libre -, 
mais le baril qu'il avoir à la quelle i'iii- 
commodoit furieufcmenr , & l'empê- 
choitde courir , & d'ailleurs il lui man- 
quoit un aileron. C'étoit un plaifir de 
voir bs mouvemens qu'il fe donnoir 
pour fe débara{΀r d« cet impormn 
.compagnon. Il plongeoir , il s'enfon- 
^oic : mais le baril le retiroic toujours 
en haut ^ & l'empêchoit de faire ce 
qui! auroic voulu pour fe.fauver & fc 
défendre .contre fes confrères , qui atti- 
rés par le fang qui fortoit de fa blejGTure , 
le mirent enfin en pièces , & le dévorè- 
rent. Nous en fîmes ainfi mourir plu- 
iieurs à qui nous nous contentions de 
couper la queiie , ou un aileron avant 
de les décrocher , étant bien alTurés 
que les autres les expédierôient bien 
vite. 

Les courans nous portèrent eniîn û 
près de Sainte Croix , que nous fûmes 
obligés de mouiller. Nous étions vis-1- 
vis de la rivière Salée, où étoit ci-de- 
vant le principal EtabliflTement de la 
Colonie , environ â demie lieiie de 
terre. Je priai notre Capitaine de nous 
prêter fa Chaloupe pour y aller cher- 
cher un Cochon maron ; il le fit d'afTez 

bonne 



Trançotfes de l^Jlmérique, é^<^ 

lionne grâce. Je menai avec moi nos 
deux Nègres. Trois de nos Palfagers , 
qui étoient des Flibulliers de Saint Do- 
mingue 5 s'y embarquèrent avec quatre 
Matelots & le Pilote. Nous avions des 
armes & bonne provifîon de pam & de 
vin. Le Père CabalTon vit bien que 
nous coucherions à terre , & me jetta 
mon hamac comme nous débordions du 
VaifTeau. Nous. entrâmes dans la riviè- 
re falée environ un quart de lieiie , &: 
mîmes à terre vis à -vis des murs d'une 
Sucrerie qu'on auroit pu rétablir à peu 
de frais. Après avoir amarré notre Cha- 
loupe, & lailTé un às.s Marelors & un 
Nègre armés pour la garder , & faire un 
Ajoupa & du feu , nous nous mîmes à 
chalïer, Nous tuâmes d'abord un Veau 
d'environ iix mois , gras â pleine peau. 
Sa mère qui n'en fut pas contente vint 
fur nous la tête bailTée , & fe fit tuer par 
compagnie. Nous l'envoyâmes fur le 
champ au VâiCeati, avec la moitié du 
Veau 5 pour réjoiiir notre Capitaine 5 
en cas qu'il fût en état d'entendre rai- 
fon. La Chaloupe nous rapporta un 
cinquième Matelot & deux pafTagers , 
^ le Père CabaiTon me fit dire de l'en- 
voyer chercher le lendemain au point 
À^ jour. Jamais je ne me fuis trouvé 
Tome Fil. Q 



170O' 



I 



H 



H! 



jQ Nouveaux Voyages aux TJtes 
_ à cliafle plus abondante , le Parc A^ 
l-jQQ, Verfailles n'étoic rien en comparaifon. 
Nous tuâmes en moins d'une lieiie de 
païs fept Sangliers & autant de Mar^ 
icaflins \ des Coqs & des Poules commu- 
nes qui étoient devenues fauvages , & 
qu'à caufe de cela nous appellions des 
Gelinotcs , & des Coqs de bruyère , des 
pigeons , des Ramiers & des Cabrittes, 
tant que nous en voulûmes. Nous fîmes 
grand feu 5 grand boucan , ôc grande 
chère toute la nuit , Ôc le plaifîr que 
nous avions ne nous permir guercs de 
dormir ; à quoi il faut ajouter que la 
compagnie importune des Mouftiques 
ê)C des Maringoins fit des merveilles 
pour nous en empêcher. Je ne laifTai 
pas de dormir quelques heures empa- 
queté dans mon hamac. 

Dès le point du jour notre Capitai- 
ne tira un coup de Canon pour nous ap- 
peller à bord. On lui répondit avec neuf 
ou dix coupsdefufil, &; nous envoyâmes 
la Chaloupe conduite par trois Flibuf- 
tiers ^ nos deuxNegres chargés de vian- 
de , avec ordre de lui dire de faire piler 
du fcl 5 ôc que nous lui envoyerions fa 
provifion pour fon voïage. Comme il 
feifoit calme tout plat , il prit a(îcz bien 
çç qi^'on lui dit. Le Peiç Çabaflon yin.t 



ryoo. 



Frdnçoifes de V Amérique, c ï 

palTer la journée avec nous. Nous fû- 
mes vifiter le trilles reftcs de notre. Eia- 
blifïement. Les haliiers couvroient déjà 
prefque toutes les murailles. En vérité < 
c'eft une chofe criante d'avoir détruit 
une fî belle Colonie pour un vil inrérêt, 
& d'avoir réduit à la mendicité quanti- 
té de bons Habitans qui écoient fort 
l^ien accommodés dans cette Ifle , qui à 
la réfcrve de l'eau qui y cft afTezrare en 
bien des endroits , nous parut un lieu 
charmant. C'eft un terrain prefque uni : Defctrp. 
il n'y a que à^s collines^ou pour parler le tioa de 
langage des Ifles, il n'y a des mornes que ^q^^I^ 
vers le milieu de l'IUe : les pentes en font 
douces : ils font couverts des plus beaux 
arbres du monde. Les Acajous , les bois 
d'Inde , les Acomas , les Balatas , les bois 
rouges de toutes les fortes y font en abon- 
dance. Nous vîmes encore de très belles 
Cannes malgré les ravages que les Co- 
.chons & les autres beftiaux y font. Il y a 
des Orangers & des Citroniersen quanti- 
té. Nous y trouvâmes cncorcdu Manioc, 
& des Patates excellentes. Nous vîmes 
la mer de la Cabefterre de toutes les 
collines où nous montâmes , ce qui me 
fit conjedurer qu'il n'y avoir guères 
que trois lieiies d'une mer a l'autre dans 
l'endroit où nous étions. On nous dit 



fz Nouveaux Vejdges ^ux îflei 
..»■ que c'était le plus é croit ele riflc, L^ 

jï;^pQ. partie qui eft â l'Eft eO: plus large. Quant 
à la longueur , autant qu'on en peut 

^ j^ig^i^ ^^3. vue en la octroyant comme 

nous fîmes, elle peut avoir dix à douze 
Ueiies de longueur. Notre Capifainc 
nous affura quelle étoit à dix-huit dé- 
grés quinze minutes de latitude Nord. 
Quant â -la longitude, elle eft environ 
à trente lieiies fous le vent de S. Chrif- 
tophe ., huit lieiies de Port Rie , fix 
liclies de l'iHe à Crabes ou Boriquen , 
& cinq lieiies de S. Thomas. Il n*y a 
prércntemcnt qu'à fçavoir au julte la 
longitude de S. Chriftophe , ou de quel- 
qu'une de ces autres \ûç.s^ & on aura 
dans le moment celle de Sainte Croix. 
Le Père Cabaffon s'en retourna cou- 
cher à bord. Le lendemain matin le 
Pilote nous ayant dit qu'il y avoit ap- 
parence de vent , nous déjeunâmes & 
rj£tournâraes au -VaiflTeau 'chargés de 
groiïe viande , de gibier &: de fruits , 
plus que .nous n'en pouvions confom- 
mer en 1 5 jours. Le vent s'étant levé fur 
le midi , naus levâmes l'ancre , &: cou- 
rûmes de ràvanc alTez bien jufqu'aii 

^Coffre à Coffre à mort que les Espagnols appel- 

'jsaorr. Jent Bomba d'Jrifierno. C'eft lui Iflet en- 
jitop vers le milieu -de la longueur de 



PrdJuÇôifes de r Amérique', ff 
Port Rie , qui a prefqiie une iieiic de ^ 
long. Le caime nous reprit en cet en- ryoor 
droit i mais les courans quiportoient au 
Nord Oucft, nous poulTerent dans le 
Détroit qui eft entre Port Rie &'^aîîit 
Domingue. Nous vîmes le jour de 
N jel les trois Rochers au petites liles 
qui font au commencement de ce paiTa- taMo- 
ge. On les nomme la Mone ^la Moni- n^ufS 
que ôc Zachée. Comme je n'étois pas ZKhéc- . 
préfent quand on leur a impofé ces 
noms , on me difpe-nfera d'en dire la 
i-ai'on. Nous doublâmes la pointe de 
FEnganno le jour de Saint Etienne. 
Nous commençâmes fur le foir â trou- 
ver du vent , qui par fa fraîcheur nous 
iit efpérer de finir bientôt cet ennuïeiix: 
voyage. Mais notre petit Capitaine ô^: 
fon Pilote aulE y vrognes l'un que l'au- 
tie , & pour le moins au ffi ignorans , 
li'curcnt pas pliuôr fait cinquante cinq 
ou foixante lietics au-delà de ce Cap g 
qu'ils fe mirent en tête, qu'ils a voient 
dcpaiïé le Cap François,: & jettoient > 

l'un fur l'autre la caufe de cette erreur 
d'une manière ii vive , qu'ils furent 
vingt fois prêts à en venir aux mains* 
Les Flibuftiers que nous avions â bord j, 
de les Matelots du Navire fe moquoiens 
de ces deux habiles Pilotes , Su ne cra-^ 




54 Nouveaux Voyages aux Ips 

** vailloient point du tout à les mettre 

1700. d'accord : au contraire ils flattoient le 
Capitaine fur la juftefTe de (on eftimc , 
ce qui le mettoit de fi bonne humeur , 
qu'il faifoit aullî-tôt percer les hieilleu- 
res pièces de vin , & faifoit boire tout 
fon monde comme à des: noces. Ce- 
pendant la conteflation croiiïant , il ré- 
folut de virer de bord , & de remonter 
au vent pour chercher le Cap , fc fai- 
fant plus de loixante lieiies de lavant 
de (oQ. Navire , qu'il difoit erre un très- 
excellenc voilier , quoique dans la vc« 
lité ce fût la plus mauvaife charrette ,: 
& la plus mal attelée qui fut peut-être 
jamais fortie de Bordeaux. Comme je 
vis que cette mauvaife manœuvre nous 
feroir perdre bien dix tems, je cherchai 
le moment de le trouver un peu raifon- 
nable j & l'ayant trouvé , je le perfua- 
dai de ne point changer de route. Il me- 
promit de fuivre mon confeil , & le fit. 
Monte Le lendemain au foir nous vîmes Mon- 
fchnfto. te Chrifto. C'eft une groffe montagne 
fort remarquable , & une marque apu- 
rée pour trouver le Cap. Cette décou- 
verte réjouit tout le monde. Comme il 
étoit tard , on mit à la cappe toute la 
nuit. Le matin nous nous trouvâmes en 
calme. Le vent étant revenu , nous fî- 



Trdnçoifis de V Amérique. 5 J 
înes fervir nos voiles , & nous entrâmes « ' "'"" 
dans le Port du Cap François à une de- 1700. 
mie heure de nuit. Les Pilotes Cotiers 
s'éroient rendus à bord un peu après 
midi-, & notre Capitaine n'ayant plus 
tien à faire , fe mit à boire mieux qu'il 
n'avoir encore fait , & fit fi bien les 
honneurs de fon VaifTeau , qu'on ne Tat- 
voit point encore vit fi y vre. Les Pilo- . 
tes Côtiers.n'éioient gueres plus raifon- 
nables , de forte que nous nous vîmes 
cent fois prêts d nous brifer contre les^ 
l'ochers fous leur conduite. 

Il étoit fi tard quand on eût achevé 
d'amarrer le VaiiTeau , que nous réfolû- 
mes de coucher à bord. Nous eûmes 
tout le loifîr de nous en repentir 5 car 
tant que la nuit dura , le Vaiffeau fut 
toujours plein de gens qui fe fuccédoient 
les uns aux autres , pour demander des 
nouvelles ou plutôt pour boire. Notre 
Capitaine failoit merveille : il feinbloiE 
à la fin qu'il fe défenyvroit à force de" 
boire, il buvoit à tous venàns , & fes 
Matelots fuivoient parfaitement bien- 
fon exemple , le tout aux dépens de la 
Cargailon , ou de ceux qui la dévoient- 
acheter , qui achètent le plus fouvenc 
autant d'eau que de vin , car on a foirt 
de tenir toujours les futailles pleines y 

C iv 



5 ^ Nouveaux Voyages aux Ifles 
éc la plus grande faveur qu'on puiiTe eC 
pérer de ces forces de gens eft qu'ils les 
rempliiïenr d'eau douce , car fou vent ils 
ne le donnent pas la peine d'en cher- 
cher d'autre que celle de la mer , fans 
s'embarrafTer qu'elle gâte abfoluiDcnt le 
vin dans lequel on la mer.. 



C H A P I T R E 1 1 L 

Bifloire abrégée de rijle de S ^.Dominer ue^ 

•— — - T 'iHc de Saint Domingue ou de Saint 

Ï70I- L Dominique , qu'il ne faut pas con- 
fondre avec une àts Antilles., habitée 
par les Caraïbes , appeiiée la Domini^ 
que , la Domenica , ou l'Ille de Diman- 
che, parce qu'elle fut découverte à on 
pareil jour , efl firuée entre le dix fep^- 
tiéme &: demi «Se le vingtième degré de 
latitude Septentrionale. Elle fut décou- 
verte par Chriftophe Colomb dans fon 
premier voïage en 1492. {çis anciens Ha- 
Kalfonbitanslanommoient Ayri. Colomb la 

^;' 5"^;" nomma d'abord Hifpaniola , c'e(l4; 

Mingue. dire 5 la petite Efpagne s on l'a quelque- 
fois nommée Ifabelle , à caufe de lâi 
Reine d'Efpagne , qui portoit ce nom.. 



P'\^'s6- 




françùifes de V Aménque, 57' 
Mais fa Ville Capitale ayant été bâtie 
en 1494. & nommée Saint Dominique lyoiv 
où Domingue , ce nom s'eft étendu à 



toute Tifle , & on ne l'appelle point au- 
trement chez les Nations qui y font éta- 
blies, & parmi toutes celles qui y trafi- 
quent , ou qui la mettent dans leurs^ 
Cartes. . 

Cette Ifle à qui on donne quatre ccnr 
lieiies de tour, en la mefurant de poin- 
te en pointe , & près de fix cent , fi on^ 
meilire les contours des Ances, des- 
Bayes, & des Culs-de-Sacs , étoit par- 
tagée anciennement en cinq Royaumes, 
qui avoient chacun leur Cacique ou- 
Souverain. 

Celui où aborda Colomb en venant Andew^^ 
des Ifl« Lucayes , qu'il avoit reconnu.^^/j'Jj' 
d aboid 3 & qui etoit a la bande diiNord oomia- 
& à l'Eft de Monte Chrifto, fc nom-^^'' 
inoitMarien. Il y £t un petit Fort de 
bois qu'il nomma k Navidad , &^ y' 
laiffa trente hommes, avec un Com- 
mandant, pendant qu'il retourna en Ef- 
gagne porter la nouvelle de fa décou- 
verte. Mais ces hommes s'étant mai; 
camporrés avec les Indiens , les pillant ^ 
enlevant leurs femmes , & leur faifanc? 
d'autres injufticcs, ceux-ci trouvèrent? 
^loyen^de les faire mourir , bc brûlercaç 




5^ Nouveaux Foydges aux ïps 
— « le Foi-c : de forte que Colomb fut obli-^ 
î/oi. gé àfon retour l'année fuivante 1493., 
de bâtit une Ville plus forte qu'il nom- 
ma Ifabelle , au bord d'une rivicre , &" 
dans un endroit plus fur & plus commo- 
de pour l'abord des Vaiffeauy. Ce ne 
fut qu'en l'année 1494. qu'il bâtit la 
Ville de Saint Domingue , ôc pluficurs 
autres , dont il ne refte plus que trois ou 
quatre extrêmement déchues de Tét^t 
où elles étoient autrefois , & qu'on doit 
regarder plutôt comme des Bourgs ,,' 
que comme des Villes , telles que font 
San Jague de los Cavallcros, laConcep- 
tion , Zeibo , As, S. Jeande Gonave, &C.- 
Le Royaume qui étoit à la tête 
de i'Ifle vers i'Eft fe nommoit Hi- 
giiei , celui de l'Oneft Xaraga , ce- 
lui du Midi Maguana, & celui qui. 
étoit au centre de l'ifle, Magua. Il y a 
longrems que ces divilions & ces noms- 
ne fubiiftent plus. Tout ce grand pais 
étoit une fourmilière de peuples, dont 
les Efpagnols virent bientôt la fin , par 
les cruautés qu'ils exercèrent fur eux 5. 
par les travaux dont ils les furchargc- 
rent , & furtour par celui à^s mines , 
01 i' s firent périr en très-peu de tems 
toas les Habitans de cette Ifle , 6c des 
au-ies qui en font voifines > de fortç* 



I. 



Trançoifes de t Amérique* ^f 
^u'au rapport de Dom Barthélémy de «- — 
las Cafas Religieux de notre Ordre , & 170 
Evèque de Chiappa , ils ont dépeuplé 
en moins de quarante ans non ieuie- 
ment les Ifles de Port Rie , de Saine 
Domingue, de Couve, de.la Jamaï- 
que, & les petites Ifles des environs, 
mais encore la plus grande partie de la 
Terre-ferme qu'ils avoient découverte 
& conquifc. 

On ne connoît point de Pais au mon- 
de plus abondant que cette Ifle , la ter- 
re y eft d'une fécondité admirable , 
graffe , profonde , & dans une poiition 
à ne celTer jamais^cle produire tout ce 
qu'on peut defirer. On trouve dans les- 
forêts des arbres de toutes les efpeccs , 
d'une hauteur & d'une groiTeur furpre- 
nante. Les fruits y font plus gros , Fertilité^ 
mieux nourris , plus fucculens que dans «^e s dg- 
les autres Ifles. On y voit des lavannes "^"^^"'^' 
ou prairies naturelles , d'une étendue 
prodigieufe 5 qui nourrirent des mil- 
lions de Bœufs 5 de Chevaux & de Co- 
chons fauvages , dont on eO; redevable 
aux Efpagnols , qui en ont apporté les 
efpeces d'Europe. Il y a peu de Pais au 
monde d^ l'on trouve de plus belles 5^ 
de plus grandes rivières , en pareil nom- 
Die 5. & aufli poiffbnncufes. Il y adcS' 




^o Nouveaux Voyages aux Ifies 
.i— mines d'or , d'argent & de cuivre , qitï 
1701. ont été autrefois très-abondantes , & 
qui rendroicnt encore beaucoup fi elles 
étoient travaillées \ mais la foibleiïè des 
Efpagnols , qui leur fait toujours crain- 
dre 5 que les autres Européens ne 1 es chaf- 
fent abfolument du païs , les oblige à ca-* 
cher avec foin celles qui font dans leurs 
Quartiers \ de '[oxit qu'ils pofTedentdes 
tréfors fans ofer s'en fervir , & laifîent 
• en /riche des ferres immenfes , qui 
pourroient entretenir , & même enri- 
chir des millions de perfonnes plus in- 
telligentes 5 6r plus laborieiifes qu'ils ne 
font. 

Il eft vrai que le Païs étoit afTez bien 

cultivé dans les commcncerncns qu'ils 

le découvrirent , ce que je dirai ci-après 

en parlant du fond de l'Ifle à Vache ea 

Caufes fera une preuve j mais la découverte de 

*e ^\ la Terre- ferme , & les richeffes qu'ils v 

bandon . , . /> ,-^ •' 

de s.Do- trouvèrent y attirèrent bientôt les Ha- 
an ligue, bitans de Saint Doniingue. Ceux qui 
demeuroient a TOued furent les pre- 
miers à quitter leurs Habitations pour 
courir au Mexique , prendre part à la 
. fprrune de leurs compatriotes , & les 
aid^r a pénétrer dans ces ricjaes Païs *, 
de forte qu'il n'y eût que la partie de 
i'Ed & les environs de la Ville de Sainr 



Trânçoifes de f Amfrique',^ 6ï 
Domiiifriie qui demeurèrent peuplés , 
parce qu'érant fous les yeux du Préfi- 17©! 
dent qui réfîdoit en cette Ville avec une 
autorité auiîi étendue , & aulÏÏ abfolue: 
que celle d'un Vice-Roi , il cmpèchoit > 
pour bien des raifons , dans lefquelles» 
je ne dois pas entrer , qiie Tes Peuples 
ne l'abandonnaiTent 5 5c ne^ Te rctiraf- 
fcnt dans des Païs qui-ne dévoient pas 
être de fa Juriididtion. On peut donc 
regarder la découverte du Mexique & 
du Pérou 5 comme la première , & peut-- 
être la principale caufc du dépeuple- 
ment de 11 (le de Saint Domingue, 

La féconde caufè a été la mort des: 

Indiens. Les Erpagnols feuls n'étoient 

pas capables de cultiver leurs terres y 

& ils n'avoient point encore des Efcla- 

ves d'Afrique , dont les Portugais ont 

été les premiers à fe fervir, & à en 

établir le commerce & la vente. Mais 

ce qui les a obligés enfin à abandonner 

abrolument la plus grande partie de 

cette Ifle , & furrout la partie de l'Oueft,.. 

ou pour parler plus jufte , la grande 

moitié du Pais 5 en la prenant depuis 

Monte Chriflo jufqa'au Cap Mongon y 

ou jufqu'à celui de la Béate > font les 

. dcfcentcs & les pillages continuels que 

les Européens ennemis des Efpagnols >. 



^i NoHvemx P'oyages atix Jjieï 
- ou jaloux de leurs fortunes , faif oient 
. tous les jours fur leurs côtes d'où ils les 
ekalTerent , <3c pénétrèrent jufques dans 
le cœur de ce pais , qui devint ainfi la 
proie des François & des Anglois pen- 
dant un grand nombre d'années , fans 
pourtant qu'aucun de ces Peuples s'avi- 
m d'y établir une demeure fixe. 

Il eft vrai que plufieurs de cts Peu- 
ples qui étoienc venus dans le nouveau 
monde , pour y faire la courfe , 6: par- 
tager avec lesEfpagnols ce qu'ils avoienc 
été aux Indiens, ayant perdu leurs Bâti- 
mens, & s'étant fauves a terre , fc mi- 
rent à tuer des Bœufs, & des Cochons 
fauvages d'abord pour s'entretenir , en 
attendant qu'il pafTât quelque VailTeau , 
fur lequel ils puflent fe rembarquer , &: 
cnfuite pour amalTer les peaux des Bœufs 
cju'ils tuoient , dont ils commencèrent 
a faire un trafic avantageux avec les 
VaifTeaux qui venoient exprès à la côte, 
pour fe charger de ces cuirs , & qui 
leur donnoient en échange toutes les- 
provifions dont ils avoient befoin. 

^ Cette vie libertine qui ne lailToit pas 
d'avoir è,^^ charmes malgré les incom- 
modités dont elle étoit accompagnée 
attira en peu d'années bien des Fran- 
çois & des Anglois à la côte. Soit qu'ils 



J 



Prançôifes de t Amérique. 6 f 

faflTent en Guerre ou en Paix en Euro «-• 

pe , ils étoient amis dès qu'ils mettoient 170^ 
le pied dans cette lilc y6c ne connoif- 
foicnt plus d'autres ennemis que les Ef- 
pagnols , qui de leur cmé n épargnoicnt 
rien pour les détruire , &: qui ne leur 
faifoient point de quartier quand ils fe- 
trouvoient les plus forts y mais auffi qui 
n'en avoient point à efpérer , lôrfqu'ils 
tomboient entre les mains de ces Cliaf- 
feurs, qu'on nomma dans la fuite Bou- 
caniers du nom des Ajoupas ou Bou- 
cans, où ils feretiroient pour pafïer 1^ 
nuit 5 & les mauvais tems qui ne leur' 
permettoient pas d'aller à la chalTe , ou^^ 
dont ils fe fervoient pour fécher & fu- 
mer les chairs qu'ils vouloient confer- 
ver, qu'on appelle viandes boucannées»- 
Tels ont été les premiers Euro péfns^ 
qui fe font établis à S. Domingue après^ 
les Efpagnols j maisiln'eft pas polTiblc 
de fixer précifémcnt l'année que leS' 
François &: les Anglois ont commencé 
à s'y retirer , ou en fe fauvant àcs nau- 
frages, en y allant exprès, & s'y dégra-^ 
dant , pour me fetvir de leurs termes , 
dans le deifein de chaffer les Boeufs fau- 
vagcs , &: faire des cuirs. 

Tout le monde fçait que les François P^emie* 
ont ete les premiers qui ont rait aes gouyeg^ 



^^ l^mnjgmx'Vojageî aux Ipj 
découverres en Amérique prefque anlff- 
Î701. tôt que les Efpagnols en eurent ouvert 
îés des Je chemin aux autres Nations. Sans par- 
Fuaçp,5.|e^. du Capitaine Thomas Aubcrt /que 
le Roi^ Louis XII. envoya pour décou- 
vrir i'Àmérique Septentrionale en 
1/04. & qui en effet découvrit la Côte 
de la Caroline & de Canada , depuis 
-cette année-là jufqucs en 1508. il eft 
confiant que Jean Vcralîano Florentin 
fut envoyé en 1514. par François L 
pour continuer les découvertes qui a- 
voient été commencées fous fon Prédé- 
cefleur.. Il découvrit en effet , 6c prit 
poffelîion au nom du Roi , de toutes^ 
ces vafles Provinces qui font au Nord 
du Golphc du Mexique , que nous con- 
iioiffons aujourd'hui fous le nom de la 
L0uifiane5.& de la Floride , & de cel- 
les qu'on nomme à préfent la Caroline ,. 
la Virginie , la nouvelle Angleterre , le 
Canada 5. en un mot tout ce qui fc ren- 
contre depuis le 15 degré de latitude 
Septentrionale jufqu'au 54 & en longi- 
tude depuis le 225 jufqu'au 3 30. 

Mais les longues Guerres que la 
France eut à fourcnir tantôt avec les 
Etrangers , tantôt avec les Héréti-> 
qiies, qui s'élevèrent dans fon fein y 
empêchèrent qu'elle ne pût proiitcr de, 



trdvÇoifes de V Amérique', àf 

ces gra'-idcs découvertes. Se s'établir 
dans ces beaux Pais ou du moins fci te-- 170 1' 
nir les étabhffemeris qu'elle y avoïc 
commencés, ainfi que je l'ai fait voir 
dans la Préface de ma première Partie V 
Hiais elle n'.empècha pas (es Sujets d'ar- 
mer en courfe , & d'aller faire le dégâts 
êc piller les ennemis de leur patne , 6C 
de leur P^oi. Outre la gloire de venger 
leur Nation , ils y trouvoient encore, 
des avantages conddérables , & la Fran- 
ce y en trouvoit auiÏÏ de très grands par 
l'argent , &c les marchandifes précieu- 
fes qu'ils y répandoient à leurs retours. 
Enfin le nombre de ces ChaiTeurs oiï 
Boucaniers , s'étant beaucoup augmcn-^ 
té , quelques-uns jugèrent à propos de 
fe retirer fiu' l'Illc de la Torti.îb\ nfin^ 
^ d'avoir une retraite au cas qu'ils vinlTenr: 
a être pouifés trop vivement par lesEf-^ 
pagnols. Et aufîi afin que leurs Ma^a- 
fins de cuirs & autres mareiiandifes raf- 
fent en fureté. Pluficurs d'cntr'eux fe 
mirent à- défricher cette Ifle déferre Se 
inhabitée , Se y plantèrent du tabac , 
dont ils faifoient un négoce d'autanc 
plus confidérable avec les VaiïTeaox qui- 
venoient trafiquer avec eux , que ce ta- 
bac étoit exquis , Se égaloit celui de"Vc^ 
l-iac j qui eft le plus ex^eUenr. CeitC- 




-— - œarchandife, & cette retraite , mù na). 

*7oi. roilTort afc afeée , ayant enc'o^ëaS^ 
mente confidérablemenr le nomtre àts 
Boticanicrs , fie craindre aux Efpagnols 
qu ils ne les chaffaffent enfin enLrc- 
ment de la grande terre , c'eft ainfî 
quon nomme Saint Domingoe , nar- 

rapportàimedelaTortuërdefone 
quel Amiral de l'armée navale d'Efpa^ 
gne eut ordre de détruire cette retraite 
des Boucaniers , qu'ils appdloient des 

voleurs & de les. paffer tous au fil de 
lepee. C cft ce qu'il exécuta en Kf.-g. 
*-ommc ik n'avoient encore à la Tor- 

iS^ 'Z "'.f°""f =.; '-^Gouvernement ré- 
gie , li fut facile à cet Amiral , qui 

avoir des Troupes norobreufes & a<Tuer. 
nés, de furprendre des gens fans Chef, 
écartes les uns des autres dans les défri- 
ches qu'ils_avoicnt faits dans l'Ille & 
dont le plus grand nombre , les plus 
braves , & les plus aguerris étoientl la 
grande terre occupés à la ChafTe , & i 
faire feclier leurs cuirs; tout cela don- 
na un avantage fi confidérable aux Ef- 
pagnols fur ceux quiétoienr reftés dans' 
H/le de la Tortue , qu'ils firent un maf- 
tacre général de tous ceux qui tombe- 
reiit entre leurs mains , & eurent enco- 
le la cruauté de faiic pendre contre le 



pagno's 
Tu! pren 
nent !a 
Tortue 
& îa ra 



Françoifcs de. ÏAmérieiHe. éy 

<Jroit des gens ceux qui viiiixnt implo- ^ 

ter leur miféricorde , en offrant de fe 170I» 
recirer en Europe. Ces manières inhu- 
maines qui furent fçues de ceux qui ref- 
toient 5 les obligèrent de fe retirer dan& 
les lieux da plus difficile accès, & de 
s'y tenir cachés, & lorfque^les Efpa- 
gnols après avoir fait le dégât partout 
où ils purent pénétrer , fe furent retirés 5 
ceux qui s'étoient fauves pafTerent à la 
grande terre, cherchèrent leurs compa- 
gnons , & s'étant raffemblés au nombre . 
de trois cens , ils retournèrent à la Tor- 
tue , où ils choifrrent pour leur Chef un 
An^^lois , qui faifoit depuis longtems le 
métier de Boucanier , en qui ils avoient 
remarqué de la prudence & de la valeiir^ 
Cependant le Commandeur de Poi#- 
cy étant arrivé à S. Chriilophc au mois 
de Février \6y) avec la qualité de Lieu- 
tenant f^énéral de toutes les lfl.es de l'A- 
mérique , fut averti de ce qui fe paiToit: 
à la Tortue'. Il crut que cette occafion 
lui venoit tout-à-propos pour fe débar- 
raiTei d'un de fes compagnons de fortu- 
ne, qui l'avoit fulvi à S. Chriftophe. 
Il s'aopelloit le fieur le Va(Teur homme te fieu 
d'efpnt, entreprenant, & fort brave T^^; 
mais comme il étoit Haguenot, & desbiicpu 
plus zélés pour fa Sede , il ne conve- 



veineuc 



Baâi 



^1 Nouveaux y^oyages aux Ifies 
-ijoit gQéres à un Chevalier de Maire 
1701. de lavoir pour ami & pour confei!. Il 
dektor. Aul propora donc de lui donner le Gou- 
^«-, vernemenr de la Tortue. <S^ de s'afTo- 
cier avec lui , pour faire un éiablilTe- 
mcnt, & un commerce confidérable , 
dont ils parcageroient le profit. Le 
1 erre du Tertre mon Confrère , rap- 
porte rour au long les articles de letir 
traité à la Çin de la première Partie de 
ion Hiftoire page 58g. dont le premier 
etoit la liberté de confcicnce pour les 
deux Religions. Cet endroit qui ne fai. 
ioit pas honneur au Commandeur d-s 
Pomcy étoit dir^aernent oppofé aux 
Ordorinances dii Roi , pbur rétabiifTe- 
liicnc de la Compagnie à^^ îfles de l'A- 
ipérique du mois de Février 1(^35. les^ 
autres articles nC; regardoient que. leur^ 
itirérêts particuliers! Ce traité efl du- ^ 
Novembre 1^41. 

Le fleur le VaiTeur partit auffi-toc de 
Saint Chriftoplie dans une Barque , qui 
fut achetée, & armée aux dépens de la 
iociete , & arriva au Port Maraot dans 
iiflc S. Dommgue, éloigné d'environ 
i<^^^t lieues de la Tortue, il amafTa eu 
cet endroit foixante Boucaniers Fran^ 
fois, qu'il joignit aux quarante cinq 
©w cinquante hommes qu'il avoit amg. 



Franço'fes ds V Amérîqm,^ .^9 
•tiés avec lui de S. Chriftophe , qui étant 
de la Religion , avoient été ravis de le- 
fuivre. En cet état vil^^lja mouiller à la 
Tortue* , &: envoya dire à i'Anglois 
nommé Willis qui y commandoit, qu'il 
eût à fortir fur le champ de 1 Ifle avec 
ceux de fa Nation , ou autrement il 
alloit venger fur eux la mort de quel- 
ques François qu'ils avoient alTaffinés. 
i^ç.% François qui étoient Tnêlés avec les 
Anglois 5 ayant pris les armes dans l'inf-. 
tant, & s'étanï joints à la troupe du 
fleur le VaiTeur, les Anglois furent fi 
confternés qu'ils s'embarquèrent auili- 
tôt , 6c laillcrentles François en pofTct 
£on de l'Ifle. 

*Le fieur le VafTeur ayant préfcnrc la 
Commiilion qu'il avoit de M. de Poin- 
cy, fut reconnu pour Gouverneur, & 
s'appliqua aulîî-i4i à conftruire une For- 
tereffe qui le mit , lui , les Habitans , & 
leurs biens hors d'infalte, & en état de 
rélîftcr aux Anglois , s'il leur prenoit 
jfanraiiie de revenir, & aux Efpagnols 
s^^ils vouloient les inquiéter , & lès chaf^ 
fer de ce pofte : il trouva un endroit 
ibrc commode ', & fort aifé à fortifier , 
inacceiîible du côté de la rade qu'il dé- 
fendoit très-bien , & tellement couvert 
^.environné de précipices , êc de bpx^ 



■f79. 



7^^ ^oHVeaux Voyages aux Ifles 
* • épais, &c impraticables du côté de la 

ijoo. terre , qu'il le jugea impénétrable de ce 
côté-là. C'eft ce qu on nomma dans la 
fuite le Fort de la Roche , ou le refuge 
4c la Tortue. 

Cet afilc 6c le magafîn que ces deux 
Meilleurs Adociés établirent dans le 
Bourg , qui étoit au pied de la Roche , 
toujours bien rempli de viu , d'eau-dc- 
vie y de toiles , d'armes, de munitions , 
ôc autres marchandifes , y attira bien- 
tôt tous les Boucaniers , dont le nombre 
augmenroit à vûjë d œil , & par une fui- 
te néceifaire , les dégars qu'ils faifoient 
fur les terres des Eipagnols croiffoient 
Àq plus en plus. Cela obligea le Préfî- 
dent de S. Domingue , de lever lix 
'cens Soldats avec un bon nombre de 
Matelots , qu'il mit fur (ix Vaifieaux > 
&c qu'il envoya à la Tortue pour détrui- 
re entièrement récabliirement des Fran- 
çois. Ces Bâtimens s'érant préfeniés au 
Port de la Tortue , furent canoncs (i vi- 
vement, qu'ils furent contraints d'aller 
mouiller deux lieues (ous le vent , en 
un endroit qu'on nomma depuis , F An- 
Les Ef ce de la Plaine des Efpagnols. Ils y dé- 
pagHo s barquereni leurs troupes &c vinrent atta- 
la Toi., quer laFortcreiie avec une extrême vi- 
tue & guem: ; n[;iais le fieur le Vaffeui' les teçuc^ 



Françoifes de ï* Amérique ,. jt 
6c les repouITa avec tant de fermeté &.-—«— 
de bravoure , qu'après en avoir tué une lyor^ 
tonne partie , il contraignit le rePce' de f^^t i^^^ 
s'enfuir du côté de leurs Bâtimens , & ws. 
de fe rembarquer en confufion , aban- 
donnant leurs morts , leurs blcffés , & 
tout l'attiraii qu'ils avoicnt mis a terre» 
Ceci arriva au mois de Janvier 1^45. 
Jufqucs abr5 le fieur le Vafleur a/oit 
paru fort modéré ^ 6c il avoit traité (es 
Habicans avec beaucoup de douceur Ôc 
id'bonnêtèté *, mais cette vidoirc l'enfîa 
tellement, qu'il devînt tout d'un coup 
méconnoiiîabie. Il crut que rien ne lui 
pouvoit rédfter , &c que les mefures qu'il 
avoit gardées jufqa'alors avec {qs Habi- 
tans Se les Boucaniers de la Côte , n'é- 
toient plus de faifon. Il devint cruel 
jufqii a l'excès , de encore plus avare. Il 
impofa des droits cxorbitans fur tout 
ce qui entroic & fortoit de fon Ifle. Il 
fe rendit maître de tout le Commerce ; 
lui fcul pouvoit vendre Se acheter : il 
fit des profits immenfes, ôc devint en 
peu d'années extrêmement riche , fans 
pourtant vouloir partager les biens qu'il 
avoit acquis avec fon ACTocié êc fon 
bienfaiteur, le Bailli de Poincy. Il paf- 
fa outre , & fit bientôt voir que le zèle 
qu'il avQic fait patoître pour fa Sefte , 



7-1 ^WoHveaux Vojages aux îps 
n ecoit qu'un mafqae dont il-cachoit fei 
ijo.ic vices & les pallions, furrout fon imoié- 
té j-car il chaifa fon Mihiftue , & bliila 
;]a Ckapeile où les Catholiques faifoicnc 
âcurs exercices de Religion , après avoir 
auffi ciiaffé le Prêtre qui leur fervoic de 
■Çucé , de forte qu'il n'y eut plus d'exer^ 
cice public d'aucune Religion à la 1 or^ 
t-Lië. 

M. de Poincy ne manqua pas de ref- 
(èntir vivement le mauvais procédé du 
fleur le ValTeur. Il lui venoit de tous 
côtés des plaintes des excès qu'il com- 
metroit , mais il n'étoit pas en Ton pou- 
voir d'y apporter du remède. Il tâcha 
plufieurs fois de l'ârtirer à S, C hrifto- 
phe , & toujours .sn vain. A la .lin il 
prit Tîjéfolution de le tirer par force de 
la fortereffe , & de lui fane faire fon 
procès. 

Dans le tcms qu'il en cherchoit les 
moyens , le Chevalier de Fontenai 
mouilla à la radc.de S-Çhriftophe. Ce 
Chevalier après avoir longtcms fervi 
à Malthe où il s'étoit acquis une très- 
grande réputation :, fut employé dans 
la Marine de France. Il montoit alors 
une-Frégate du Roy de vingt-deux Ca;- 
jaons 5 & il venoit de perdre une partie 
,ide fon Equipage dans un combat qu'il 

avoic 



TrAn^oifes delAmériéjue, y 2 
avoir fourenu contre deux VaiflTeaux .- , ■ 
plus forts que lui. Il cherciioit des vo- lyou 
lontaires pour remplacer Tes morts , & 
aller croifer fur les Efpagnols. M. de 
Poincy lui propofa d'aller mettre à la 
raifon le fîeur le VaiTeiu', lui promit non 
feulement les hommes & les munitions 
dont il avoit befoin pour cette expédi- 
tion , mais encore de le faire accompa- 
gner par le ficur de Treval fon neveu 
avec un Vaifleau de pareille force que le 
fien 5 bien pourvu d'hommes & de mu- 
nitions, & de lui donner le Gouvcrne- 
fîient de la Tortue , & deraflbcier avec 
lui , commc^voit été k fieur le VafTeur. 
Le P. du Tertre rapporte le Traité qu'ils 
firent enfemble, à la page 591. de la 
première Partie de fon Hiftoire. Il eft 
du 2^ Mai 1(^52. * 

Le Chevalier de Fontenai , & le 
JSeur de Treval s'étant trouvés à l'en- 
droit de l'Ifle de S. Domingue où ils 
s'ctoient donné rendez-vous , apprirent 
que le fieur le VafTeur vcnoit d'êcre af- 
falîîné par les nommés Thibaut^ Mar- 
tin, Capitaines de fa Garnifon , quoi- 
qu'il leur eût fait de grands biens , &: 
qu'il les eût déclaré fes héritiers. Ilsfçu- 
rcnt aiifli , que ces deux Officiers étoient 
maîtres de la Foitercfre , ou il y avoit UQht* 

Tome FIL D 





74 jt^oHvemx Voyages aux Tftes 
»-.-»— apparence qu'Us fe défendroient jiifqii'i 
170Î. l'extrémité. Ils ne laidèrent pourtant 
vaiier de P^^ dc fe prefenter au Havie de la Tor- 
Fontenàxj tuc , iTiais iis furent répouifés fi vive- 
faTonue ^^^^^^ ^ foups de canoiî , qu'ils furent 
Se ia contraints d'aller mouiller en une autre 
rade fous le Vent, où ils débarquèrent 
environ cinq cens hommes fans que les 
Habitans y fiiTcnt la moindre oppofi- 
00 n. En effet , quoiqu'ils n'euffent pas 
'Itijét de regretter le ficur le Va(feur, ils 
0e ppuvoicnt regarder fes meurtriers 
.qu'avec horreur & indignation \ dç 
,ce.ux-ci s'étant apperçus de la mauvaife 
.difpoiition des Habitans '4 leur égard, 
^rendirent la FoitereiTe au Chevalier de 
Fontenai aullî-tôt qu'il les envoya fonv 
mer de la rendre. On 'fît un traité avec 
iCux ,bien pliis«vantageux qu'ils ne mé- 
çitoient i & le Chevalier de Fontenai 
fut reconnu pour Gouverneur, avec 
l'applaudiirement $c la joie de tous les 
jHabjtans, il rétablit aulfi-tôt la Reli- 
gion Catholique , qui avoit été bannie , 
fit bâtir une Eghfe , ôc gouverna ces 
peuples difficiles avec tant de pruden- 
ce , de douceur , ôc de fermeté , qu'il 
^'attira bientôt leur amour & leur eftir 
mo, &c augmenta par ce moyen très- 
^gfifj^çfg^içnjçnt Iç npmbre des Hibi- 



Trançoifes de V Amer i que, ye 
tans de fa Colonie , ôc celui des Bouca- ^ 



niers & des Flibiiftiers , c'eil ainfi qu'on 17OU 
appelle ceux qui vont en courfe. 

Un de Tes fieres nommé le fieur Hot- 
jTian le vint trouver , & lui amena un 
VaiiTeau avec une cargaifoii confidéra- 
ble 5 ôc un bon nombre de gens qui ve- . 
noient prendre part à fa fortune. Il ar- 
ma plulieurs Bâtimens pour courir fur 
les Efpagnols , & permit un peu trop 
facilement à (es Habitans de quitter 
leurs Habitations pour aller en courfe j 
& ce fut à la fin ce qui fut caafe de la ^s ic 
perte de fa Colonie, Car les Efpagnols pagnois 
laffés des pertes qu'ils faifoient tous les [aïot"* 
jours fur mer. Se des pillages ou ils'^e. 
étoient fans celfc expofés , firent un 
armement confidérable au mois de Fé- 
vrier 1^54. ôc quoiqu'ils eufient été 
repoulfés avec vigueur , ôc que le grand 
feu qu'on fit fur eux les eût empêchés 
de mettre à terre dans le Havre de la 
Tortue , ils allèrent faire leur defcente 
plus lom fous le Vent , & repoulTerent 
à leur tour le fieur Hotman , qui avoit 
voulu s'y oppofer avec cinquante ou 
foixante hommes , qui étoit tout ce que 
fon frcre lui avoit pu donner, parce 
■que la plupart des Habitans étoient 
alors en courfe. Ils avancèrent donc , ' 



^« 



jê N^ouvea^x Voyages aux Iftes 
•F— ^ — - ôc fe pofterent dans un enciroit avan^ 
l-jDQo tageu^ 5 d'où ils bloquèrent la Porter 
rené. 

Le Chevalier de Fontenai qui fe ila- 
roit qu'elle étoit inacceiîible du côté du 
Nord à caufe des bois, des rochers , 
Ôc des précipices dont elle étoit envi- 
ronnée 5 fui bien étonné de voir quô 
les Efpagnols avoient fait monter à force 
de bras quelques pièces de Canon fan 
yne hauteur qui commandoit fon ré- 
.fluit , d où ils le battoient fi rudement , 
• ^qi^'apî^ès lui avoir tué & eftropié bien 
du monde, fcs gens perdirent cœur, 
' Bc le forcèrent de rendre la Place aux 

Efpagnols a des conditions honorables , 
niais qui ne furent point obfervées. Il 
fallut même qu'il leur laiifât fon frère 
le fieur Horman en orage , jufqu'à ce 
jqu'ils fufTent arrivés à la ville de S. Do- 
pnnguc , où ils retournèrent toustriom- 
phans de cette conquête , qu'ils dévoient 
plûro: d la terreur panique , ôc à la tra- 
îiifon de quelques Habitans , qu'à leur 
'Valeur. Ce fut ainfi que l'Ifle & le Fort 
jde la Tortue revinrent une féconde fois 
^u pouvoir des Efpagnols , qui y mirent 
un Commandant avec une Garnifon. 

Cependant le fieur Horman étant ve^ 
,^^ rejoindre fon fiere-, trouva qu'ua 



[yoi-i 



Françoifes de t Amérique. ^ '^'J 
Vaiffeaii HoUaadois qui venoit ordi- 
nairement traiter à la Tortue , i avoit 
aidé à remettre en état celui que les E£-^ 
pagnols lui avoient laiiïé pour fe retirer 
en^urope : il l'avoit pourvu de voiles , 
de cordages , de munitions & de vivres; 
-Ils réfoiurent de faire une tentative , 
pour reprendre le pofte qu'ils venoienc 
de perdre-, ils raifemblerent les Bouca- 
niers qui éioient répandus dans la gran- t 
de terre , & les Flibuftiers qui étoient 
revenas de courfe , Ô6 firent un corps 
d'enviro-n trois cens Iiommes. Us mirent 
i terre dans le lieu même où les Efpa-* 
gnols avoient fait leur defcente , mal- 
gré tout ce que ceux-ci purent faire les Frafi- 
pour s'y oppofcr. Ils les battirent en- \l]^,,^nt^ 
cote fur le chemin de la FortereUe , ^^^ Tor« 
«ne troifiéme fois auprès de la Fontaine , f"nt re 
ou ils furent obligés de s'arrêter , pour pouffes 
fe repofer , & fe rafraîchir. Ils paffe- 
rent au fil de l'épée cinquante hommes 
qui gardoient une jcfpece de Foh de 
bois , où étoit la batterie qui avoit été. 
caufe de la perte du Fart : ils s'empa- 
rèrent du Ganon , ôc de quelques mu- 
nitions qu'ils Y trouvèrent 5 ôi fe mirent 
à canonnenla Fortereffe tant qu'ils eu- 
rent des boulets & de la poudre. Mais 
ces deux cbofes venant à leur manquer * 



re-< 



IJOl, 



Defcrîp- 
tion de 
ride de 
la Tor- 
tue. 



7 S Nouveaux Voyages aux TJtes 
' Se les Efpagnols ayant reçu dans le mê^ 
me tems un fccours confidérable , ils fu- 
rent obligés de fe retirer après avoir 
pillé, & fait le dégât dans toute i'Ifle. 
Les deux frères revinrent en France , ôc 
les Boucaniers ôc Flibuftiers retournè- 
rent a leurs exercices ordinaires de chaf- 
fe & de courfe. Ceci axriva fur la fin 
de l'année 16" 5 4. 

L'iile de la Tortue cft fituée au Nord 
de celle de S. Domingue , dont elle 
n'eft éloignée que dé deux petites lieiies* 
Elle en a environ fix de longueur Eft gc 
Oueft , Se deux dans fa plus grande lar- 
geur Nord Se Sud. On lui a donné le 
nom de Tortue, parce qu'on prétend 
qu'étant regardée d'un certain point de 
vue* , elle a la figure de cet animaL Je 
l'ai confidérée de bien des endroits dif- 
férens , fans avoir pu découvrir cette fi* 
gure i il faut que je ne l'aye pas vue da 
bon côié. Toute la partie qui eft au 
Nord eft extiêmeroent haute , hachée, 
efcarpée , Se environnée de rochers à 
fleur d'eau , qui la rendent prefque inac- 
celfible. il n'y a que les Canots conduits 
par des gens bien expérimentés. Se qui 
connoifTcnt bien la côte qui y puident 
aborder. Le côté du Sud qui regarde le 
Nord de S» Doaiingue , eft plus mù > k 



Françoifes de V Amérique, 'fj 

loneue moncaçne qui fait ie milieu &: r ,- ^ 

toute la longueur de rlile , s'abaiile m- i^oi^- 
fenûblemenc, bc laiiTe une étendue de 
cinq a iix lieiies d'un très-beau pais , oti 
la terre quoique de difïérentcs efpeces , 
ne laifTe pas d'être très-bonne, & de 
broduire abondamment tout ce qu'ors 
lui veut faire porter, comme Tabac » 
Sucre , Indigo , Cotton , Gingembre y 
Orangers , Citronièrs , Abricoiicrs > 
Avocats , Pois , Bananes , Mahis , & 
autres chofes proptcs à la nourriture des 
Iiommes , & des animaux , & au com- 
merce. Les arbres dont les montagnes 
font couvertes , font d'une groffeur & 
d'une beauté furprenantc. On y trou- 
voit autrefois quantué de Cèdres qu'oix 
jappelle Acajous aux I (les du Venr, Les- 
bois d'inde ou Lauriers aromatiques y 
font communs & très-gros. Il y a de» 
Sangliers ou Cochons marons , &- dans* 
la faifon des graines, & fartout de cel- 
les de bois d'inde , on y voit une infi- 
nité de Ramiers , de Perroquets , de 
Grives , & autres oiieaux, La cÔ6ï dil 
Sud eft très-poilïonncufe. Le moiiilla- 
ge eft bon par toute la même c5îe , de- 
puis la pointe au Maçon , jufqu'à la- 
vallée des Efpagnols -, le meilleur en- 
droit cependant 6c qu'on a-ppelle le Ha^ 

D iv 



IJOl 



80 Nouveaux P'oyages aux Ifles 
vre de la Tortue , cft devant le Qiuï- 
■ ^'f Bf««re. CeftuneBayelrrez 
profonde , formée par deux pointes ou 
langues de terre qui avancent alTez en 
«1er , fur Tune dcfquelles il y avoir une 
bonne Batterie. Le Bourg étoit au fond 
de cet enfoncement fous la ForterelTe , 
dont la grande Courtine & les deux 
Balhons faifoient face à la mer , & dé- 
tendoient très-bieu l'entrée & lemoiiil- 
lage de la Baye. Cette Ifle quoique pcti- 
te,.auroit pu être mife au rang des 
meilleures que les François polTedent à 

I Amérique , fi elle avoir été mieux 
pourvue d'eau; mais il n'y avoit aucu- 
ne rivière, & les petits ruiffeaux qui 
iortent de quelques fources que l'on 
trouve dans les pentes des montagnes , 

ontùfoibles, qu'ils fe perdent dans 
les terres , & ne vont pas jufqu''à la mer : 

II n'y a qiic la fource de la ForterelFe . 
qui foit aflez confidérable , pour con- 
duire fes eaux. Jufqucs-Ules Habitans 
remedioient à ce défaut par des cîternes, 
ou *ls confcrvoient les eaux de pluye. 
On comptoir fept Quaitiers dans cette 
l/le lorfqu'elle étoit habitée. Celui qui 
etoit le plus à l'Eft le nommoit la poin- 
te au Maçon , les autres étoient Cayon- 
ne , la Baflèterre , la Montagne , k Rii*-, 



Trmçolfes de^ VAmeri^t^» § i 

got , le Milplaatage , &: la Cabefterre. . 

Ce dernier qiti étoit prelque auffi grand 170 
que tous les autres enfenîble , n'étoit 
prcfque pas habité , parce que la mer y 
étoit trop rude , & l'embarquement trop 
difficile pour charger les marchandifes , 
& que leur tranfpàrt à la Baflfeterre au 
travers des montagnes 5 étoit trop péni- 
ble & trop dangereux. 

Voilà quelle étoit l'Ifie de la Tor^ 
tue , cette motte de terre ôc de rochers , 
qui a tant donné de peine aux Efpa- 
gnols 5 qui a été fi fouvenc prife & re- 
prife , & qui malgré fa petiteffc &: (on 
peu de valeur, doit être regardée com- 
me la mère des floriffantes Colonies que . 
nous avons au Cap , au Port Paix , à Leo^ 
gane , au petit Goave , à l'Iflc à Vache , 
& dans les autres endroits qui dépen- 
dent de ceux que je viens de nommer. 

Cette Ifle dont les Efpagnois con- 
noifïbient l'importance , & qu'ils vou« 
loient fe conferver en y mettant une 
Carnifcm confidérable , ne demeura ce- 
pendant pas lon^tems entre leurs mains r 
car quoique les Boucaniers ô^ lesFiibut- 
tiers eufTent été contraints de fe retirer 
avec les fieurs Hotman fous la conduite 
defquels ils avoient entrepris de la re- 
prendre en 1^54. ils ne perdirent ja;» 

Dv 



îtab'if- 
fcment 
de;F aa 
çois au 
petit 
ûoave. 



Si Nouveaux Voyages aux Ifle^ 
. mais de vue ce deflein j mais en atten- 
dant qu'il fe préfentat quelque occafiou 
favorable de le faire réuirir , ils allèrent 
chafler les Efpagnols qui étoient au pe- 
tit Goâve , & s'y établirent , de manière 
que fans avoir de ForterelTe ni de chef, 
^ vivant â peu près en République tel- 
lement libre que chacun faifoit tout ce 
qui lui plaifoit, ils débufqucrent peu i 
peu les Efpagnols de toute la partie de 
l'Ifle , qui eft depuis les montagnes du, 
grand^Goave jufqu'au Cap Tiberon* 
Aulîîtôt les Vailîeaux François, Anqlois 
& Hollandois, recommencèrent à fré- 
quenter la cote. Le Port du petit Goavc 
fe rendit fameux par le commerce ^ts 
cuirs & du tabac , & parce que les Fli- 
boftiers y âmenoient les prifes qu'ils 
fâifoient fur ï&^ Efpagnols , ou fans 
tant de formalités, comme ils les a voient 
faites fans ordre de pcrfonne , ils ne de- 
mandoient aulfi à perfonne radjudicv- 
tion , & la permiiuon de \ç,s vendre. 
Leur nombre -s'augmentanr, ils étendi- 
rent leur Chaiîe & leurs Boucans biea 
au-delà de la grande plaine de Leot^ane, 
acdéfolerent tellement \^s Efpagnols ;, 
que pour fe débarrailèr à^s Boucaniers , 
ils fe mirent eux-mêmes à faire le àhyn^ 
ôc à tuer fans diftindion toutes ks bftçsy 



TrAnçotfes detAmM^^e.' t^ 
efpérant que nos gens ne tiouvaât- plus " " >■ ' "-' "^ 
de Cochons marons pour le noui'rir , ni 1701. 
de Bœufs pour en avoir les cuirs , fe- 
jroienc à la fin contraints d'abandonner 
le.païs , èc de les laifler en repos. Mais 
cela produifit un effet tout contraire. 
La duninution de la Chaire augmenta le 
nombre des Flibuftiers , àc celui des Ha- 
bitans: de forte <ju'au lieu que les Bou- 
caniers ne fongeoient prefque point à 
faire des établilTemens fixes , & qu'ils [ç, 
contentoient de vivre au jour la jour- 
née, il y en eut un bon nombre qui fç 
mirenr à cultiver l'Indigo & le Tabac j,^ 
pendant. que leurs compagnons allanc 
en courfe e nie voient tous les Bârimen.s 
des Efpagnols, ruinoient entieremenc 
leur commerce , & les tendienc dans des 
âllarmes continuelles , a, caufe des def- 
eentes , èc des pillages qu'ils faifoien,ç 
tous les jours fur leurs Gôtcs. 

Ce manège dura qu-atre ou cinq ans^ 
fans que Meilleurs Harrnan fufient ei;^ 
état de revenir prendue leur revanche y 
ni que le Bailly de Poincy fongeât à en- 
voyer des Troupes capables de chalTeE 
les Efpagnols de la Tortue. 

Vers la fin de i6^^\ un Gentilhom- 
me de Périgord nginmé du Roffey , fors 
connu 3 6c fort aimé des Boucaniers- 3? 



i/oi 



S4 Nouveaux Voyages aux I(tes 
- parce qu'il avoit été leur compagnon cfr 
. chafTe &c de cotirfe pendant plufieurs 
années, repaya de France à S. Domin- 
gue dans le dcflFein de reprendre la Tor^ 
me. Il parla à fes anciens camarades , 
leur propofa fon delfein , & les ayant 
trouvés difpofés aie fécondera à le 
iuivre , afin de fe débarrafTer une bon- 
ne fois de ces importuns voifins , qui 
malgré leur foibleiTe , ne laifloient pas 
de les traverfer en bien à^s occalîons ; 
il en alTembla environ fîx cens tous bien 
armés & bien réfolus. Leur defcente 
dans la Tortue devoir être extrême- 
ment fecrctte , parce que la réuiîitc de 
tout leur projet confiftoit dans la furpri^ 
fe, n étant point du tout en état de 
prendre la Forterelïè d'une autre ma- 
nière , parce qu'ils n'avoient aucune à<:^s 
chofes néceiïaires pour faire un Siège : 
cette voie toute dangereufe qu'elle pa- 
rut 5 étoit cependant la plus facile , par- 
ce que n'ayant que des Canots , ils 
a voient la commodité toute entière de 
cacher leurs mouvemens aux Efpagnols. 
Le jour étant pris , & la forme de l'at- 
taque réglée , ils firent embarquer cent 
hommes qui prirent la route du Nord 
de l'Ille où ils débarquèrent après mi- 
^nuit, & ayant grimpé cçcce Cortç fi 



■ Tràn^oifes de V Amérique. 8^5 
roide , & fi entrecoupée de précipices , - — --• 
ils furprilent un peu avant le point du 1701* 
jour les Efpagnals qui gardoient le Fort 
d'en haut où écoit k Batterie , qui avoit 
été caufe de la perte de la Forta'eiïe de 
la Roche. Rien ne fut plus complet que ^^'^f^^ 
cette furprife \ pas unEfpagnol n'échap- aeiaxor- 
pa, ils donnèrent avis à leurs camara- |^Yf«L^ 
des de leur réuffite par quelques coups ^ois. 
de fuiil. ^ . 

Le Gouverneur de la ForterelTe éton- 
né de ce bruit , fit fortir une partie de 
ia Garnifon , pour voir de quoi il s'a- 
-gilToit , &: en cas de befoin , pour re- 
poufTer ceux qui attaquoient le Fort , ne 
pouvant s'imaginer qu'il- y eût des Fran'- 
çois fi près de lui , & encore moiiïs 
qu'ils fe fulfent emparés du Fort. Mais- 
ceux qui étoicnt fortis furent prefque 
anfli-tôt enveloppés par le gros des Boiî- 
caniers qui avoient fait leur defcentc 
pendant la nuit à l'Ell: de la Fortcrefc, 
& qui écoient en embufcade fur le 
chemin du Fort d'en-haut. Leur réfif- 
tance fut des plus petites, ceux qui ne 
furent pas tués fur la place voulurent 
-reprendre le chemin de la ForterelTe , 
les François qui les fuivirent y entrèrent 
pefle-mede avec eux > &: l'on peut juger, 
fans que je le dife , que le carnage kt 



ijoi 



s S Nouveaux Voyages aux Ifies 
grand. Le Gouverneur fe fauva avec 



peine dans fon Donjon, & fuc obligé- 
quelques momens après de fe rendre^ 
difcrécion avec le peu de gens qui avoit 
pu fe retirer avec lui. Onles garda dans- 
la ForterefTe pendant quelque rems y 
après quoi on les transporta en l'iHe de 
Couve. 

Ce fut âinfi que l'Ide & les Forts à^ 
laTorrue revinrent aux François pour 
ilof-' ^^ 4:^i^^^^iéme fois. M, du RolTey fut re- 
feyGou- connu pout Gouverneur , p^ar ceux qui 
^erneur l'avoîent aidé à faire cette conquête^ 
Tortue àom. il eut foin de donner avis en Fran- 
en ^6f9. ce à fes amis, qui lui procurèrent une 
coramiffion de la Cour v & ta Tortue 
recommença tout de nouveau à fe peiir 
pler auiïï bien que la Cote de la gran- 
de terre qui lui eft oppofée , que l'on ^ 
depuis appelléê le Port-Paix. 

Je ne Içai où mon Confrère le Perp' 
du Tertre a pêche l'hiftoire qu'il nous 
débite de M. du RoflTey , de f Ami rat 



Jtreurspen, de l'abandon que les Efpagnols 
firent de la Tortue, de fa prife par un 



cîuTet 
tre. 



^ ois nommé Eliazouard, de la fuite 
de celui-ci à l'approche de M. du Rof- 
fey , & enfin de la double Commiffion 
Françoife& Angloife dont il le faitpor- 
«car. Il y a tant de contradictions dans 



Françoifes de V Amérique, %-] 

-ce narré , & tant d'anacronitmes , que ^ 

-j'ai peine à y tecannoître le Père du 170I' 
Terti-e , fi louable dans une infinité de 
rencontres par l'exaditudc avec laquel- 
le il rapporte les faits dont il parle. 
'Ceux qui voudront fe convaincre de • 
'la vérité de ce que je dis , n'auront 
qu'à lire la page \tG. & les fuivantes. 
du troifiénie Tome de fou Hiftoire 
générale des Antifles de l'Amériques. 
pour connoîrre clairement qu'il a écrit 
fur des Mémoires manifeftement faux ^ 
-&: remplis de contradi6tions.^ 

M. àxx Roifey gouverna les Habitans 
•de la Tortue , ou plutôt vécut avec eux 
à la manière , & félon k liberté du^ 
-pais,, c'eft-a- dire, fans, beaucoup de 
Subordination jufquen iGGi^. qu'ayant 
été attaqué d'une maladie dangéreufe ^ 
il fut obligé de pafTer en France pour 
trouver du foulagement. Il lailTa foa 
neveu le fieur de la Place, du confen- 
tement àz^ Habitans , pour comman-- 
^er en fon abfence^ 

Cependant la Nouvelle Compagnie 
que le Roi avoit établie au mois de 
Mai r^^4. ne jugeant pas à propos de 
fe fervir du fieur duRolTey qui fe trou- 
voit alors à Paris , & appréhendant que 
s'il retoiirnoit à la Totcuë avant qti'elk' 



'.^i#f^5«^i 




M ^ ^ouDeaux Voyages aux ïjles 
- eneûtprispofTeirionai n'excitât lesBoi^ 
. canicrs , les Flibuftiers & les autres Habi- 
tans , don t il éroir fort aimé, à refufer de 
recevoir les Officiers, ^ les Commis 
qu'elle avoit defîcin d'y en voyei-,clle ob- 
•tint de la Cour o^on s'aHûreroit de la 
perfonne duf^eur du Rofîey jufquà ce 
qu'elle £m en paifible polïèffion des pais 
que le Roi vcnoir de lui céder, Cela fli-c 
exécuté : duR^fTey fut mis âlaBaftille , 
d'où il ne fortit qu'après que la Com- 
pagnie eût nouvelle, que la Tortue* 
etoit entre les mains des Officiers qu'el- 
le y avoir envoyés , & que le fleur de 
la Place étoit en France : pour lors on 
le mit en liberté, & on liquida à la 
iomme de feize mille livres les pré- 
tentions qu'il avait contre la Compa- 
gnie. 

M. Dogeron Gentilhomme Angevin 
lui fuccéda. Il avoit été un àt^ AlTocics 
de cette malheureufe Compagnie , qtâ 
fe forma en 16^6, pour faire faire un 
établilTement à Ourabichedans kTer- 
re ferme de l'Amérique. L'hiftoire de 
cette cntreprife qui échoua en moins 
d'un an n'eft pas de ces Mémoires. Le 
fleur Dogeron après avoir foufFert bien 
des pertes, & fait plufieurs voiages en 
France, & à S. Domingue, où la né^ 



Prmçoîfes de t Amérique, 8^ 
eeirité l'obligea de faire pendant quel- — — 
que tems le métier de Boucanier , ayant 170ÎV 
été aidé de Tes parens revint à S. Do- 
inintTue avec un Navire , des marchan- 
dife^, &- des Engagés, & s'établit ait 
Port Margot, dans le tems que le (icur 
du Rofïey étoit Gouverneur de la Tor-* 

tue. 11 

M. de Clodoré Gouverneur de là 
Martinique , qui étoit ami particulier 
<lu fieur Dogeron , ne manqua pas de ; 
le faire connoîtreaux Direéfeeurs de la 
Nouvelle Compagnie , ^ de folliciter 
pour lui les Provifions de Gouverneur 
de la Tortue , & Côte S. Domingue. 
Ces Meffieurs les bi accordèrent avec 
plaifir , étant bien-aifcs de mettre à la 
tête de cette Colonie alors difficile à 
<Touverner 5 un Officier comme le fieur 
Dogeron qui avoir toute la fagcffc , la 
bravoure , la politefTe , le défintérefTe- 
ment & la fermeté , qui étaient nécef- 
faites à iiti Chef, & qui âvoit acquis 
pendant quinze ans , qu'il avoit été Ca- 
pitaine dans le Régiment de la Marine > 
toute l'expérience poffible dans l'art Mi- 
litaire. . # 

Il reçut fa Commiffion au mois de 
Février \GC^^.^ tous les Habitans de 
Ja Tortue & de la Côte en témoigne^ 



^Jjj|g|j|. >J ■ J \ * K}^ ' }V? f ^JLMBJaB imÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊÊiÊÊ^^ 



^'^ ^ouvemx J^oyagés aux ifles 
- ^ rent une joie excraordmaire. Mais cow 
170 ï. me le but de roures les Compagnies eft 
de s'attribuer tout le profit des Colo^ 
mes , en fe réfervant à elles feules tout 
le Commerce , & i'inrerdifant à tous 
autres , les Habitans de la Cote , & fur- 
tout ceux du petit Goave & de Léocra- 
ne, qui vouloicnt s ériger en Républi- 
que ,^ fans dépendre de qiii que ce fut , 
ne purent foufïnr que la nouvelle Com- 
pagnie leur empêchât le Commerce li^ 
M-c qo lis avoienc toujours fait ^ycc tous 
les VailTcaux François , Anglais^ & Fla- 
mans , qui venôient trafiquer à ia Côte v 
& comme par le défaut de ces Com- 
nierçans ils vinrent a manquer de pUi- 
fieurs chofes , & a ne pas trouver le dé- 
bit de leurs Guirs& de leurs autres marr- 
chandifes, il y eut bientôr des murma^ 
les , qui eclatterent enfin , & qiai alloient 
produire une lédition qui auroitinfailli^ 
blement ruiné la nouvelle Compagnie, 
& peut-être la Colonie , fi le £euf Do- 
geron n'eût employé fort à propos fa 
iagefïè, fa fermeté & k prudence pouç 
laréprim.er , & furtout la confidération 
^ infime que ces Peuples avoient pour lui 
a caufe de (^s rares qualités , & des 
biens qu'il leur faifoir tous les jours. 
Mais en même tems qu'il câlina ce^ 



efprus iui-ués, il eut fom d'avertir la ~ — - 
Compagnie , que puirqu'eile n étoir pas 1701. 
en état de fouceniu le Commerce qu'el- 
le avoit entrepris , & de fournil à fes 
Habitans ce qui leur était nécciïaire , 
il étoit à propos qu'elle leur laiflât la 
liberté du Commerce, & qu'elle trou- 
veroit fon avantage en fe conrentanE 
de cinq pour cent pour Tes droits d'en- 
trée & de fortie de toutes les marchan- 
difes qu'on apporteroit dans le Pais > 
ou qu'on en feroit fortir. La Compa- 
gnie agréa ce projet , & dès le mois dc^ 
Juillet de l'année fuivante i<>6^. elle 
caiTa tous fes Commis , fon Commis 
principal, Bc autres femblables gens •. 
€lle fit vendre ce qui étoit dans fes Ma- 
gafins, & laiiîa le Commerce libre aux 
Habitans aux conditions que je viens^ 

de dire. 

Ce bon office acheva de gagner les 
cœurs de tous les Habitans à M. Doge- 
ron. Le calme & la tranquillité qu'il 
vit dans fa Colonie lui donnèrent iieii 
d'exécuter les projets qu'il avoit faits 
pour l'augmenter , Se pour Tenfichir. 
Il fembla fe dépouiller entièrement de 
la qualité de Gouvcrneuc , pour ne fe 
revêtir que de celle de pcre de tous fes 
Habitans. Il les aidoit de fa protedion »._ 




.>>VLv -î^*»-. 



'f^fr^'yivsBaBmt 



92. Nouveaux Voyages aux Iftes 

*- de {^^ avis, de fa boude : il éroit roit 

^701. jours prêt de répandre fou bien fur ceux 
qu'iJ voyoït dans le befoin : il les pré- 
venoit, & les mettoir en état d avoir 
ce qui leur étoit néceiraire pour com- 
mencer , ou pour fouienir leurs établif- 
femens. On lai eft redevable de la plus 
grande partie d^ ceux qui fe firent le 
long de la Côte de Léogane , & jufqu'au 
Cul-de-Sac, & depuis le Port Margot 
jiirqu'au delà du Cap François , dont il 
obligea peu à peu les Erpagnols de nous 
céder le terrain , & de fe retirer vers 
la partie de l'Efi: , & autour de la Ville 
die S. Domineue. 

Quoiqu'il eût un foin très-particulier 
que les Peuples s'appliquafTent à fair-c 
des Habitations, ^ à cultiver ïe Tabac ,. 
l'Indigo , le Rocou, & au^es fembla- 
bies marchandifes, il n'eût o^arde de 
négliger d'entretenir les FlibufHers. Ou- 
tre le profit que la Colonie y trouvoit , 
. c'étoit un moyen sûr d'y attirer du 
mondes & la jeunêire qui s'exerçoit à 
la Guerre , fournilToit au Gouverneur 
àQs gens braves, intrépides,, enSurcis 
a la fatigue , & tonjours prêts à bien 
faire , quand il falloir repoufler ou attar 
quer lesEfpagnols ôc les autres, enne- 
mis de la Nation. On n'a jamais vu de 



WrAn^oifes de V Amérique. 9 f 
Gouverneur plus défia térené que lui* ->*««—« 
A p^^ine vouloit-il recevoir une légère 170.1, 
porrion de ce qui lui revenoic pour Ton 
droit des Commiflions qu'il donnoit 
quand nous étions en Guerre. Et lors- 
que nous étions en Paix avec les Efpa-- 
gnols , <&: que nos Flibuftiers n'ayant 
-rien à fa^re auroient pu fe retirer chez 
les Anglois de la Jamaïque y &c y con- 
duire leurs prifcs , il avoir foin de leur 
faire venir des Commillions de Portu- 
gal qui étoit pour lors en Guerre avec 
l'Erpagne , en vertu defquelles nos Fli- 
buftiers continuoient de fe rendre re-. 
doatables aux Efpagnols , répandoienc 
les richelles ôc l'abondance dans la Co^ 
lonie , ôc s'y affedionnoient tellement , 
que quand ils étoient las du métier , ou 
jqu'ils étoient aflez riches pour fe paifer 
de la courfe , ils prenoient des Habita- 
étions à la Côte , de ont enfin formé cet- 
jce Colonie fr riche , fi étendue ôc fi fio- 
riffantc , que l'on voit aujourd'hui , qui 
doit reconnoîire par tous ces endroits 
M. Dogeron pour fon père & fon Fon^ 
.dateur. Il mourut en 1(379. 

Il eut pour Suceefleur le fieur de Cufr m^ de 
fy. C'éroit un Officier fort expérimen- g^JJ^r- 
%é , fort faee ôc fore brave. Comme il oan de 



yit cjue malgré tous fe^ foins & çm% àf \ 



la Tôt» 





mmi'mMi^B ÊMmm 



^94 Nmveaux Voyages aux Tfles 
fon PrédecefTeur iïile de la Tortue fe 
iyoï. dépciipioit tous les jours , parce que le 
terrain en éroir ufë , & d'autant plus fec, 
qu'il étoit plus découvert , il crut qu'il 
ne falloit pas balancer davantage à faire 
^ine Fortereire'fur l'Ifle de S. D©min- 
gue, afin d'avoir une retraite, en cas 
. <lé quelque difarace, & qucJaColo- 
îiie qui s'étendoit tous les jours le lonc^ 
de la Côte , eût un lieu de refuge. Il en 
écrivit en Cour. Le Roi agréa le projet 
.•qu'il propofa 5 & on fit bâtir le Fort du * 
Port-Paix, vis-à-vis llllc de la Tortue. 
Je ne dirai rien à préfent de cette Fort e- 
reiTe , parce que j'en dois parler affez 
amplement dans la fuite cle ces Mé- 
moires. 

La Guerre de \G%%, étant furvenue , 
\zs Flibuftiers François firent des rava- 
ges infinis fur les Côtes des Efpagnols , 
des Anglois 5^ des HoUandois , & i«îs 
ruinèrent tellement leur Commerce , 
qu'ils obligèrent ces trois Nations de 
s'unir enfemble pour tâcher de détruire 
la Colonie de S.Domingue, efpérant que 
fa ruine feroit en même tems celle des 
Flibuftiers. Les Efpagnol§ feuls n'ofoient 
y penfer. Ils avoient expérimenté une 
infinité de fois qu'il ne leur convenoit 
point de fe mcfuier avec les François , & 



Yrançoifes de V Amérique, 9 5 
ils av oient appris à leurs dépens que dans . ... m 
toutes les occafidns où ils avoient voulu lyo z. 
faire quelques tentatives fur nos érablif- 
Icmens , ils avoicnt toujours été l'epouf- 
fés avec perte , & que bien loin de dimi- 
nuer l'ardeur & le courage de nos gens , 
ils n'avoient fait que réveiller en eux le 
fouvenir des cruautés qu'ils avoient exer- 
cées fur ceux qui écoient tombés entre 
leurs mains , & s'étoient tout de nou- 
veau attiré de nouvelles troupes de Fli- 
burtiers fur les bras, qui par leurs def- 
^entcs continuelles fur leurs CÔlCS , fen- 
levemenc de leurs Vaiffeaux , 6c les pilla- 
ges de leurs Villes, les avoient prefque 
réduits à la néceilité d'abandonner leurs 
^Quartiers & leur Ville Capitale. Ils 
avoient repris cœur fe voyant puiiïam- 
ment fecourus par leurs Alliés Anglois 
& HoUandois. Ils firent un Corps de 
plus de quatre mille hommes , avec le- 
quel ils s'avancèrent le long de la Cote 
du Nord , pour ruiner les érablilfe- 
mens que nous avions de ce côté , & en 
particulier celui du Cap, Cet endroiç 
n'étoit point fortifié du côté de la terre. 
Le Bourg qui eO: à préfent une Ville ré- 
gulière & confidérable , n'avoit pas la 
moindre enceinte. Il n'y avoir que deux 
Batteries qui défendoieat l'entrée dg 





?7P-^' 



rCuffi eft 
Wé. 



5)^ Nouveaux Voyages aux IJies 
Port, & qui n'étoient d'aucun fecours 
pour ie Bojurg. 

Le (leur de Cuir^ ayant Tçû que les 
ennemis s'afTembioient à Baïaha , fe 
hâra de les aller joindre , erpératit ren- 
contrer les uns ou les autres avant <]u 'ils 
fe fuflTent tous réunis. Il n avoit avec lui 
qh'environ cinq cens hommes -qui lui 
parurent fuififans , &: qui Técpient en 
Combat effet pour battre les Efpagnols » ou les 
^",^-f^ Anglois & HoUandois, s'il les avoic 
trouvés féparémenr. 

Il auroit pu raffembler un plus grand 
nombre de Troupes, mais il y auroit 
eu de l'imprudence de le faire , parce 
qu'il auroit fallu pour cela dégarnir les 
Quartiers du petit Goave , de Lé-Ogane , 
& le Port-Paix 5 qui étant très-éloignés 
les uns des autres , & par conféquent 
hors d'état de fe fecourir , auroient pu 
être infultés , emportés , 6c ruinés par 
les Anglois dont on ne fçavoit pas les 
delfeins , & qu'on pouvoit (oupçonner 
de vouloir faire des defcentes dans les 
Quartiers de l'Oueft , pendant que les 
Efpagnols attaqueroient ceux qui font 
les plus â l'Eft. Le fieur de CuiTy s'avan- 
ça donc avec fon petit Corps de Trou- 
pes jufqu'au Quartier de Limonade , qui 
iétoit la Frontière qui nous féparoit des 

Efpagnols , 



Françoîfes de V Amériâiue, ^J 
Espagnols , & ne doutoit point de les 
défaire , s'il lespouvoit combattre fépa- 
rément. Mais il fat Itirpiis , quand fes 
couuenrs apprirent que ces trois Na- 
tions étoient unies , & qu'il les alloit 
avoir fur les bras dans quelques mo- 
mcps. 

Tout autre que le fîeur de Cufly au- 
roit pris le parti de fe retirer , & d'allei: 
fe pofter dans quelque défilé , ou dans 
quelque autre poftç avantageux , où iî 
auroit pu les attendre , & l?s combattre 
avec moins de danger , &: plus de faci- 
lité. Mais lui 5 & les iiens étoient telle- 
ment accoutumés à vaincre , qu'ils con- 
tinuèrent de s'avancer. Ils fc trouvèrent 
bientôt en préfence , on fc battit avec 
une vigueur extrême , & malgré la fu- 
piriorité des Ennemis , la viétoire de- 
meura en balance pendant près de deux 
heures s & peut-être fe feroit-eile dé- 
clarée pour nous, lorfque le fieur de Cuf- 
fy reçût un coup de fufil au travers du 
corps, qui le renverfa par terre; il fe 
releva pourtant, s'allit, & continua de 
donner fes ordres, & de combattre avec 
tant de fermeté 3 qu'il tua encore de fa 
main trois des ennemis , avant de rece- 
voir un autre coup qui lui ôta la vie. Sa 
mort confterna nos gens, ils fc retire^ 
Tome F IL E 



1701, 




' ^ y. vl^.'^ A. VV> fie i'J^àl^/^ U9. ,1 



c)S Nouveaux ï^oyages aux Ijles 
■-«-«««. rent en défordre j 5c n'étant plus en état 
I7QI. de s'oppofer aux Ennemis , ils abandon- 
nèrent le Bourg du Cap , & fe portèrent 
fur les hauteurs du Port Margot , où il 
leur étoi: aifé de fe défendre fi on, les 
eût attaqué. Ce Combat fe donna aans 
iafavanne de Limonade le zî Janvier 
i6^x. nous y perdîmes le fieur de Cuiïy, 
quelques Officiers , & environ cent hom- 
mes tués (ur la place , ou qui étant blelTés 
j& reftés fur le champ de bataille , furent 
inhumainement égorgés par les Enne- 
mis. Après cette viélou'e , ils s'étendi- 
rent dans les Qiiartiers des François juf- 
qu'au Cap , ils pillèrent èc brûlèrent tou- 
tes les Habitations , & les maifons, & 
îf ofant aller plus avant , ils fe retirèrent 
chez eux triompiians d'un avantage 
qu'ils dévoient plutôt à leur grand nom- 
bre, & à la mort du fieur de CulTy , qu'à 
leur valeur , ôc à leur conduite , mais qui 
leur étoit d'autant plus glorieux qu'ils 
étoient moins accoutumés d'en avoir tie 
femblable , puifque c'étoit le premier 
qu'ils euffent remporté fur les François 
en rafe campagne, 
te Heur Le fig^ij; j^q Cafïè Capitaine de Vaif- 
coiiver. feau fut uommé en la place du fieur de 
neur,^e Cuffy. Scs bcllcs adious , & Ics récom- 
penies éclatantes qu'il a reçues du Roi-, 



i|^C. 



V r^n^QÏfes àeV Amérique^, 9^ 

l'ont alTez fait connoître dans le monde, 

fans que je m'étende ici lur ce que j'en 170 1 
pourrois dire \ &: d'ailleurs , il ne me 
manquera pas d'endroi es d'en parler dans 
la fui.e. Il vint à S. Domingue , & prie 
polTelîîon de fon Gouvernement fur la 
£n de la même année i (^9 1 . Il s'appliqua 
d'abord à réparer les dommages que les 
Efpagnols & leurs Alliés avoient fait à 
fa Colonie. Il fit réparer le Bourg du 
Cap 5 rétablit les Batteries , & engagea 
les Habitans qui avoient peine à fe ré- 
foudre à demeurer dans les Quartiers 
voiilns des Efpagnols , à reprendre leurs 
Habitations , & aies remettre en valeur. 
Il favorifa beaucoup les Flibuftiers, &: 
par Çç,% manières généreufes , libérales 6c 
prévenantes, il en attira un très-grand 
nombre , qui donnèrent bien de l'exer- 
cice aux Ennemis de la Nation. Il ache- 
va de policer , & de civilifcr fa Colonie, 
ce qui n'étoit pas un petit ouvrage \ de 
{es ibins ont eu un fi heureux fuccès 
qu'on y voit régner aujourd'hui la poli- 
telTe , le bon goût , la générofité, èc les 
autres bonnes manières , qui diftinguenc 
les honnêtes gens , au lieu des manières 
impolies, ôc fauvages, en un mot, au 
lieu des manières boucanieres qui y 
ccoient autrefois. 



î 00 Nouveaux Voyages aux Ijles 

— L'avantage que les Efpagnols & les 

lyoï. Angiois & Hollasidois leurs Alliés ^ 

p^j^g^^avoient eu fur nous au Cap en iGç)i, 

Port- leur fit efpérer de nous chafFcr tout à^ 

^^^^'p^P^' fait de rifle , s'ils pouvoient fe rendre 

jgiicis en maîtres de la Fortereffe du Port- Paix. 

'•^•^f' ils firent de^ efforts extraordinaires , 

pour mettre en mer une Flotte confidé^ 

rable , & alTcmbler de nombreufesTrou-^ 

pes 5 qui attaquèrent la FonerefTe du 

Port-Paix au mois de Juin mil fix cens 

nonante-quatre. 

Le fieiir du CafTe qui étoit alors au 
petit Goave , ne fut averti de l'entreprife 
des Efbagnols , que quand il ne fut plus 
tems d'y apporter du remède. Le Fort 
fut pris & ruiné en partie. , comme je le 
dirai ci après -, le Bourg fut brûlé aulÏÏ 
bien que celui du Cap , ôc les Ennemis 
ayant fçu que le fieur du CafTe raffem- 
bloit des Troupes , de qu'il avoir rappel- 
lé tous les Flibuftiers qui étoient en mer, 
fe retirèrent clïez eux , fans prefque au- 
cun butin 5 & fans que le dpramage 
qu ils nous avoient caufé, put ni les en*- 
richir , ni payer les frais de leur arme^ 
ment, ni nous nuire affez , pour nous 
obliger à abandonner nos Quartiers. Le 
fleur du CaiFe y mit un fi bon ordre , 
qii'çn txçs-peu de tcros, ce çjui ctoic 



Françoifes de V Amérique, i o i 
brûlé fur rérabli , & les Habitans ciicôu- -*-— • 
rages par fa préfence , reprirenr le fom îyoi.. 
de'leurs Terres , & de leurs Manùfada- 
res avec plus d'ardeur que jamais. * 

Mais il n'en demeura pas là t il ci'ut te fîe|r 
quilfalloit faire une Gorredion fracer- p",,*^^^ 
nelle aux Anglois de la Jamaïque , & brùieun* 
leur apprendre à ne pas fé mêler de ndiis^ f/j^^^^f 
venir inquiéter. Il fe fcrvit pour ce def- que. 
fein de quatre Vaifleaux du Roi , qui 
pafTerent à la Côte : il y joignit quelques 
Navires Marchands , qu'il arma en guer- 
re, avec tous les Bâtimcns des Flibuf- 
riers. Il mit fur cette Flotte quinze à fei- 
ze cent de fes Habitans & Flibuftiers > 
car les VaiiTeaux n'ayant que leurs Equi- 
pages ^ ne fournirent aucunes Troupes 
de débarquement, & il fit voile du pe- 
tit Goave le i G Août de la même année 

Il fit fa première defcente le 20 dit 
même mois à la rade des Vaches dans 
l'îfle de la Jamaïque , qui appartient au5C 
Anglois, qui eft la plus grande de tou- 
tes leurs Ifîes , & la plus riche , la plus- 
nombreufe , & la plus confidérable de 
leurs Colonies. Les Anglois furpris , ne 
purent s'oppofer à la defcente : ils fe ral- 
lièrent cependant en afiez grand nom- 
bre , ôc eurent la fatisfadion de fe faire 

E iij 




ïoi Nouveaux Voyages aux IJtes 

m . bien battre, & dêtre enfuire les té- 

1702. moins du pillage que les François firent 
de plus de fepr lieiies de leur Paï's , 
d'où ils enlevèrent grand nombre dTf- 
claves, de meubles , d'attirails de Sucre- 
ries, "de makhandifes, d'argenterie & 
autres effets précieux. A m^efure que les 
lieux étoient pillés , on y mettoit le feu y 
Se on détruifit ainfi , ôc on ruina de 
fond en comble toutes les Habitations 5 
Sucreries & Villages qui fe trouvèrent 
dans cette étendue de pais. 

Le (leur du CaiTe ayant fait charger 
le butin, & rembarquer fes Troupes , 
alla faire fa féconde defcente au Port 
Moran ; c'eft un endroit confidérable à 
la pointe de l'Ell de la même lile. Quoi- 
que l'entrée de ce Port fut défendue par 
deux fortes redoutes , fur l'une defquel- 
ies il y avoir dix-huit pièces de Canon , 
& fix fur l'autre , la Flotte ne laiiîa pas 
d'y entrer : on y fit une nouvelle def- 
cente , & on pilla. Se brûla quantité de 
Sucreries avec les Villages qui fe trou- 
vèrent à trois lieiies à la ronde , après 
quoi on fe rembarqua une féconde fois. 
Le fieur du Cafîe détacha de cet endroic 
fon Major le fieiu- de Beauregard avec 
cinq Batimens Flibuftiers , qui allèrent 
ravager , piller ôc brûler tous les VilU- 



Prançoîfes de /' Amérique. 1 1 
^es , & les Sucreries de la Cote du Nord. -— 
Ils enlevèrent aaili félon l'ordre qu'ils 170 î 
en avoient reçu , toutes les Barques & 
Bâtimens qu'ils trouvèrent , Ôi les char- 
gèrent de butin , les leurs en étant fi 
pleins , qu'ils ne fçavoient où placef ce- 
lui que leurs détachemens apporcoient à 
tous morne ns. 1 

Pour le Tieur du CafTe , il alla avec la 
gros de fa Flotte & de fes Troupes de> 
vaut le Fort Royal , & quoique Ion àd- 
fein ne fût c|ue d'y donner une fauife al- 
larme , pour y attirer les Troupes & ley^ 
Milices de l'iile , fes gens emporcés pat 
leur courage , ne lailïerent pas d'y met- 
tre à terre", ayant écarté & diiîipé , avec 
une valeur farprenante , le grand nom- 
bre de Troupes & de Milices , qui s'é- 
toient oppofées à leur defcente. Ils mi- 
rent aufiirôt le feu à quelques endroits, 
& s'étant rembarques pendant la nuit > 
ils allèrent moiiiller à Ouatiou , où ils 
firent une quatrième defcente malgré la 
vigoureufe réilftance de fept cens hom- 
mes de pied , & d'un gros Efcadron de 
Cavalerie, qui étoient couverts d'un 
bon retranchement , foutenu d'un Fort , 
où il y avoir douze pièces de Canon. 
Nos gens les chaflTerent l'épée à la main 
de ce retranchement , les mirent en fui- 

E iv 




îro4 Nouveaux Voyages aux IJles 
*-— re, prirent le Fort, s y établirent, & 
1701. pendant huit jours entiers qu'ils y de- 
meurèrent , nos Partis qui étoient fans 
ce (Te en campagne, bactirenr toujours 
les^ Ennemis, ravagèrent, pillèrent & 
biûlerent tout le pais à quatre & cinq 
lieues à la ronde : de forte quon^ corn- 
toit que no^is avions plus brûlé de Bourgs 
& de Villages à la Jamaïque , que les 
Anglois & \^,^ Efpagnols n avoient brip 
lé de maifoiîs dans nos Quartiers de S. 
Domingac. Le (leur du Calfe fit dans cet 
endroit un butin prodigieux en Efclaves, 
en argent monnoyé , argenterie , meu^ 
blés, uftencilles de Sucreries & mar- 
chandifes. Il fit tout embarquer fans fc 
prcfïer , & lorfqu il fut prêt à partir , il 
fit rafer le Fort, & crever les Canons , 
dont il ne jugea pas à propos de fe char^ 
gcr. Il arriva à LéoganelQ 17 du mois 
de Septembre fans autre perte que d'en- 
viron cent cinquante hommes , quoi- 
qu'on eût livré une infinité de combats , 
âc qu'on eût tué plus de fept cens hom- 
mes aux ennemis. 

Le dommage que cette entreprife cnu- 
fa aux ennemis aéré de plus de douze 
millions , fans compter un VaifTeau de 
Guerre de cinquante Canons qu'on leui' 
enleva , & quantité de Vaifieaux Mar- 



Prançoîfes de T Amérique. 105 
citands, & autres Bâtiniens qu'on prit , 
ou qu'on fit écheoir , ou qu'on brûla iiir 
la Côte. Les Efclaves N egres qui turent 
partagés , étoient ail nombre de dix-huit 
cens Tmais ceux qui furent enlevés pair 
les particuliers ,- & qui ne furent pomc 
rapportés à la mafle du butin , étoient en 
bieii plus grand nombre , & quant a 
l'arcrent monnoyé ou travaillé , aux meu- 
ble?, aux m^rchandifes , & aux uftenci- 
les des Sucreries , il a été impoilible jul- 
qu'à préfent d'en fixer au jurte lavaleur. 
Il fuifit de dire , que ce qui aété rappor- 
té à la mafTe commune a enrichi lïn très- 
grand nombre de Flibuftiers & d'Habi- 
tans de la- Cote , & que M. -du CaiTe & 
ks Officiers y ont fait des fortunes fi 
confidérables , qu elles auroient pu faire 
envie aux plus riches particuliers de l'Eu- 
rope. , „ 

Cette affaire piq'uà extraordinaireraent 
les Anglois , ils crurent qu'il y alloit de 
leur honneur de ne pas demeurer en refte 
avec M. du Caffe. Ceft pourquoi ils raf- 
femblerent autant de trOupes qu'il leut 
fut pollible , & les mirent fur quatre 
VailTeaux de Guerre qui leur étoient ve- 
nus d'Angleterre , ôc fur d'autres Navi- 
res qu'ils joignirent à cette Efcadre avec 
ées"Bâtimens plats . pour faire des dek 



Î70Î- 



' J ' i'^r.mi,iuj\miA.i.^ 



to6 Nouveaux Voyages aux Ifles 
— — centes. Ils parurent devant i'Efterre i 
1 70 1 . principal Quartier de Léogane , au com- 
Les An rnenccment du mois de Novembre de la 
giois ca- même année 1(394. & firent qnantité de 
le Q^rar. marches 5 de contremarches , & de rein- 
l'Efi:'^*^ tes , tantôt d'un côté , &: tantôt de Tau- 
* tre^, pour attirer nos gens , & les fati- 
guer 5 afin de trouver un moment favo- 
rable, pour faire leur defcente. Mais le 
fieur du CafTe mit fi bon ordre tout le 
long de la Côte , qu'ils n'ofcrent jamais 
tenter un débarquement : ils fe conten- 
tèrent de confommer quantité de pou- 
dre 3 & quatre ou cinq mille boulets , 
fans autre fruit que de tuer cinq Hom- 
mes, & quelques Chevaux, & d'abattre 
une mai (on. Ils prirent feulement deux 
mauvais Vaifîeaux M archands vuides & 
abandonnés , & en firent échouer deux 
autres qu'on déchargea , & qu'on brûla. 
Tels furent les exploits de cette Armée 
Navale , ils répondirent fi peu à ce 
qu'on en devoit attendre , & à, la dé- 
penfe que les Jamaïquains avoient faite 
pour cet armement , qu'il y eut de grof- 
{es conteftations entr'eux & les Com- 
mandans de la Flotte. Ils furent heureux 
cependant que nous n'avions pas alors 
un feul Vaifleau de Guerre , & que tous 
nos Corfaires étoient en mer : car fe'loa 



Françoifes de l'Amérique. IQJ 
les apparences , ils ne {croient pas tous ■ « 
retournés chez eux. 1701. 

La Colonie de S. Domingue fut aug- j^aColo- 
mentée de celle de l'iile de Sainte Croix me de 
qu on y tranfporta le 2 Février i (^9 5 . Le ^'/^"4' 
fieur de Galifet Gentilhomme Proven- rranft 
çal, ac Capitaine d'urne Compagnie dé- l^'^'^l^ 
tachée de la Marine , étoit à la tète mmgue, 
comme Commandant. Ildevoit ce pof- 
te au Comte de Blenac Gouverneur Gé- 
néral des Ifles , qui l'avoit envoyé pour 
commander à Sainte Croix , après la 
mort du Gouverneur , en attendant que 
la Cour y eut pourvu. Le fieur de Gali- 
fet eut en arrivant à S. Domingue la 
qualité de Lieutenant de Roi , puis cel- 
le de Gouverneur Titulaire de Sainte 
Croix , & de Commandant au Cap , de 
enfin celle de Gouverneur du Cap -, il y 
a demeuré jufqu'en 1715- qu'il eft re- 
paifé en France avec des biens immen- 
fes , que le pillage de Cartagene , (on. 
induftrie & fon économie lui a voient 
fait amalTer. 

Le fieur du CalTe à la tête de quator- 
ze ou quinze cens hommes de fa Colo- 
nie , Habitans , Flibuftiers , & Nègres , 
fer vit avec une diftinction fingnliere à 
la prife de Cartagene -, & on doit dire , 
fans faire tort à perfonne, que le fieuc 




mm 



wêi 



io8 A^ouvea^x Foyagâs aux Iflef 
■ cîe Poiiitis qui commandoic cette entre- 

1701. prifc, lui eft redevable &c à Tes gens » 

de la gloire & du profit qu'il a tiré de 

cette expédition. 

L'Efcadre du (ieur de Pointis qui 

écoit partie de la Rade de BreO: le o 

J* • . 

anvier 1 6^j, arriva au petit Goa ve dans 

rifle S. Domingue le 7 de Mars fuivant. 
Elle joignit les troupes du fieur du Caiïe 
tfonde'" ^^ ^^ ^^} ^^P Tiburon. Toute la Flotte 
Gaitage- en partit le 16 &c mouilla le 7 Avril à la. 
^^' Rade de Sombaye à TEft de Cartagene. 
Le 1 5 le fieur du Calïe mit à terre avec 
un Parti de Flibuftiers, pour reconnoi- 
tre le lieu où TArmée pouvoir débar- 
quer plus facilement , & plus fiirement ,, 
ik. pour découvrir s'il n'y avoir point 
d'embufcades , dont pour l'ordinaire les 
Efpagnols ne font point avares. Les- 
troupes que le fieur de Pointis avoir 
amenées au nombre d'environ trois 
mille fept cens hommes Volontaires , 
Soldats , Se Matelots , firent leur def- 
cente fort tranquillement, & précédés 
par le fîeur du Cadè , &c les Flibnftiers , 
elles s'approchèrent du Fort de Boca- 
chica, qui détend l'entrée du Port d'une 
manière fi av-ant.igeufe ,. qu'il n eft pas 
polîible d'y entrer , & par une fuire né- 
cefiaire , d'attaquer la Ville fans être 
in,aîcres de ce Port. 



Tra^ncoifes de V Amérique, io5> 
Les Flibuftiers & les Nègres allèrent -—. 
fe porter pretque fur le bord du FolTé , 1701* 
d'où ils fireni: un fi grand feu, que de p^j^^ ^^ 
trois Barques chargées de Troupes , que Bocachi- 
le Gouverneur de Cartagene envoyolrg^J^!"' ^^ 
pour renforcer la Garnifon du Fort, une Caflè_ ôc 
fut obligée de s'en retourner , & les deux bufterl 
autres ayant débarqué leurs Troupes à 
la faveur d'une fortie , qu'une partie de 
la Garnifon du Fort fit pour les y inrrp- 
duirc , les Flibuftiers les coupèrent, les 
taillèrent en pièces, & donnèrent un 
^liTautàia place fi vif & fi opiniâtre, que 
le Gauverneur craignant d'être empor- 
té 5 s'il y révenoient une féconde fois , 
battit la chamade , & fe rendit à difcré- 
îion le fécond jour de l'attaque. 

Les VaifTeaux eurent ainfi l'entrée du 
Port libre le 17 Avril. On s'approcha 
enfuite des Forts de Sainte Croix , "de 
S. Lazare bc des Anglois , on les canon- 
na , & on y jetra des bombes , qui obli- 
0-erent les Efpîtgnols de les abandon- 
ner , & la tranchée fut ouverte devant 
la Hante Ville le 28 du rnème mois. Le 
fieur du Caiïe & fes gens étant à la tran- 
chée le ^o n'eurent pas la patience d'at- 
tendre que la brèche ^\M plus grande , &: 
plus praticable : quoiqu'elle n'eut qu'en- 
viron (quatre toifes de large ^ ôc que fa 




î I ô Nouveaux Voyages aux IJles 
«*- — - montée fut très-difficile , & très-efcar- 
Î70 1. pée , ils Y donnèrent un aiïaut fi furieux, 
Prifedeq^fils emportèrent la Ville Haute l'épée 

Viîfe'par ^ ^^ ^^}^ ' ^^ ^^" obligea le Gouverneur 

lesFiibu.cie capituler, & de fortir le 4 de Mai 

"^■"^- de la Ville Bade avec fa Garnifon , qui 

étoit encore de dix-huit cens hommes , 

ôc toutes les marques d'honneur qu'il pût 

de/irer. 

Il n'eil pas nécelfaire que je dife ici 
qu'on trouva des richeflTes infinies dans 
cette Ville , tout le monde le fçait ; mais 
ce qui n*eil pas venu à la connoiiïance 
de toucle monde , éc dont je dois infor- 
mer la poR-érité , c'cft que le fieur de 
Pointis, qui devoit cette importante 
conquête à la valeur des Flibuftiers , ou- 
blia ce qu'il leur avoir promis par la 
chaffeparrie qui avoit été faite avec eux 
au Cap Tiburon , & au lieu de leur don- 
lier la part qui leur devoit revenir ii 
juftement du butin , il voulut hs payer 
comme des Matelots , a raifon de cinq 
écus par mois. Cette in juftice criante les 
. irrita fi fort , qu'ils alloient fe rendre 
juftice à eux-mêmes , & ils étoicnt en 
état de le faire , fans le crédit & l'autori- 
té que M. du CafTe avoit fur eux j il les 
empêcha d'en venir aux voies de fait , 
& leur promit que le Roi leur feroic 



Françoifes de ï Amérique» ï ï i 
donner ce qui leur étoit dû. Cela en ap- ' — — • 
paifa quelques-uns qui s'en retournèrent 1701. 
avec le fieur du Calïe à S. Domingue \ 
mais les autres rentrèrent dans la Ville , ^ 
la pillèrent de nouveau, & trouvèrent 
encore, à ce qu'on prétend, plus de qua- 
tre millions, ils fe rembarquèrent avec 
ce butin , & le feroient confolés du tore 
que leur avoit fait le fieur de Pointis , 
s'ils n'euOent point rencontré la Flotte 
Angloife qui venoit au fecours des Ei- 
pagnols , & à laquelle le fieur de Poin- 
tis'étoit échappé par un bonheur ex- 
traordinaire. Cette Flotte qui étoit de 
27 Vaiffeaux de Guerre rencontra ceux 
des Flibuftiers au nombre de dix , tous 
alTez petits, très-chargés, & fort mal 
équipés, comme c'eft leur ordinaire. 

Malgré l'inégalité prodigieufe qu'il y 
avoir entr'eux & les Anglois, ils fe bat- 
tirent pendant un jour comme des dé- 
fefpérés j à la fin fix ayant été entière- 
ment démâtés , & prêts à couler bas fu- 
rent pris , & les quatre autres fe fauve- 
rent , & arrivèrent au petit Goave fort 
délabrés à la vérité , mais riches U bien 
chargés de butin. Cependant il s'en 
fallut peu que les Anglois ne s'emparaf- 
fent du butin que nous aviows fait à 
Cartagene. Ils avoient fcû , je ne fçai 




1 1 2 Kfouveâtix Toyages aux IJÎes 
par quelle voie , que M. du Calfe avec^ 
les Flibuftiers éroit au périt Goave , où 
ils fe récampenfoient des fatigues de leur 
expédition , avec autant defëcurité que 
s'il n'y avoir point eu d'ennemis dans le 
monde* Ils vinrent moiiilleî au Cap 
Tiburon au nombre de 24 VaifiFeaux 
AngIois& Hollandois , & détachèrent 
24 Chaloupes avec douze cens hommes 
de déb.trqucment , qui vinrent furpren- 
drek Bourg du petit Goàve la nuit du 
22 de Juillet. Leur entreprife avoit été 
fi bien conduite qu'ils penferent enlever 
M. du CalTe^qui eut te bonheur de fe 
fauver par une porte' de derrière de fa 
maifon , pendant qu on forçoit celle qui 
domioit fur la rue. Quelques coups de 
fulii ayant éveillé nos Piibuftier^ , '& 
l^uî^ayant fait prendre les armes, M. du 
Cafle fe mita la tête du premier pelo- 
ton qui fe forma , & ayant chargé les En- 
nemis, qui étoient pour la plupart oc- 
cupés a piller les maifons à mefure qu'ils 
senrendoient maîtres, il les repoulîa 
vivement, & fa Troupe groffilTant à 
tous momcns , il les contraignit d'aban- 
donner la plus grande partie de leur 
pillage , avec une cinquantaine de morts 
èc de bl •(Tés, & quelques prifonnicrs. 
''■^" mirent le feu â deux ou trois iii^i- 



Vrànçoîfes dé t Amérique, 1 1 3 

fons , loi-fqa ils Te virent preOTés -, ce fut ■ 

ce qui les lauva , paixe qu'on jugea qu il 1701 
falloir courir au plus preffé , & longer 
plutôt à arrêter l'incendie , qu'à les em- 
pêcher de fe rembarquer , comme il au- 
roit été aifé de faire. 

M. du CatTe palïa en France en 1700, 
il fut fait Chef d'Efcadre des Armées 
du Roi , & le fieur Auger Gouverneuc 
de la Guadeloupe fot nommé en fa pla- 
ce Gouverneur de la Tortue & Cô:e S. 
Domingue. Pendant rabfence du fieur 
du Gaffe , ce fut k fieur de Boilfi Ramé , 
qui eut le Commandement de iQ\xit k 
Colonie , en qualité de Gouverneur dit 
Cap , dont il a eu le premier la qualité , 
6c étant mort allez peu de tems après fît 
nomination , le fieur de GaUfet fut nom- 
mé en fa place. 

Les Provifions du fïeiir Auger font 
du mois de Mai 1705. H prit poffeilîoiî 
de fa Charge au mois d'Odobre de k 
niême année , & mourut au commen- 
cement de l'année 170^^. Il ne fe 
paflfa rien de confidéiable dans la Co- 
lonie pendant le tems de fon Gouver- 
nement. Quant àlaperfonne du fieut 
Au^^cr, je me réfervc d'en parler, lorf- 
que^je ferai le détail de l'irruption que 
les Anglois firent dans l'Ille de la Gua- 




1^01 



Choi- 
feiiil 
Gouver 
neur ae 
la Tor« 
me , fa. 
mort. 



i 1 4 f<tomj€dux Fhyaçres at^x Mes 
cieloLipe en 1705. dont le ileur Aiicet 
eroit alors GoLiverneur. ^ 

Le Comte de Choifeuil , l'an de^ 
\:ïr- pî"s braves, & des plus anciens Capi- 
Choi. tames des Vaiffeaux dit Roi , lui fuccé- 
da ^ il prit pcfTeilion de fon Gouverne- 
ment en 1707. fon mérite perfonnel le 
diftmguoit encore plus que fa naifîance, 
qui ne pouvoir être plus iliuftre , & plus 
eclacante. C'éroit un homme fage , li- 
béral , bienfaifant , doux & extrême- 
ment poli , dont la Colonie qu'il a ctqu- 
vernée avec beaucoup de prudence t re- 
grettera longtems la perre. Ses affaires 
particulières , & celles de la Colonie 
1 obligeant de faire un voïage en Fran- 
ce il s'embarqua fut le VaiiTeau du Roi 
la 1 hQUs, qui efcortoit un bon nombre 
de VaifTeaux Marchands. Ils furent atta-^ 
qiies par deux Vaiifeaux de Guerre An- 
glois , dont le moindre éroic bien plus 
fort que la Thétis. Le Combat qui fut 
rres-rude & très-long, donna lieu aux 
Vaideaux Marchands de s'échaper : de 
iorte que pas un ne tomba encre les 
iriams des Anglois. Mais la Thétis ayant 
ère demacee , & ayant perdu la mciU 
leure partie de fon Equipage , fut enfin 
obligée de fe rendre. Le Comte de 
Choiieuil qui avoit donné dans ce 



Prânçoife^ âetAmériquei ^ U^ 

Corabar des marques de fon expéuien- * 

ce, de fa bravoure, &c d'une intrépi- 1701. 
dite furprenante , fut bleiTé mortelle- 
ment , & mis à terre à la Havanne Vil- 
le Capitale de l'iHe de Couve , où il 
mourut. La nouvelle de fa mort ayant 
été apportée à S. Domingue ,^ toute la 
Colonie le pleura, on rendit à fa mé- 
moire les devoirs Funèbres , avec toute 
la magnihcence polUbk , & le Père Ni- 
colas Jouen Religieux de notre Ordre , 
de la Province de S. Louis, ProfelTeuL- 
en Théologie , & Curé de l'Efterre , 
' prononça fon Oraifon Funèbre avec un 
appLiudi(ïement univerfel. 
* Le fieur de Valernod Maréchal des ' 
Camps êc Armées du Roi , fut nommé 
par la Cour pour commander pendant 
i'abfence du Comte de Choifeuil : on 
ne doutoit ^oint qu'il n'eût le Gouver- 
nement , mais à peine vécur^l fix mois 
à S. Domingue, il y mourut de mala- 
die , Se fut extrêmement regretté, on 
attendoit beaucoup de lui : car il avoit 
toute l'expérience , la fermeté , la pru- 
dence , Se les autres qualités qui font 
nécelTaires au Chef d'une Colonie auffi 
confidérable que celle de Saint Domin- 
gue. Il mit la première pierre à l'Eglife 5 
qui a donné le commencement à la noiî- 



ï 




I î ^ Nouveaux Voyages aux IJles 

. yelle Ville de Léogane , que ion a bâtîe 

^ 1701. à^l'^ndroit nommé la Ravine , éloigné 
d une petite demie lieiie de la mer > en- 
tre les Bourgs de TEfterre & de la petite 
Rivière , dont ©n a obligé hs Habitans 
de tranfpoTtcr leurs maifons en cet en- 
Nouveil^e droit ,pour former cette nôuveilc Vil- 
Léogane. ^^ 5 qui eft à préfenr la demeure du Gou- * 
verneur général, de l'înrendant & des 
autres PuiiTances y le fiége de la JuiHce 
Royale & du Confeil Supérieur de cette 
partie de Tlfle , qui commence à la Ri*. 
viere de i'Artibonite & finit au Cap 
Mongon fur la Côrc du Sud. A l'égard 
de l'autre partie de l'I/le depuis la Riviè- 
re de I'Artibonite jufqu'à Bayha, elle* 
eft de la Jurifdiaion d'un autre Con- 
feil Supérieur que le Roi a établi en la 
Ville du Cap en 1 702. 
. Je dirai ci après en parlant de la Ville 
de Léogane , que le delTcin avoit été de 
Ja bâtir en un lieu appelle le grand Bou- 
can.^ Le Chevalier Reynaû Ingénieur 
général de la Marine l'avoit aiufi difpo- 
ié en 1700. Je doute que l'endroit que 
l'on a choifi en 171 2. foit auffi commo- 
de y & en au(îi bon air. Cette nouvelle 
Ville peut être traverfée , ou même en- 
vironnée par la grande Rivière qui y va 
d'elle-même par un lit ou canal naturel > 




. Frânç elfe s de r Amérique, 117 
qu il ne faut qu'ouvnr tant foir peu pour .««--, 
l'y faire couler , ce qui ne feroïc pas unç i-joi. 
petite commodité pour cette Ville ', 
mais auffi eft ce la feule qu'on lui pu ilfe 
procurer : car elle ell fituée dans un ter- 
rain bas & fangeux , afTez près de la mer 
pour en avoir les incommodités , & 
trop éloignée pour défendre les Vaif* 
féaux qui font en Rade , & pour avoir 
les marchandifes qui viennent d'Euro- 
pe, autrement que pat le fecours des 
Charettes, ce qui eft une dépenfe , ^& 
un inconvénient confidérable. On a ère 
obUtré de faire une cfpece de Fort fur 
le bord de la Mer , pour gardçr la Rade 
en cas de befojn. On auroit beaucoup 
mieux fait de bâtir la Ville fiir le bord 
de la mer, c'eû: la fituatipn naturelle de 
putes les Villes de Commerce , ou fi 
on a eu des raifons pour ne la pas bâtir 
en cet endroit-lâ , il me femble qu'il au- 
roit fallu fuivrc le deffein , &: le choix 
duChevalier Reynau 5^ de M. du CafTe, 
ac la placer au grand Boucan , où le 
terrain eft plus élevé , fec , fablonneux , 
en meilleur air , plus expofé^ au vent , 
& autour duquel on auroit pu faire paf- 
fer la gran4e Rivière , avec encore plus 

1 r ■ 1 ■ i 



ie tac 



cilité. 



Le Comte deBlenaç Chef d'Efcadre ^^'^^b,..' 





nac Goii 
veineiu- 
général 
deS.Do- 



le Mar- 
quis de 
Château- 
Mol and 
Je le Heur 
de. Soi cl 
Gouver- 
neurs ge. 
néraux 
de S.Do- 
fUiiigue. 



ï 1 8 Nouveaux Vojaoes aux Jfles 
des Armées Navales du Roi , fils du 
Comte de Bienac , qui a été fî lonarems 
Gouverneiir général des Ifles & Terre- 
ferme de l'Amérique , vint à S. Domin- 
guc d k fin de 1 71 3. il a écé le premier 
qui a eu la qualité de Gouverneur géné- 
ral de S. Domin^ue. 

11 fut relevé à la ^\\ de 171^. par le 
Marquis de Château-Morand aufii Chef 
d'Efcadre , dont les fréquentes indifpo- 
rfîtions le rendant peu propre à dcmeu- 
cer dans le pais , il demanda fon rappel 
à la Cour, & fut relevé fiir la fin de 
l'année dernière 17 19. parle fieur de 
Sorel ïnfpedcur général de la Kîarine , 
qui y efl aujourd'hui. Tous àtxrA ont eu 
la qualité de Gouverneurs généraux , & 
le fieur Mithon qui y exerçoit depuis 
longtems les fondions de Commiilaire 
général Ordonnateur, & qui faifoit en 
toutes chofes les fonctions d'Intendant , 
a eu cette qualité dans le même tems 
que le fieur de Sorel a été nommé au 
Gouvernement général. 

J'ai dit ci-devant que le premier qui 
a eu la qualité de Gouverneur particu- 
lier du Cap François , étoit le fieur de 
Boifli-Ramé , qui eut pour fucceficur le 
fieur de Galifer. Le fieur de Charité 
JLieutenant de Roi lui fuccéda en i7o(?. 



Françoifes de l ^Américjue, 119 
.6c eut en lyKî. la Lieutenance au Gou- 
vernement f^cnéral. Le Comte d'Ar- 
quian eft préientement Gouverneur du 
Cap. 

Le Roi a retiré la partie du Sud^ qu'il 
^voit donnée à une Compagnie , appelr 
lée la Compagnie de l'Iile à Vachejqu'oti 
nommoit par honneur la Compagnie 
de S. Domingue , en cette année 1720. 
de forte que le Gouverneur général ^ 
fous fes ordres , les Gouverneurs du Cap, 
de S. Louis , ou Ifle à Vache , ^ les 
Commandans du Port- Paix & du petit 
Goave. 

Je parlerai dans les Chapitres fuivans 
plus en particulier de la Colonie de S., 
Domingue : je croi que ce que je viens 
d'en dire , fuffit , pour en donner une 
idée adez jufte , jufqu a ce que j'en puiiTe 
donner une Hiftoire plus circonilan- 
ciée 5 comme j'efpere faite dans un aur 
tre Ouvrage. 



rypi, 







%7Ql. 



1 1 o TsfoHveaux Vojeiges aux Ijles 



CHAPITRE IV. 

VAtiteuY arrive au Cap François» Def- 
cription de ce .Quartier* 

Nfin le Samedi premier jour de 
Tannée 1701. nous débarquâmes 
fur les fept heures du matin. Nous fî- 
mes porter nos hardes dans un Cabaret , 
& nous fûmes à TEglife , pour dire la 
Meiïe. Le Père Capucin qui éroit Curé 
du Bourgs deffervoic encore une Pa- 
roilTe â trois liciies delà apeliée Limona- 
de : ii n'étoit pas chez lai , & ne de voit 
revenir que (ur les dix heures pour dire 
la Meffe. Le Marguillier à qui je parlai 
me dit 5 que je fcrois plaiiir au Curé 6^ 
à tout le Peuple de dire la MeiTe à 
l'heure ordinaire , c'eft-à dire , entre 
huit & neuF heures , & que fi je voulois, 
il alloit envoyer un exprès , pour aver- 
tir le Père Capucin de notre arrivée > 
afin qu'il ne fc donnât pas la peine de 
venir. Je lui fis dire de plus, que je 
dirois encore la Mefïe le jour fuivant , 
& qu'il pouvoir fe repofer fur moi , du 
foin de faParoiffe , s'il avoir des affaires 
au lieu où il éioit^ Le 



M 



Trafiçoifes de V Amérique, li\ 
Le Cap François , ou (împlement le ~~-^ 
Cap , eft piefqiîs au milieu de la Ion- i/or, 
gueur de l'Iflc de vS. Dominique , ou ^^ p^-- 
comme diCent les Efpagnols , S. Domin- çois cic 
gue, fur la côte qui regarde le Nord. ^*-j^°ç^ 
Tout le monde fçait que cette Ifle fut 
découverte par Chriftophe Colomb en 
1492. & que ce furent les Indiens de 
Guanahami autrement S. Salvador , la 
plus orientale àzs Lucaycs, qui la lui 
indiquèrent, ou qui l'y conduiiirent. 
Elle fut d'abord appcUée la petite Ef- 
pagne , & la première Ville que Co- 
lomb bâtit fur la côte du Nord où il 
avoit abordé » fut nommée ifabelle , en 
l'honneur de la Reine Ifabeile , qui avoir 
fourni de fcs deniers une partie de 1 ar- 
gent, qui fut cmplo^^é au premier ar- 
mement de Colomb. On peut dire que 
les dix-fept mille écus qui furent em- 
ployés pour cette découverte , furent 
une femencc bien féconde , qui a pro- 
duit aux Efpagnols , & à tout le refte de 
l'Univers des tréfors infinis , fans comp- 
ter ce que la mer en a abforbé , par la 
perte de tant de Vaififeaux richement 
chargés , qui font péris dans cet élé- 
ment. 

Les Géographes la mettent fous le 
dix-huitiéme aégré de latitude Scpten- 
Tome Fil. F 





Jil Nouveaux Voyages aux IJles 
trionale , & au trois cens iixiéme degré 
de longitude. Je ne fçai s'ils prennent 
cette latitude du centre de l'Ifle , ou du 
Cap François ou du Cap Alongon , car 
CCS difFéiens points cauferoient des er- 
reurs confidérablcs. A l'égard de la lonr 
gitude , je ne rapporte celle de S. Do- 
mingue , que poui: avertir le Lecteur , 
<jue rien n'eft plus incertain , ôc que tous 
les moyens dont on s'eft fervi jufqu'à 
préfent pour trouver les longitudes ^ 
n'ont cncpre rien produit de fixe ôc 
d'alîûré,. 

La partie de Tlfle occupée par les 
François ^ commence à une grande plai- 
ne à l'Eil du Cap appellée Bahaia , oii 
il y avoit dans le rems que je me trouvai 
dans le pais de très-beaux établifTcmcns ; 
de cette plaine en cottoyant la bande du 
Nord en allant à l'Oueft , &: retournant 
à i'Eft par la bande du Sud jufqu'au Cap 
Mongon , ^qui eft prefque à ime égaie 
diftance de la pointe de l'Eftôc de celle 
de rOueft, on parcourt toute la partie 
Françoife. Le Cap le plus à l'Oueft elfe 
appelle le Cap Tibéron ou Tubéron , 
ou comme difenr les Efpagnols , de los 
Tuberones , c'cfi; à-dire , des Rcquiens, 
qu'ils ont ainfi nommés , foit qu'ils 
^Vent trouvé beaucoup de ces fortes de 



Françoifes d& V Amérique, 123 
poKîôns en cet endroit. Toit pour quel- »— 



qu'autre raifon qui n'eft pas venue ^ ma lyoï. 
connoifïance. Cette partie en fui vaut 
tous les contours des Ances & du grand 
Cul-de-Sac de Léogane , doit avou" plus circuit 
de trois cens liciies de tour. Mais fî on ^1= ^^jàx* 
la confidere comme on mefure ordinai- ço^fg^ ' 
rement les côtes , c efl-à-dirc , de poin- 
te en pointe , elle n'en a pas plus de deux 
cens. Le rcfte du tour de i'Iflc appar- 
tient aux Efpagnols , il cil à peu près de 
même grandeur , de manière que toute 
la circonférence de l'Ifls eft de quatre 
cens iieiies. Les Ecrivains Efpagnols lui 
donnent (ix cens lieiies de tour , c'eft ap- c/rcon- 
paremment en la mefurant avec tous les^^'^"" 
contours des Ances. Qj-ioiqu il en foit , i-ifle" 
on voit adez par ce que je viens de dire, 
que cette Ifle eft fort grande ; mais il 
s'en faut infiniment qu'elle ne foit peu- 
plée comme elle l'étoit lorfqu'elle fut 
découverte par Chriftophe Colomb. Je 
n'y ai pas. demeuré alfez longtems , & je 
n'en ai pas fait le tour par terre avec au- 
tant d'exaditudc que de celle de la Gua- 
4eloupe s ainfi je n'en ferai pas une def- 
cripcion auiîi exaéle que celle que j'ai 
faite de cette Ifle-là \ & comme mon 
dclTcin n'eft pas de copier ce que ceux 
qui m'ont piecédé ont écrit avant moi , 

F ij 




Ï2 4 N^ouveauxVoja^es aux îjies 
ni tout ce que j'ai entendu dire , parce 
que cela peut être fujet à caution , je me 
contenterai de rapporter fimplement ce 
que j'ai remarqué pendant le féjour que 
j'y ai fait. 
LeBûurg Lc Bourg du Cap avoit été ruiné & 
^ucap. j^^.A^|^ ^^^^^ £^j^ pendant la Guerre de 

i68S. par ks Efpagnols & les Anp-lois 
joints enfemble. Il s ctoit rétabli depuis 
ce rems Jà, & rien n'étoit plus facile, 
puifquc toutes les maifons n'étoient que 
de fourches en terre , paliffadées , ou en- 
tourées de Palmiftes refendus , & cou- 
vertes de taches , comme on appelle en 
ce PaïsrU , les queiics ou ks guaifnes à^s 
Palmiftes. Il y avoir au milieu du Bourg 
une adez belle place d'environ trois cens 
pas en quarré , bordée de maifons com- 
me celles que je viens de décrire. Un 
des côtés écoit occupé entr'autres bâti- 
mcns , par un grand Magafm qui avoir 
fervi à mettre les munitions du Roi. Il 
fervoit alors d'Hôpital , en attendant 
que celui qu'on bâriiToit à un quart de 
lieiic du Bourg , fût achevé. Il y avoit 
fcpt à huit rues pu efpeccs de rues , qui 
aboutidoient à cette place , kfquelles 
étoicnt compofécs d'environ trois cens 
çiaifons. 
J^'Eglife Paroiijîale ccoic daijis une rue 



Prançoîfes de t Amérique, 1 25 

à coté gauche de la place , bâtie comme — 

les maifons ordinaires , de fourches en lyoï. 
terre ', elle étoit couverte d'eilentes. Le 
derrière du Sanduaive , & environ dix Egîifed« 
pieds de chaque côté , étoient garnis de ^^^• 
planches. Tout le refte étoit ouvert , &■ 
palifïadé de Palmiftes refendus feule- 
ment jufqa^à hauteur d'appui, afin qu'on 
put entendre la Meffe de dehors comme 
de dedans l'Eglife. L'Autel éroit un des 
plus fimples, des plus mal ornés &r des 
plus mal-prdpres cp'on peut voir. Il y 
a v oit un fauteuil , un prie-Dieu & un ca- 
reau de velours ronge du côté de l'Evan- 
gile. Cet appareil etoit pour le Gouver- 
neur. Le refte de TEglife écoit rempli 
de b.incs de diuërcntes'iigares , t<. !'tfp:^' 
ce qui éioir au milieu de l'Eglife entre 
les bancs étoir aniil propre que- les rues , 
•qui ne font ni pavées , ni balayées , c'eft- 
à-dircsqu'il y avoit un demi pied de 
pouffiere quand le tems étoit (ec , & au- 
tant de boiie quand il pleuvoir. Je me 
rendis fur les naïf heures & demie a 
cène EgUfe. En attendant que le Peu- 
ple s'adembiât , je voulus fcavoir du Sa- 
criftainqui faifoit^aulll l'office de Chan- 
tre , s'il chanteroit l'Introïte , ou s'il 
commenceroit fîmplement par les Aj- 
ric deifon j mais il me répondit que .ce 




ii6 NouveauseVojages aux ijles 

— n'étoit pas la coutume de tant chanter > 

llQi. qu'on fe cônrentoit d'une MefTe bafîe & 
courte , & expédiée promptement \ ôc 
qu'on ne chantoit qu'aux enterrcmens. 
Je ne iaifTai pas de bénir l'eau ^ & d'en 
afperrer le Peuple , après quoi je com- 
mençai la Mefle 5 & quand j'eus kX\i l'E- 
vangile, jecrusque la'ioiemnité dujour 
demandoir quelque peu de Prédication. 
Je prêchai donc , & j'avertis que le jour 
fuivant je dirois encore la MeiFe , & 
que je me rendrois de bonne heure à 
l'Eghfe pour confeffer ceux qui vou- 
droicnr commencer l'année par un ade 
de Religion , en s'appracliant des Sa- 
cremens , à quoi je les exhortai de mon 
mieux. Après que j^'eus achevé mes fon- 
clioiis j je recoLîmai à l'Hôtellerie où 
étoient nos hardcs. Le Père CabalTon 
m'y artendoit j nous dinâmes, & puis 
u. de nous fûmes rendre vihte à M. de Chari- 
Liare' ^^ Lieutenant de Roi , qui commandoit 
nantde enchcf dans tout le Quartier, en l'ab- 
^°'- fence de M. de GaliFet Gouverneur ti- 
tulaire de Sainte Croix , & Comman- 
, dant au Cap François , qui s'érant trouvé 
chargé du Gouvernement de toute la 
partie Françoilc depuis que M. du Caife 
^roit allé en Europe , s'étoit rendu au 
Qi-iartier principal qu'on appelle Léo- 



I 



Frdftçoifes de t Amérique, iij 
gane. Nous fdmesfort bien reçus de cet -- — -^ 
Officier. Sa maifon étoit fiméc fur une 170Î. 
petite hauteur derrière le Magafin de la Maifon 
munition, qui (ervoit alors ^'Hôpital. ^^M.^j^^ 
Elle commandoit tout le Bourg , & les 
environs. Sa vue du côté du Port étoit 
belle ac rrès-étenduë. Elle étoit bornée 
par derrière , par des montagnes aiTez 
hautes , dont elle étoit féparéc par uri 
large vallon. Cette maifon avoir appar- 
tenu aux Capucins ^ & fi on les eut vou- 
lu croire , elle leur appartenoit encore^ 
parce que le Religieux qui en avoir ac^- 
commodé M. de Charité , n'avoir pu 
fans leconfenrement de fes Confrères 
faire cet échange , qui ne paroiffoitpas 
fort à leur avantage , à moins qu'il n'y 
eût quelque retour dont oh n'avoir pas 
jugé à propos d'inilraire le public. M. 
de Chante nous offrit fa maifon , & 
nous preffa beaucoup de la prendre s je 
fuis perfuadé qu'il le faifait de bon 
cœur", car il eft tout-à-fait honnête & 
aénéreux. Il étoit feul alors. Madame 
fon époufe étant depuis quelque tems 
auprès de fa mère qui étoit malade. 

Nous trouvâmes en fartant de chez 
M, de Charité quelques Officiers des 
Troupes que nous avions connus à la 
Martinique : ils venoicnt de notre Ho* 

Fiv 



uS N'ouvemx Toyages ÀHX Ijîef 

' tellerie , ou ils avoieiu écc nous cher- 

170 1. cJier. Nous nous promenâmes quelque 
tems avec eux , & puis nous fûmes faluer 
ComA:r f' ^^''^ . CommiiTaire & Infpedeiir 
faire inf. dc la Maone , qui faifoir les fondions^ 
SetL. <^'^^^^e"<^^ï^f- No^s le connoiiîîons afTez^ 
rine. pcu 5 Cependant comme il éroit extrê- 
mement honnête ôc poli , il nous reçût 
parfaitement bien , Ôc vouloit à toute", 
force nous retenir chez lui. 

Nous apprîmes a notre retour à l'Hô- 
teUerie , que le Supérieur des Religieux 
de la Charité étoic venu pour nous voir.. 
Il entra prefque dans le moment avec 
fon Compagnon , de quatre ou cinq 
Nègres qu'il avoir amenés avec lui. 
Après les complimcns ordinaires , il 
nous dit 5 qu'il venoit pour nous con- 
duire à rHôpitai, qu'il étoit fâché de 
n'avoir pas un Palais a nous offrir , mais 
qu'il ne iailToitpas d'efpérer que nous lui 
donnerions la préférence fur tous ceux 
qui nous avoienr offert leurs maifons, 
puifqu'étant Religieux comme nous , 
elle fembloit lui être duc. Nous voulû- 
mes nous excufer j mais fans nous en- 
donner le tems , il commença à déten- 
dre nos hamacs , & â faire charger notre 
bagage fur les épaules des Nègres qu'il 
avoir amenés avec lui. Nous eûme$ 



Trm^oifes ieV Amériqtit, t\i^ 
mcmc bien de la peine à obtenir qu'il «— — «• 
nous laiiTât payer la dépenfe que nous 1701. 
avions faite à l'Hôtellerie. Cet obli- 
geant Religieux s'appelloit le Père Au- 

gufte. 

Il étoit Maltois de nation , fort ex- lcp.Au. 
perc dans la Médecine & dans la Clii- gutiesu- 
rurgie, fage, poli, ofitcieux, piein de ^^la 
zèle , de droiture & de charité : en un chanté, 
mot , il avoir tous les talens qu'on psat 
fouhaiter dans un homme qui eil chargé 
du foin des pauvres. Il eil: prefque in- 
croyable combien il a travaillé pour 
eux , & comment il a établi , meublé , 
& fondé l'Hôpital du Cap en fix ou fept 
ans qu'il y a été Supérieur. 

Je ne manquai pas de me rendre je 
lendemain de bonne heure à l'Egliie.. 
J'eus tout le tems de me préparer â dire 
la MelTe j perfonne ne fongcaà faire fes 
dévotions. Je célébrai la MeOTe, & j-e 
prêchai. Je ne puism'empécher dcdire, 
que je fus infiniment fcandalifé du peu 
de Relif^ion que je vis dans ce Peuple. 
Je croy ois être tombé des nues , & tranf- 
porté dans un monde nouveau , quand 
je penfois a nos Habitans des liles du 
Vent 3 & que je comparois leur dévo- 
tion, leur exactitude à s'approcher des 
Sacremens, leur rerped pour leurs Pa^- 

F V 



1 3 o Nouveaux VojAges aux Ifies 
**— teurs 5 leur modeftie dans i'Egiiic , aut 
170 1. manières liceetieufes & extraordinaires 
de ceux-ci. Ils étoient dans i'Egliie com- 
me à quelcjue aiTemblée , ou a quelque 
fpcétacle profane \ ils s'entretenoiciit 
enfembie , rioienc & badinoieiit. Sur 
tout ceux qui éroient appuyés (m ia ba- 
lailrade , qui regnoit au tour de l'Eglife, 
parloient plus haut que moi , quidiibis 
• la MejGTe , & méloienc le nom cjc Dieu 
^ dans leurs difcours d'une manière que 
je ne pus foufFrir. Je les avertis trois ou 
quatre fois de leur devoir avec toute la 
douceur poffible j & voyant que cela 
n'opéroit rien , je fus obligé de le faire 
d'une manière , qui obligea quelques 
Officiers à leur impofer iilence. 

Un honnête homme eut la bonté de 
me dire après la MeiTe , qu'il falloir 
être plus indulgent avec les Peuples de 
la Côre , fi on vouloit vivre avec eux. 
Je lui répondis , que je fuivrois volon- 
Ûers fon avis, lorfque la gloire cie Diçii 
n'y feroit point i^Kereifée. 
"^ Je ne doute nullement que les Pères 

Jéfuites qui oilt fuccédé aux Capucins > 
n'ayent mis ces Peuples fur un autre 
]?ied. Car j'ai vu dans toutes leurs Mif- 
ïions les chofes très- bien réglées , & 
quelque libertinage qu'ils trouvent dans 



Tranceifes de V Amérique. 131 

ïcs lieux dont on ies charge , il cCl rare , 

ouplCitotileft inoiii que leur zèle, leurs 1701. 
bons exemples , & leur piété n'en (oient 
venus à bout. 

Toits ceux que nous avions vifités :, 
ne manquèrent pas de nous venir voir , 
& de nous donner à manger les un$ 
après les autres. Je n avois jamais m.an- 
gé qu en cet endroit du Cochon bouca- 
né enéguillettes. Nous n'avons pas âf- 
fez de Cochons marons ou de Sangliers 
dans les Ifles du Vent , pour les employer 
à cet ufage -, & les Barques qui remon-- 
tent de Saint Domingue aux Ifles ne s'en 
chargent pour l'ordinaire , qu'autant 
qu'elles en ont befoin pour leur voïage. 
Je trouvai cette viande excellente, & 
d'un tout autre goût que le Cochon oiî 
le Sanglier qu'on mange en Europe. 
Voici la manière d'accommoder cette 
viande \ on me l'expliqua au Cap , hc 
j'en ai vu la pratique au Cap Do- 
na Maria , où nous demeurâmes trois 
jours, '-quand je retournai aux liles du 
Venu, en paiTant parle Sud de Tlile de 
S. Domingue. Mats avant d'entrer dans 
ce détail , il eft bon de fçavoir , qu'il f 
a deux fortes de gens à S. Domingue 3. 
dont le métier eft d'être continuelle- 
jnent dans les bois pour chaiïer. Ceux 

F vi 



m a ion 
en égui 



i 3 1 Nouveaux ï^ojages aux Ijîes 
' ^ ■- ' q^^- chaifenc les Taureaux leLilemene 
170Î. pour en avoir le cuir, s'appellent Bou- 
Bouca- caniers. Leur Hidoire eft entre les 

chiïeiKs "^'^^^^^ ^^ ^^^" ^^ monde. Ceux qui chaf- 
des.Do-^e^î^ les Cochons marons ou Sangliers 
wingue. pour en avoir la chair 6c la graiflè , s'ap- 
pellent fimplcment ChaiTeurs. 

Lorfqiî'iîs ont tué un Cochon , ils Té- 
d^ccom! corchent, & coupent toute la chair en 
lîioder le éguillettes d'un pouce & demi de grof- 
Cod^on fe^j; Q^ environ , & autant longues que 
le peut permettre le morceau de chair 
qu'ils découpent. Ils faupoudrent légè- 
rement ces éguillettes de (d battu , qu^ls 
y laiifent pendant vingt-quatre heures , 
après lefquelies ils fecouent le [cl , 6c 
étendent toutes ces éguillettes fur des 
.étages à jour d'une petite café bien clofe 
en manière d'étuve , fur le plancher de 
laquelle ils font un feu clair, dans le- 
quel ils jettent les peaax , & tous hs 
os des Cochons qu'ils ont tués. Dh que 
ces peaux & ces os fcntent le feu , ils font 
une 'fumée épaiffe , qui emporte avec 
elle tous les fels qui fortent de la matiè- 
re qui la produit-, & ces fels pénétrant ai- 
fément les chairs qui font fur les étages, 
y demeurent renfermés quand eiies 
viennent a fe fécher -, car on les iaiiïè 
dans cette café qu'on appelle un Boucan, 



françoîfes de t Amérique, 1 5 5 
juCqii'à ce qu'elles foient feches comme — • 
du bois. On ea fait alois des paquets 170 1. 
de cent livres chacun , qui fe donnoient prix du 
autrefois pour trois pièces de huit , c'eft- ^^^^' J!^^ 
à-dire , trois piaftres ou écus d'Efpagne , guiikt- 
qu on appelle pièces de huit , parce que ^^^• 
chaque pièce vaut huit réailes. Mais les 
Cochons étant devenus plus rares par 
les mailacres indifcrecs que les Chaffeurs 

en ont faits j le paquet valoir cinq a 
fix pièces quand j'étois à Saint Domm- 



eue. 



Cette viande peut fe conferver les an» 
nées entières, pourvu qu'on la tienne 
dans un heu fec. Dans cet état elle eft 
brune , & ne donne aucune envie d'en 
manger. Mais elle change dérouleur dès 
qu'on Ta mife quelques momens dans 
Teau tiède. Elle s'enfle, devient vermeil- 
le , d'une odeur agréable : elle femble 
de la chair fraîche. On la peut mettre Manière 
fur le gril , à la broche , au pot , en ra- vir aesé- 
goût > en un mot , en toutes les fauccs g;^^'^^^- 
mi Ton met le Porc frais , avec cette 
différence qu elle eft infiniment plus fa- 
voureufe 6c plus délicate , parce qu'elle 
efl: imprégnée des feis qui font iortis 
des peaux , & des os brûlés , qui ne peu- 
vent être que très-bons. 

Le Bourg du Cap François n eft point 



f.'' I 



p4. ^ M^i/emx Vojages mx ïfles 

'- fermé de murailles , m de paiiiFadcs. Il 

I701. n eit pas même dans un endroit propre 
a être fortifié , étant extrêmement com- 
mandé du côté du Sud & de l'Oueft. Il 
ny avoir alors pour toute défcnfc que 
deux Batteries , une à l'entrée du Port , 
& l'autre devant le Bourg ; toutes deux 
très-mal placées , & encore plus mal 
fonT^ entretenues. LaGarnifon étoit compo- 
Batteries |^^ ^^ qtwtrc Compagnies détachées de 
eu Cap. la Marine, qui pouvoient faire deux cens 
hommes. C'en étoit plus qu'il ne falloir 
dans un rems de Paix , comme nous 
étions alors, ôc beaucoup moins qu'il 
nauroitécénéceflairc dans un rems de 
Guerre. Il cft vrai qu'en quelque tems 
que ce foie , on ne compte pas beaucoup 
fur ces troupes , mais uniquement fur 
> ^ les Habitans , qui ayant été prefque tous 
Boucaniers ou.Flibuflicrs , fcavenr par- 
faitement bien fe battre , & 'y font plus 
obligés que perfonnc , pour confervér 
leurs biens , & leurs familles. 

Toute l'obligation qu'on a aux Trou- 
pes de la Manne , c'eft d'avoir introduit 
l'ufage & le cours des fols marqués i on 
ne connoiiïbit avant leur arrivée que les 
pièces de quatre fols , ôc les demies réai- 
les d'Efpagne pour petite monnoye. 
Juftice i^a JuiUcc étoit adminiftrée au Cap 



FrMÇoifes de /' Amérique, 1 5 J 
par un Juge Pvoyal , avec les autres Ofli- - — ^ 
ciersSLibakernes, qui lui étoicnt né- 1701. 
ceiraircs \ ôc les Appels de Tes Sentences aeSDo- 
étoient portés au Confeil Supérieur , dingue. 
qui s'aflembloit au Quartier de Léoga- 
ne , à plus de quatre- vingt lieues à 
i'Oueft du Cap. Depuis l'année 1702. le 
Roi a établi un Confeil Supérieur au 
Cap , pour juger les Appels des Senten- 
ces rendues par les Juges qui font , ou 
feront depuis la Rivière de F Artibonite , 
jufqu'à la frontière des Efpagnols en al- 
lant à l'Eft. La Jarifdidion de celui de 
Léogane s'étend dans tout le relie de la 
partie Françoife , en commençant à la 
même Rivière del'Artibonite. 

Dans les promenades que nous finies 
à une ou deux lieiies aux environs du 
Bourg , nous remarquâmes de très-belles 
terres Se profondes , un païs beau ^ 3c 
agréable , &c qui paroiiToit d'un très- 
o-rand rapport. On commençoit à éta-r 
blir beaucoup de Sucreries , au lieu de 
Mndigo qu'on y avoit cultivé jiifqu a- 
lors. Les Religieux de la Charité com-- 
mcnçoient une Habitation auprès du 
nouvel Hôpital qu'ils faifoient bâtir 
dans un fore bel endroit , en bon air , 
ôc fitué d'une manière à joiiir d'une vue 
.charmante. 



1 

1 5 ^ NoHvea.u:)c Voyages aux IJles 
—«*--. Le Père Capucin Curé du Bourg à qui 
1701. j'avois fait dire , que j aurois foin de fa 
Paroifle jufqu a notre départ, ne revint 
chez lui que le Jeudy après midi. Il vint 
nous voir, & nous engagea d'aller fou- 
per chez lui. 



CHAPITRE V. 

Defcripion du ^uArtier & du Fort de 
Port-Paix , ^ du refte de la Câte 
jufqmk Léogane, 

LE Vcndredy 7 Janvier nous nous 
crnbarquâmes fur un Vaifïeau Nan- 
tois qui ailoit à Léogane. On commen- 
çoit dès-lors à faire ce chemin par terre j 
mais peu de gensl'entreprenoienr, quoi- 
que beaucoup plus court , n'y ayant que 
quatre-vingt lieiies ou environ du Cap à 
Léogane, parce qu'outre fa difficulté , 
& qu on étoit obligé de camper à l'air 
en bien àts endroits , on étoit comme 
alTuré d'être toujours volé en paiTanr fur 
les terres dcsEfpagnols, comme on eft 
obligé de faire. Ce chemin eft à pré- 
fent plus ouvert , & beaucoup de gens 
aiment mieux le prendre , que de fe 



Frmçoifes de l'Amérique, i'37 

îembarquei-. On trouve des logemens ^ - 

par coût, excepté en un feul endroit , ou ï 70<^^ 

l'on eil: oblige de fc faite des ajoupas , 

ou de tendre les hamacs à des arbres. Il 

y a des Canors pour pafler la Rivière de 

r Arcibonite -, & on n'a à Te garder que 

des mains A(^s Efpagnols , à qui il eft 

auffi naturel de dérober , qu'aux fem- 

ities de pleurer quand elles veulent. Voi- ^chemm^- 

ci la route telle qu'elle ma été donnée S^capà^ 

par un de no« Miffioniiaires qui a fait ce léogaiiè. 

che.xûn plus d'une fois. 

Du Cap on va coucher à un endroit ap- 
pelle la Porte', chez un François , habi- 
tant pourtant fur le terrain des Efpa- 
gnols. On rappelle Compagnon. Cette' 
traite eft d'environ douze lieiies. 

De la Porte on va à l'Atalaye , gîte 
Efpagnol , & par conféqiient mauvais 
d>c dangereux , il y a dix-huic lieiies. 
De TAralayc^ au Petit-Fond il y a quin- 
ze lieiies. On campe en cti endroit , &C 
lonfonpe, (i oxi a eu foin d'apporter 
des provifions , ou fT on a tué du gibier 
chemin faifant. Du Petit-Fond au Bac 
de l'Artibonite quatorze lieiies. 

Du Bac au Cul-de-Sac de Léogane 
dix-huit lieues. 

Du Cul-de-Sac a Léogane dix lieiies ^ 
ce qui fait quatre-vingt cinq lieiies oii 
environ. 





ï 3 S Nouveaux Voyages aux Ifles 
«-— ^ Le chemin n'éroit pas alors alTez pra- 
J.70Î. tique, pour nous donner envie d'y pal- 
ier j nous partîmes donc dans ce Vaif- 
ieau de Nantes un peu après midi. Le 
C^apitame éroit plus poli que ne le font 
pour l'ordinaire ks gens de mer de ce 
pais-la , nous eûmes fajet d'en être con- 
tens Comme nous rangions la Cote 
<J âulii près qu'il éroit poirible , à caufe 
cîe qiielquesForbans, donton nousavoit 
avertie de nous garder , nous eûmes cou- 
re la commodité de la confidérer. Elle 
eft haute prefque par tout , avec! de 
grands enfoncemens dans les terres com- 
me des Ports naturels , dont le pins con- 
fidérablc s'appelle le Port Margot ; il 
eft fiiué a quelques lieues fous le vent 
dtt Cap. 

Nous arrivâmes le Samedy au foir au 
Port Paix. Cet endroit étoic autrefois 
le plus confidérable de toute la partie 
Françoife. C'eft le premier lieu dont les 
François fe font emparés dans l'ide de 
S. Domingue , après s'erre établis dans 
celle de la Tortue , comme je l'ai dit 
dans la Préface de ma première Partie. 
C etoir auili la demeure du Gouverneur 
avant que le Fort eût été abandonné , Ôi 
le Bourg ruiné pendant la Guerre de 



' Tr ancoife s âet Amérique, I59 

Ce Port n'eîl qu'une grande Ance en » 

forme de Crôiiï^int , couverte du côté 170 î. 
du Nord par l'îfle de la tortue , quien 
cft éloignée d'environ deux lieiies. 
L'ancrage y eft a(Tcz bon. On dit que 
la paife de l'Ooeft eft dangeieufe , quand 
le Nmi vient du Nord ou du Nord- 

Oueft. 

L'iile de la Tortue étoit entièrement ifl^ Je Ja 
déferre. Tous les Habitans qui y éroient '^°''"'^* 
autrefois font pafïes depuis longtems à 
la Grande Terre , c'eil: ainii qu'on notn- 
nie S. Domingue par rapport à la Tor- 
tue , qui autant que j'en ai pu juger à la 
vue , n'a pas plus de cinq à fix lieiies dé 
large. J'a vois fort envie d y aller , pour 
voir les reftes du Fort de la Roche > dont 
le Père du Tertre a pailé dans fon Hif- 
toire , & dont on a.donné une defcrip- 
tion dans celle des Boucaniers ; mais il 
éroit défendu d'y paffer fous quelque. , ^ 
prétexte que ce pût être , de peur qu'on 
ne détruisît les béres qu'on y avoir mis 
poiu- multiplier , &: dont on vouloir fe 
fervir pour la nourriture des Ouvriers , 
lorfqu'on feroit travailler à rétablir le 

Fort. 

Nous nous logeâmes dans un Cabaret 
d trente fols par repas , aimant mieux 
jfoùcenir cette'dépenfe pendant qiie no- 




t4é Nouveâu:>^Voj(iges aù^ Ifief 

^ tre VaiiTeaii feroit fon Commerce , que 

t-jQU detre â charge à quelques Habitans qui 
nous avoienc ofFert leurs maifons de 
fort bonne grâce , qui d'ailleurs étoient 
éloignés de la mer. 

Autant que j'en pus juger par les ma- 
zures, & par les folages des maifons qui 
avoient été brûlées pendant la Guerre ^ 
ce Bourg avok été confidérable & bien 
bâd. Il n'étoic point encore rétabli. îl 
n'y a voit pas plus de vingt maifons fur- 
pied, toutes de fourches en terre ôc 
Bourg découvertes de taches. L Eglife étôit de" 
Pai;,. charpente paliffadée de planches , cou- 
verte d'effentes , & infinmienr plus pro- 
pre que celie du Caj. C'étoit un Prèrrc 
Séculier qui la deflervoit , quoiqu'elle 
fut de lajurifdidiion des Capucins. Mais 
comme ils manquoient de Pveliaieux , 
onprenoit des Eccléfiaftiqaes tebqu'on 
lespoiivoit trouver j & cela n'empêchoir 
pas qui! n'y eût encore bien des Paroif- 
ïts vacantes, à caufe que le mauvais air, 
le mal de Siam , & les lièvres pourprées 
& malignes n'épargnoienr pas plus les 
Paftcurs que hs autres. Ce même Ecclé- 
iiaftique cleffervoit encore une Paroiffe 
a trois lieiies dt-\è. , appeliée Saint Louis. 
Le Marguillicr l'envoia avertir que 
BOUS Cirions la Meffe au Bourg, afia 



FrAnço îfes de f Amérique, 141 
Wil ne fe donnât pas la peine de revc- . ■.. - '* 
nir de fi loin pour la dire, ce qu'il ne lypl^ 
poavûic faire fans s'incommoder beau- 
coup , parce qu'il faifoit ordinairement 
tout ce chemin à pied. 

Il nous vint voir le Lundy matin , ^ 
nous fît beaucoup de remercîmens du 
foin que nous avions eu de fa ParoUre , 
le jour précédent. J'avois chanté la Mef- 
fe , fait le Prône , & l'expofition de TE- 
vansilc. Nous avions chanté Vêpres j &: 
j'avois fait le Catéchifme aux enfans ôc 
aux Nègres. Ce bon Prêtre éroit Bafque, Piêtce 
fort homme de bien. Il s'étoic mis en ^^^}^^l^ 
tête de fc faire une Habitation pour fe port- 
xetirer quand les Capucins auroient des ^^^^* • 
Religieux pour remplir leurs Paroiifes* 
Mais il avoit li mal choifi fon terrain , 
C[ue je crois qu'il avoir pris le plus mau- 
vais qui fut dans tout le Quartier. Il s'é^ 
toit alfocié avec un pauvre gaixon , qui 
ctoit déjà à moitié hydropique > & il^ 
travailloicnt tous deux à l'erîvi a fe creu- 
fer une fode , plîirô: qu'a fe faire un éta- 
Mirement, Les Habirans me prièrent 
cle lui en parler -, j'allai pour cet effet 
voir ce vénérable défi îché , qui éroit en- 
viron à cinq quarts de liciic du Bourg ^ 
dans des ravin âges où il n'y avoi: de bon 
^ue beaucoup d'eau 6c de bigaille jx'eft- 



T 4 i NouveatiX ^^oyages aux Ifies 
â dire, de mouftiques & de marin- 
Ï7Q1. goiiins, & de quoi planter des Bana- 
niers. Je lui en dis ma peniee 5 mais fort 
inuriiement. Rien ne fut capable de le 
perfuader de prendre un autre terrain , 
de forte que je fus obligé de le lailTer en 
repos , ne doutant pas que les deux Ou- 
vriers ne fuiïent bien-tôt la proye de 
leur travail 

Nous ne manquâmes pas de lui aller 
Maifon rendre fa viiîte. Sa maifon étoit fur le 
d" Porl bord du ruiffeau , qui pa(Ic derrière le 
f aà. Bourg , placée à merveille pour être 
mangé des maringouins, la plus fimpie, 
& la plus mauvaife qui Fût je croi à dix 
lieues aux environs. Elle étoit partagée 
en deux chambres par une clôture de 
Rofeaux, une Chèvre àc Ces deux en- 
fans 5 avec fon aiïbcié occupoienr la pre- 
mière , qui fervoit encore de cuifme j 
& il occupoit la féconde , qu'il pouvoic 
librement lailTcr ouverte fans craindre 
les voleurs, car ii n'y avoit que fon ha- 
mac qu'il emportoit apparemment avec 
lui , quand ii alloir travailler à (on dé- 
friché , un méchant coffre , & une plan- 
che fur laquelle étoit fon Bréviaire , avec 
quelques pots de terre , & àçs coiiis. Je 
n'ai jamais vu une pauvreté femblable \ 
tous lesHabitans en écoient dans l'éton* 



Françoifes de V Amérique. 145 
Hemcnc, & ne poiivoienc compreadre-*- 



qu'un homme qui n'éfoit point du tout 170Î, 
débauché , ni au vin , ni au jeu , ni à 
aucune autre chofe , qui n'avoit point 
de pauvres à entretenir , & qui joiiilïbit 
de plus de (ept cens écus de revenu pour 
les deux ParoiCes qu'il deiïervoic, mt il 
mal accommodé, à: toùjoufs de l'avant 
de Ta Pcnfîon. 

Nous palïâmes le tems que nous fûmes 
obligés de demeurer au Port-Paix à faire 
des vifices, & a en recevoir. Un Officier 
de Milice du Quartier me condiufit au 
Fort 5 il étoit alors fans Officiers & fans 
Garnifon. 

Il eft fitué fur une hauteur , qui peut p^^j ^^ 
avoir environ quatre cent cinquante pas p^i^- 

II r \i Paix 

de \o'^% 5 lur cent cinqu^mte a deux cens 
pas de large. Le coté du Nord regarde 
la mer qui bat au pied de fon efcarpe , 
qui naturellement eft inacccffiblc de ce 
corc-iâ. La pointe de i'Ed: regarde le 
Bourg j elle eft couverte d'un Baftion j 
ôc d'un demi Baftion , avec un fo(ïé , & 
un chemin couvert paliiïadé. Le côté du 
Sud a àç^% redans & ào-S plateformes auffi^ 
bienquelecô.é ,ou la pointe de TOueil:. 
X^'angle qui joint ces deux côtés écoit 
couvert d'un Baftion , que les Batteries 
4cs ennemis avoient éboulé. Ce Fort eft 



Ï44 Trouve aux P'ojages aux Ifle$^ 
— — élevé de quinze à dix-huit roifes au det 
701. fus du terrain où le Bourg eft bâti, & 
tout le coté du Sud & de l'Oucft juf- 
qu'à la mer , eft environné d'une favan^ 
ne de cinq à fix cens pas de large , qui fc 
termine à une cote de la même hauteur 
à peu près que celle où le Fort eîl (itué. 
De l'autre côté du Bourg , & fur la poin- 
te de TEft qui forme l'Ance ou le Porc » 
il y a une hauteur qui commande le 
Fort 5 mais qui en eft éloignée de plus 
-de huit à neuf cens pas. 

Toute l'enceinte du Fort eft de bon- 
ne maçonnerie, & fort entière, n'y 
.ayant de ruiné que le Baftion du Sud- 
Ôucft & la maifon du Gouverneur. C'é- 
tQit un ouvrage de M. de CulTy , qu'on 
peut regarder comme le père , & le fon- 
dateur de la Colonie Françoife de Saint 
Domingue , quoiqu'il n'ait pas été le 
premier qui ait porté le titre de Gou- 
verneur. Cette maifon étoit fituée à la 
gauche de l'entrée de la Fortcrcfïe , 
dans une très-belle fituation. Elle étoit 
en plateforme , grande , & (i folidc- 
ment bâtie , que les Ennemis avoient 
été obligés de la miner pour la détruire. 
Il y avoir encore quantité de poutres, 
.de folives , 6c d'autres bois entremêlés 
.llans les ruines. Il ne coùteroit pas beau- 
coup 



Françoifes de tu^meriijue. 145 
coup a la rérablir , 6c elle le mérite bien -, -«-—.-, 
mais les intérêrs de ceux qui font tra- lyoï. 
yailler pour le Roi , ou pour le Pabiic 
dans ces Pais éloignés ne s'accommodenc 
pas avec l'économie qu'on pourroic 
avoir dans ces fortes d'Ouvrages , &c 
c'eftce qui empêche fouvent les Minis- 
tres de les entreprendre. On voit autour 
de cette maifon beaucoup de ruines de 
bâtimens , comme de Magafins, Offices, 
êc autres dépendances d'une maifon de 
conféquence : il y en a même encore 
quelques-uns qui étoient debout , Se tout 
entiers. Le côté du Fort qui regarde la 
mer étoit rempli de bâtimens , qui 
étoient félon les apparences les loge- 
mens de la Garnifon , Se des Officiers , 
qui pour la plupart étoient encore eu 
aiTez bon état , un d'eux fer voit de pui- 
fon. L'efpace entre ces derniers bâti- 
mens 3c la maifon du Gouverneur fer- 
voit de Place d'armes. Les Corps de 
Garde des deux côtés de la Porte , & le 
Pont levis étoient tout entiers. La poin- . 
te du Fort du côré de l'Oueft étoit occu- 
pée par un jardin , qui avoit été très- 
ixeau, &: qui bien que négligé depuis 
tant d'années , étoit encore le plus beau 
que j'cufTe vu en Amérique. 

Ce Fort fut attaqué par les Efpagnols Atta.|ue 

Tcmc Fil. G 






1 701 , 

Se prife 

i^e ce 



S,îoi5. 



ï^^ NowueaMx Voyages aux Ifles 
êc les Anglois unis enfemble pendant là 
Guerre de i6$î. Ils avoient , félon ce 
que médit cet Officier avec lequel j'é- 
tois 5 trois Batteries. Celle qui étoit à 
Fort-par [^ pointe de l'Eft tiroit dans le Fort 

les Efpa- f 11 1 / -1 - : 

gno!s & qti elle decouvroit beaucoup i mais com- 
les Ah. j-ne elle étoit fort éloignée , & que nos 
meilleures pièces de Canon étoient de 
ce côté-là pour défendre la Rade , elle 
ne fit pas grand mal , ôc fut bientôt dé^ 
montée. Les deux autres étoient iur la 
Côte qui regarde le côté du Sud de h 
ForterefTe. La plus voifine du Bourg , 
tiroit flir la maifon du Gouverneur , 
qu'on regardoit comme le Donjon. 
L'autre qui étoit éloignée d'environ 
deux cens pas de celle-là battoit en brè- 
che le Baftion de ranglc du Sud-Oueft. ' 
Après qu'ils eurent confommé bien de 
la poudre Ôc des boulets , ils vinrent 
enfin à bout de faire une brèche confi- 
dérable au pied de ce Baftion , &c même 
de le faire ébouler y fans que nos gens 
plus fçavans dans l'art de prendre les 
places que les défendre, fe mifïènt en de- 
voir de faire ni épaulcmcnt , ni folTé , ni 
retranchement derrière cette brèche. La 
confternation fe mit parmi eux dès qu'ils 
virent ce baftion renverfé , & ils prireac 
4a plus dérai.fonnalble dç toutes les réfo-^ 



Trançslfes de V Amérique» 147 
îutions , qui fut d'abandonner le Fort, & — — — 
de fc fauver du côté de l'Oueft, vers un 1701. 
endroit qu'on nomme les trois Rivières. 
Cette réfolution fut (i peu fecrete , 
. que les Ennemis la fçurent prefque auf^ 
. ll-rôt qu'elle fut prife. Ils fe mirent en 
embufcade dans le chemin que nos gens 
. dévoient tenir pour fe retirer. Mais ilr 
firent une faute qui nous fauva , qui fut 
de fe mettre en haye des deux côtés d'uxi 
chemin large qui effc entre de grands ar-» 
bres qui régnent jufqu a la première des 
trois rivières que nos gens dévoient 
palTer. 

Nos gens donnèrent comme des 
étourdis dans l'embufcade, fans avoir 
^u la précaution de faire reconnoître le 
Pais avant de s'y engager. Ils efluyerent 
d'abord les décharges àzs Ennemis qui 
fc prclTerent trop de les attaquer. Ils y 
répondirent en vrais braves, & avec 
un fuccès merveilleux \ ce qui ayant mis 
la confufîon parmi les Efpagnols & les 
Anglois qui le tuoient les uns les autres 
{ans fc connoître , parce que la nuit étoit 
fort obfcure , prefque tous nos gens s'é-» 
chaperent. Il y en eut pourtant quel- 
ques uns tués ic pris ; mais la perte des 
Ennemis fut très-confidérable. Ils eu- ' 
. rent cependant la gloire d'entrer danf 

Cij 



Il 



^148 N ouvéaux Voyages aux IJles 

^ - le Fort : ils firent fauter le Donjon ; ^ 

- 170 1 . après avoir enievç le Canon , les Muni- 
LesEfpa- Wns , & GC qu'ils trouvèrent de meiU 
gnois a. leur , ils l'abandonnèrent fans faire au- 
Ï^Il^'u" cun autre dommage au relie des Forti» 
Fort fans iîcations. Cet endroit etoit trop eloi^ 
îpxuiner. gj^^ dcs Quartiers habités par les Efpâ^- 
gnols 5 qui font en très-petit nombre 
dans l'Ifîe , pour qu'ils le puiTent conler- 
ver 5 &• ils n'avoient garde de fouffrir 
que les Anglois s'y établiiïent , 6c (i for- 
tifiaflfent 5 parce qu'ils haïffent , & crai- 
gnent leur voifinage, autant pour le 
moins que cçljui des François , Si peut- 
être plus. 

Il efl: aiféde voir par ce que je vifeîi$ 
de dire de k fitiiïition de ce Fort , qu'il 
croit impoflibie que les Ennemis le prif- 
fent , fi nos gens ne l'eulïènt pas aban- 
donné. Car quand on fuppoferoit que 
la brèche eut été beaucoup plus grande 
qu'elle nétoit , il étoit impolîîble aux 
Ennemis d'y donner l'aflaut : ils n'a- 
I voient aucun boyau dans toute la favàil- 

nc 5 pour les conduire au pied de la hau- 
teur , fur laquelle le Fort cft fi tué , il aa- 
i*oit fallu qu'ils e alfent fait cinq à fix cens 
pas tout à découvert , &: qu'ils enflent 
défilé devant nos gens avant d'arriver au 
me4 àç cetjDc haut<:ur , cjui çft fi eonfidéi» 



. Françoifes de VAmért^ue. 149^ 

fâisle , fi difficile, & fi efcarpée , qu'ayant 

voulu par plaifir defcendre par cette 1 701. 
bi-échc , je penfai vingt fois me rompre 
le col -, & j'eu3 toutes les peines du mon-- 
de à remonter en grimpant , & en m'at- 
tachant aux plantes, aux racines & aux 
pierres que je ren<:ontrois. . 

Cet exemple fait voir combien il elt 
nécelTaire de mettre dans les Places des 
Officiers de fervice & d'expérience. , 
avec des Soldats agguerris. Car il eft 
confiant que s'il y^avoit eu feulement 
deux cens bons hommes , avec des Offi- 
ciers qui eulTent fçu leur métier , ils aii- 
roiciit laidé Içs Efpagnols & les Anglois 
fe morfondre devant le Fort, & cob- 
fommer leurs Munitions , fans pouvoir 
s'en emparer. Nos Habirans font ex- 
cellens pour aller à un abordage , ou 
pour efcalader une Place , fc battce en 
rafe Campagne , ou dans des déhlés *, 
mais fe voyent-ils enfermés dans des 
murailles , ce n'eft plus leur affaire, ce 
ne font plus les mêmes hommes , il ne 
faut plus compter fur eux. 

Un des Habita.ns du Bourg nous pria 
à foupcr avec quelques autres de i^s 
amis. Nous fumes alïez furpris que ce 
ne fut pas dans fa maifon qu'il nous 
traitât , mais dans la norre , c'ea-à-dire> 

G iij 



^M 



il ,!. 



iyoi 



* 5 o Nouveaux Voyages aux îftes 
^dans notre Hôtellerie. On nous dit ^ 
que c'écoïc la coutume du Quartier de- 
puis la Guerre. Nous appiouvâmes 
cette coutume , parce quelle nous 
exempta de fortir de chez nous. 

Nous pafTâmes tout le Mardy à nous 
promener aux environs duBourg. Nous 
fûmes voir une grande plaine , qui cft 
au delà de la Rivière que nos gens paf- 
ferent en abandonnant le Fort , où il p 
auroit de quoi faire [qs plus beaux éta- 
blilTemens du monde. C'eft un pais uni , 
bien arrofé , & qui nous parut d'une 
très-bonne terre , furtout pour le Sucre , 
qui n'a pas befom d'un terrain extrê- 
lîiement gras. 

Nous partîmes du Port-Paix le Mcr- 
credy matin ii Janvier. Le Jeudy i 
^«f. s. ^^j^i ï^ous nous trouvâmes au Cap S. 
>îicolas. Nicolas , par le travers d'une poulte 
plate , qu'on appelle le Moule , ou plus 
eorredement le Mole. On prétend qu'il 
y a des mines d'argent en cet endroit. 
Ceft un pais fec , aride , & aiïez pro- 
pre pour la produdion de ce métal &: 
de l'or, qui ne nailTcnt jamais dans de 
bonnes terres. Il y a à côté une Ance 
profonde, & bien couverte comme un 
Port naturel , qui eft la retraite àts Cor* 
faires en tems de Guerre , & des for- 
bans en teni§ de Paix, 



Cap 



■Trançoifes de T Amérique, 1 5 ï 
On appelle Forbans ceux qui courent — 
ks mers fans Commiilion. .Ce font â 1701-. 
proprement parler des Valeurs publics , ce que 
qm pillent mdifféremment toutes les c^f J- 
îsjations , &: qui pour n'être pas décou- 
verts coulent à fond les Bâtimens après 
les avoir pillés , & avoir égorgé ou jette 
à la mer ceux des Equipages , qui n ont 
pas voulu prendre parti avec eux. 

Le nom de Forbans vient de Forban- 
BIS , qui eft un vieux terme François , 
qui fignifie bannis ou chaflTés hors de 
l'Etatr Les Italiens les appellent Bandis, 
du mot Bmào , qui fignifie un Edit ou - 
Sentence qui les exile , de chafiTe, d'mi 
Etat fous telle peine. • . j 

Les Forbans font pour rerdmaire des 
Flibuftiers ou Corfaires , qui s'écant ac-- 
coutumes à cette vie libertine pendant 
une Guerre , où ils avoient Commiaion 
de leur Souverain , pour courir fur les 
Emiemis de l'Erat , ne peuvent fe le.ou ^ 
drc à retourner au travail quand la Paix 
eft faite , Se continuent de faire la cour- 
fe aux dépens de qui il appartient. Leur 
rencontre eft à craindre , furtout fi ce 
font des Efpagnols, parce que la plu- 
part n'étant que des Mulâtres , gens 
cruels de fans raifon , il eft rare qu'ils 
faOfent quartier à perfonne. U y a hkm 

G iv 





ï 5 2 Nouveaux Voyages aux Iftes 

• moins de rifques à tomber entre les 

1701. mains des François ou à^s Anglois : ils 
lont pins humains, ^ plus trairables : 
& pourvu qu'on puide échaper leur 
première fureur , on compofe avec eux , 
& on fe tire d'affaire. 

Ces fortes de gens portent leur Sen- 
tence avec eux. Quiconque les prend 
et en droit de les faire pendre iur le 
champ au bout àzs vergues , ou de les 
jerrer à la mer. On en réferve feule- 
ment deux ou trois pour fervir de té- 
moins , pour i'aojudicacion du Bâtiment, 
dans lequel on les a pris , après quoi ils 
ionf traités comme leurs camarades l'on:, 
été. Nous n'étions pas fans crainte de 
reiicontrer quelques-uns de c^^ Meilieurs: 
car nous fçavio!is qu'il y en avoir qui 
rô-doicnr fur la Cnre , où ils avoient déjà 
pris quelques Batuuens. Mais comme" 
nous {çavions que c'étoient àts Fran- 
çois , nous efpérions en connoître une 
■partie", «Se en être quittes pour quelques 
pièces d'eau-de-vie , dont notre Vaif- 
feau avoit une partie confîdérable. 

C'ell à cette pointe ou mole que com- 
mence cette grande Baye de plus de qua- 
rante lieiies d'ouverture , jufqu'au Cap 
de Dona Maria , & de près de cent lieiies 
de circuit ^ dont le plus profond cnfoa- 



Françoîfes de ïAmériejuê, 1 5 1 

€ement s'appelle le Cul-de-Sac de Léo- 

gane. Il y a dans cette Baye plufieurs 1701, 
mes défcrtcs , dont la plus graade le 
nomme la Gonavc. Nous en paffâmes à ^^^^l^^ 
une adcz bonne diftance , pour éviter 
les bancs dangereux qui l'environnenî 
en beaucoup d'endroits. Elle me parut à 
la vue de fept à huit liciies de longueur. 
Elle manque abfolunient d'eau douce *, 
du refte elle eft très-habitable , la, terre 
y eft bonne , ôc l'air plus pur qu'à \^ 
grande Terre. 

Nous arrivâmes le Samedy un peu 
avant minuit à la Rade du Bourg de la 
petite Rivière , qui eft dans le grand 
Qiiartier , qu'on appelle la Principauté 
de Léogane. Comme c'étoit une heure 
indue /nous paflâmes le refte de la nuit 
dans le VailTeau. On compte foixante 
& dix fepr lieues du Cap jufqu'a la pe- 
tite Rivière , fuppofé qu'on aille de la 
pointe ou Cap S. Nicolas à la pente Ri- 
vière en droite ligne , ô: comme cela 
n'eft pas poflible , il faut en compter 
près de cent^ 



G V 



■i 



î 5 4 Nouveaux Voyaget mx ïflts 



IJOl. 



CHAPITRE VI. 

Defcriptien dti Cartier de U fetke 

RiUiere, 

LE Dimanche i6 Janvier nous payâ- 
mes le Capitaine Nanrois qui nous 
avait conduit, dont nous avions été fort 
contens , & nous defcendîmes à terre. 
Nos Religieux qui avoient appris , je ne 
içai par quelle voie , notre arrivée au 
Cap , ne doutèrent point que nous ne 
fuffions dans le Vaifïeau que l'on vit le 
matin moiiill^ à la Rade. En c&z , nous 
trouvâmes le Père Bedarides, qui nous 
att^ndoit au bord de la mer. 

J'avois entendu dire tant de belles 
chofes de ce Quartier , que ^e fus fur- 
pris, que l'idée que je m'en étois formée 
le trouvât fi éloignée de ce que je trou- 
vai en mettant pied i terre. 
î.eiourg Le Bourg de la petite Rivier-e devant 
Se Rfr }5^"^^ ^o^.^'c Vaiffeau étoit moiiillé , ne 
viere le montioit que quand on étoit au mi- 
vm r" ^^^^ d'une riie très-large & allez courte , 
yâkm- qui en faifoit alors plus des trois quarts. 



*'iei«t 



3i£toJt couverrpar des man^les oupa- 




TrMÇotfes de V Amérique. i 5 5 

l'ctuviers , qu'on avoic laiOes fur les bords 

de la mer , dans lefquelson n avoit fait 1701. 
qu'une très-petite ouverture. 

Les Habicans prétendent avoir agi 
en cela , en fins politiques , & avoir imi- 
té de fort près la manière dont les Elpa.^ 
enols fe (ervent , pour rendre leur paii 
le plus inacceiliblc qu'ils peuvent aux 
Flibuftiers,dont le métier cft d'à 1er 
.continuellement troubler la tranquiUite 
de leur repos. Mais outre qu'ils font 
tort par cette conduite à la valeur Frari- 
Goife , ne fçavcnt-ils pas par leur expé- 
rience combien de fois ils ont pillé les 
Bfpagnols malgré le fecours de ces raques 
de bois. Il me femble encore qu'ils ne 
devroient pas les imiter aux dépens de 
leur fanté , qui eft très-fouvent attaquée 
Bar des maladies dangereufes , qui vien- 
nent prefque toutes de la corruption de J»^^ 

l'air , &• des eaux croupilTantes , qui s a- -gr 

maflént dans ces beis. On peut dire , l 
que s'ils en retirent quelqu'avantagc , 
.c'eft que ces marécages couverts entre- 
tiennent un nombre infini de moufti- 
.ques , maringoins , vareurs 5c atîtres bi- 
gailles , qui dévorent &ux qui font -a 
/kur portée le jour & la nuit., ce fim 
;peut épargner aux Chirurgiens^ la pcme 
uie \z% faigner. Us.de^vi^oient plutôt f aii^ 



es maE" 



i$<j ^ Nouveaux Voya^ei dux Ifles 
-— ce qu'on fait dans les aiTrres Iflcs , où les^ 
1701. bords de la mer étant bien défrichés, 
les eaux ne trouvent rien qui les arrête , 
& qui contribue à leur corruption , &: 
les vents de terre & de mer , qui fe fuc- 
^ cèdent régulièrement les uns aux autres^ 
^ balayent , pour ainfi parler , & empor- 
tent toutes les exhâlaifons qui provien- 
nent des terres nouvellement découver- 
tes, & mifes en œuvre , qui ne peuvent 
manquer d'être mauvailes. Ce feroic 
alTurément un moïen efficace , pour ren- 
dre le pais plus fain , & dont tous ceux 
qui ont quelque connoifTance dans la 
Médecine tomberont aifément d'ac- 
cord. 

^ Il ne feroit pas difficile d'égaler par 
d'autres moyens la défenfe ^h. fureté 
qu'on prétend trouver en laiflant \ç:% 
bords de la mer couverts de palétuviers. 
Il n'y àuroit qu'a planter plutiéturs rangs 
de raquettes , elles feroient un meilleur 
effet fans produire le même incon vé- 
nales vi, nient. Je parlerai amplement de cette 
V,Ê, plante dans un autre endroit. Ou fi le 
qu'on terrain n'y étoit pas propre , on pouf- 
frST' "^^^^ mettre plufieurs rangs de cirroniers« 
enîap's. les uns devant les autres àuiie diltance 
lauvicn/'-'^^^^^^^'^^^^^ ^^^ endroits jufqu'aufqicls 
la mer peut venir dans fon plus grand 



Françotjes de /' Amérique, î 5 7 
fîax. On poimoit même les planter en— — 
forme de redans, & les tenir a telle liau- ly^i* 
teiir , qu'on pût faire un parapet dans les 
angles faillans derrière le dernier rang , 
pour pouvoir découvrir par delTus. Car 
quoique les feules raquettes ou les ci- 
tronniers ne puiiTent pas garantir du 
coup de fufil ceux qui feroient derrière., 
il eft au moins très-fur qu'ils les empè- 
cheronr d'être forcés , Ôc qu'ils feront le 
même efïet que les mangles, fans cau- 
fcr le même inconvénient , fans occu- 
per tant de terrain, & fans empêcher 
l'adtion des vents. 

Les tîtoifons du Bourg étoient la plu- Bourg de 
part de fourches en terre , couvertes de ^^^^^ 
taches. Il y en avoit quelques-unes de 
charpente a deux étages , couvertes d'ef- 
fcntes ou de bardeau. Toutes ces mai- 
fons au nombre d'environ foixante ^ 
étoient occupées par des Marchands ^ 
par quelques Ouvriers en très petit 
nombre , & par beaucoup de Cabarets. 
Le refte fervoit de Magafms où les Ha- 
bitans mertoient leurs Sucres ôc autres 
marchandifes, en attendant la vente ou 
l'embarquement. Teléroit le Bourg de 
la petite Rivière âu mois de Janvier 

- L'Eglife ParoiiTiale étoit éloignée du Eg^^^^ ^^ 



N 



il.::! ■ ! 



î 5 S Nouveaux Voyages aux Ijles 
Bourg d'environ deux cens pas , fi cou- 
^ 701, verte & -fi cachée dans les hailiers , que 

Riv^ele ' ^°"^ ^^"^^^ ^^ ^^ P^^^^ ^ ^^ trouver. Le 
. ivicre. Cimetière au milieu duquel elle étoit , 

n'avoir ni muraille ni clôture. C'étoit 
une Forêt épaifTe de toutes fortes de 
broufTailles , où il falloir faire un nou- 
veau défriché chaque fois qu'on y devoir 
enterrer quelqu'un. Cette Eglife étoit 
de fourches en terre , couverte de tête 
de Cannes , pallifTadée jufqu'aux deux 
tiers de fa longueur de palmiftes refen- 
dus. Le refte étoit tout ouvert, & par 
conféquent fans porte ni fenêtres. Une 
clôture de palmiftes faifoit uncf fépara- 
tiomqui^ appuyoit l'Autel , derrière Ic^ 
quel écoit une efpece de petite chambre 
fans porte ni fenêtres , qui tcnoit lieu de 
Sacriftie. Nousj entrâmes , & n'y trou- 
vâmes autre chofc qu'une méchante ta- 
ble , & un mauvais coffre de bord , c'eft- 
â-dire , un de ces coffres , que les Mate- 
lots portent dans les Vaifïeaux , plus lar- 
ge au fond qu'au defifus, qui étoit cou- 
vert d'un morceau de toile gaudronnée, 
La clef de ce coffre étoit attachée avec 
mie éguillette d'écorce â un poteau. Nous 
l'ouvrîmes , & nous y trouvâmes les or- 
memens de l'Eglife , qui pouvoicnt dif- 
ipu&er lej)a6 à tous lesplus faleS;^ lespltts 



françotfes de tAmêrî^ae. î 5 ^ 
déchirés , ^ les plus indignement trai- — — 
tés qui fiilFcnt au monde. > 170; 

La parère de l'Autel confiftoit en 
trois ou quatre couvertures ci- devant 
iit toile peinte 5 moitié attacliées , moi- 
tié pendantes , qui fervoient à empèchçf 
le vent lorfqu il n'étoit guéres fort. Une 
Image de papier étoit attachée au milieu 
à peu près de cette tenture , & quatre 
Chandeliers d'étain , petits , faks & dé- 
pareillés 5 étoient des deux côtés d'une 
petite armoire , qui occupoit le milieu 
de l'Autel , & qui fervoit de Taberna- 
cle 5 au-defïus duquel il y avoir un petit 
.Crucifix de léton tout difloqué. 

Le refte de l'Eglife répondoit parfai-= 
tement à ce que je viens de décrire , 
tant pour la pauvreté , que pour la mal- 
propreté. Je n'ai pas vu l'Erable de 
Eethléem où notre Sauveur a voulu naî- 
tre , je fçai qu'elle étoit pauvre^, mais je 
^oute qu'elle fût auffi mal-propre , êc j'ai 
lieu de croire , que depuis qu'il en eft 
forti 5 il n a jamais eu de maifon plus 
falc & plus en défordre que celle de la 
petite Rivière 5 celle du Cap étoit un 
exemple de propreté en comparaifon. 

Nous en fûmes fi fort fcandalifés , 
*que notre Supérieur général entra dans 
4ine faiatc colère ^ & commenta à faire 





I ^o Trouve dus: Voyages aux Iftes 
• une mercuriale très vive au pauvre Peré 
. Bedarides, qui étoit venu nous recevoir,. 
Celui-ci lui répondit , que ce n étoit pas 
fa Paroiffe , qu'il ne s'y trouvoit que par 
accident , parce que le Supérieur de la 
Million , qui en éroit Curé , ayant des. 
affaires au Quartier qu'il deffervoit , l'a^ 
voit prié de venir tenir fa place pour ce 
jour-là. Cette raifon croit bonne , ^ 
fatisfit notre Supérieur. Il envoya cheiv 
cher des Nègres, & fit nétoyer l'Eglife- 
&: les environs autant que la folemnité 
du jour 5 & du rems le purent permettre. 
Il nous obligea le Père Bedarides & moi 
de dire la Meffe , fe réfervant pour lui 
la Mefïe Paroiffiale , afin de pouvoir 
parler au Peuple fur l'état de leur Eglife. 
Nous confommâmes les particules con- 
faciées , qui étoient dans le Ciboire , & 
il fut réfoîu , qu'on n'y garderoit plus le 
Saint Sacrement juCqu à ce que l'Egliic 
fût dans un état plus fur , plus décent ,, 
& plus convenable à -la grandeur de 
Dieu qu'on y adoroit. 

Les Habitans s'étant rendus à l'Eglife 
à l'heure de la M elfe , furent furpris de 
la Harangue que notre Supérieur géné- 
ral leur fit : car il les menaça d'interdire 
leur Eglife. Cependant il les tourna fi 
à propos 5 qu'à la fia du fer vice , ilspro- 



T rancoïfe s àe l'Amérique. lél 
Aiircnt de fe'coaifer pour faire uneEgli- - — ^ 
fe neuve & plus décente , & qu'en at- lyoî-. 
tendant ils feroient travailler àts le len- 
demain à mettre- celle-ci dans le meil- 
leur érat qu'il fe pourroir. 

L'Habitation que nos Pères avoient 
achetée depuis qu'on avoit tranfporré la 
Colonie de Sainte Croix à S. Domin- 
aue , étoit dans cette Paroifife , a côté de 
certames terres, qui éroienr affedées à 
la maifôn Cunale. C'éroit-là où l'on 
avoit apporté les Nègres &: tout l'atti- 
rail de la Sucrerie que no iis avions à 
Sainte Croix. Mais nos Pères avoient 
été fi mal avifés , qu'au lieu de commen- 
cer une Sucrerie aulîî toc qu'ils furent 
arrivés , ils vendirent les chaudières ôc 
tout l équipage du moulin , & peu s'en 
fallut qu'ils ne vendifTent auffiies Efcla- 
ves 5 fous prérexie qu'ils n'avoient pas 
de terre pour les occuper , comme (i la 
terre pouvoit manquci; à S. Domingue 
ou par achat , ou par conceffion . Ils re- 
connurent enfin la faute qu'ils avoient 
faite , oc achetèrent le terrain où nous 
trouvâmes leur Sucrerie , dont il fallut 
que laMiffion de la Guadeloupe payât 
la plus grande partie. Ils achetèrent aup 
fi des chaudières , 6c le refte de i 'équi- 
page d'une Sucrerie bien plus chère- 



I 




ï Si Nouveaux: P^oyagès aux ïfles 
mène qu'ils n'avoient vendu le leur : Il 
y avoit un an & demi qu'ils avoient 
commencé à faire du Sucre fur cette 
nouvelle Habitation , qui étoit éloignée 
du Bourg & de l'Eglifc d'environ fix à 
lept cens pas. 
Portrait Lc Supérieur de notre Miflîon de S; 
^■eu7de E>^^îiingue étoit un Religieux du Con- 
s. 00- vent de Limoges , nommé le Père Na- 
«i?sue. yieres. C'étoit un homme de trente-huit 
à quarante ans , fort agilTant , & qui 
avoit un talent extraordinaire pour fe 
fatiguer beaucoup, fans rien avancer 5 
excellent Religieux pour demeurer dans 
un Cloître , mais le plus inepte pour les 
chofes du dehors i le plus grand diffipa- 
îeur de biens & du plus mauvais ordre 
da^?^ ^^s affaires , que j'aye jamais connu. 
C'étoit-là le fondement des plaintes que 
les Religieux avoient faires contre lui , 
<& le fujet de notre voïage , ^ de ma 
commiflion. Caii pour tout le refte , il 
etoit irréprochable , fa vie & fcs mœurs 
étoient hors d'atteinte, & je ne reçus 
pas la moindre plainte contre lui, ex- 
cepté i^ur ce que je viens de dire. 

Il s'étoit avifé de loiier nos Nègres 
^ notre Sucrerie à un de jaos voifms 
appelle le fieur de Laje , pour la fom- 
mz de dix mille francs par an , dans le 



Françoîfes de ï Amérique, ï ^ J 
téms qu'il poLivoic faire du Sucre pour — -.^a»* 
plu; de trente mille livres , & il ne s'é- 170!. 
toit pas contenté de faire ce mauvais 
marché , contre le gré de tous les autres 
Religieux , mais il avoit compris dans 
ce Bail les terres de la Paroilïe avec la 
maifon Curiale & toutes fes dépendan- 
ces ^ de forte que nous le trouvâmes lo- 
gé par emprunt dans une des cafés dit 
fieur de Laye , dont on pouvoit le met- 
tre dehors à chaque moment , fans au- 
tre reffource que de bâtir , ou de loiier 
une maifon dans le Bourg. 

Nous trouvâmes cziit maifon très^ 
î-nauvaife , & d'une mal-propreté à faire 
peur. Il y avoit un Religieux de la Pro- 
vince de Gafcogne , nommé la Jeunie i 
qui étoit depuis quelques mois à Saint 
Domingue , & n'étoit pas encore relevé 
d'une grande maladie , qui l'avoir ré- 
duit à l'extrémité. Le P. Navieres arri- 
va lorfque nous étions prêts de nous 
mettre à table. Le P. Beda-rides l'avoit 
envoyé avertir de notre arrivée , & il 
avoit appris en chemin ce qui s'étoit 
paffé à l'Eglife , de forte qu'il parut fort 
décontenancé en faifant (on compli- 
ment à notre Supérieur généraL 

Dès que nous eûmes dîné, le P. Su- 
|jérieuj: général , fit lire la Patente , par 




ï^4 Nouveaux' Voyages aux I^e$ 
— — — laquelle il m'inftituoit CommifTaire U 
tl<!>i. Viiitcur deia Miffion , avec les pouvoirs. 
l'Auteur les plus amples que je pouvois fouhaiter. 

mécom-^^^^^^"^^ aux Religieux de merccon- 
miffairc noître en cette qualité, & auflî-tôt il 
m;rr^' ^^"^^^ ^ cheval pour s'en aller au Quar- 
tier de lEfterrc à trois lieues de la peti- 
te Rivière , où il avoit réroki de demeu- 
rer pendant que ! exécuteroi^ ma Com- 
milîion. Il étoit du devoir du Père Be- 
darides d'accompagner le Supérieur cré- 
fléral qui s'en ailoit a fa maifon , mais il 
refta avec moi , pour être préfent à. ce; 
que j allois commencer en vertu de mes 
pouvoirs. 

Après les cérémonies ordinaires , je- 
donnai cinq jours aii P. Navieres , pour 
préparer ics comptes , & pour me four-, 
nir un état àts dettes actives 5c pjffives. 
de ia maifon. Je lui laifTai aulîî iin mé- 
moire àt^ faits fur lefquels je voulois 
être inftruit , & je partis avec le P.ere- 
Bedarides pour aller à l'Efterre joindre 
notre Supérieur général, avec lequel je. 
devois demeurer. 



^rançoifes de t Amérique. 1^5 



— 170Î, 



C H A P I T R E V 1 1. 



I)efcription du J^drtîer de l'Efterre. 
MarUae d'fm Gentilhomme Gafcon, 

L'Eftcrre eft un Bourg à trois lieiies 
de la petite Rivierre. Si j'avois été 
mécontent de celui où nous mîmes pied 
à terre , de Ton Eglife Paroifîiale , & de 
la maifon du Curé, je fus en échange 
rbien farisfait de celui-ci , & de la beauté 
vdes terres & des chemins , par lefquels 
nous paffâmes pour y arriver. Il me fem- 
bloit être dans les grandes routes du 
Parc de Verfailles. Ce font des che- 
tnins de fix à fcpr toifes de large , ,^^^^»^ 
tirés au cordeau , dont les côtés font ^\^l ^; 
bordés de plufieurs rangs de citronniers l'Eftenc, 
plantés en hayes, qui font une. épaif- 
fcur de trois à quatre pieds , fur fix à 
fept pieds de hauteur , taillés par les 
côtés & par le delTas , comme on taille 
le boiiis , ou la charmille -, ce qui les 
rend fi forts ^ fî épais, qifil$ font im- 
pénétrables à toutes fortes d'éforts. Les 
maifons & Habitations que Ton trouve 
le long de ces magnifiques chemins , 
• put de belles avenues , de grands qirbres. 





(^ 



tyoî 



■^ 



î (j ^ Nouveaux Voyages aux IJÎes 
- chênes , ou ormes , plantés à la licrnc ; 
. Se entretenus avec foin : & quoique les 
maifons qui terminent ces avenues , 
n^ayent rien de grand ; ni de fuperbe 
pour la matière, 6c pour l'architedlure , 
elles ne laifTent pas de plaire beaucoup , 
parce qu'elles ont du bon goût , ôc quel- 
que chofe de nos maifons de Ncbleilc 
de* France, 

Le terrain eft tout plat , Se uni , la 
terre eÛ: gralfe , bonne Se profonde 5 Se 
comme nous étions alors dans la plus 
belle faifon de Tannée , on ne pouvoit 
fouhairer un plus beau tems , ni de plus 
beaux chemins , pour voir avec plaiiir 
ce beau pais. 

Le Bourg de l'Efterre étoit bien plus 
confiderable que celui de la petite Ri- 
vière. La plupart des maifons étoient 
de charpente à deux étages , bien prifes, 
palidadées de planches , couvertes d'ef- 
ientcs 3 occupées par de riches Mar- 
chands 5 bon nombre d'Ouvriers , de 
Cabarets , de Magafins pour les Habi- 
tans , qui compofoient plufieurs rues 
droites , larges, Se bien percées ^ en ua 
mot , tout fe relTentoit de la politelTe à\x 
Quartier , qui eft celui du beau monde , 
la demeure du Gouverneur , le lieu où 
fe tient le Confeil, Se ou les Habitans . 
font les plus riches. 



Trdnçoffes de V Amérique, i Gj 

l'Eslifc Paroifîiale n'éroit pas magni ^.- 

i» ^ • • •> 

nqiie , mais on pou voit s en contenter, lyoîe 

C'éîoit un Bâtiment de charpente de 
cjuatre-vingt pieds de long fur trente de 
Urgc 3 dont le comble en çnrayeure étoit 
propre. Elle étoLt planchécc tout au Egiifc de 
tour avec des baluftrcs & des contre- ^'^^^"^* 
vents. La Sacriftie étoit propjrc & bien 
rangée, l'Autel bien orné«^ les bancs à . 
peu près de même fîmctrie , & refpace 
qui régnoit entre les bancs , couvert d'un 
bon plancher. Il y avoit même une 
Chaire pour le Prédicateur, En un mot, 
nous trouvâmes toutes chofes en bon , 
état, & le Supérieur Général eut lieu 
d'être bien content de i'Eglife & du Cu- 
re , dont taut le monde loiioit extrême- 
ment le zèle , la piété , l'cxaditude ôc le 
bon exemple. Cétoitle P. Bedarides qui 
deffèrvoit cette ParoifTe depuis trois ans 
f8^ plus. Cette Eglife étoit un peu hors 
du Bourg. La Maifori Curiale qui y étoit j^alfe^ 
jointe, confîftoit en un corps de logis cuikU, 
de trente-fix pieds de long fur dix- huit 
de large , partagé en deux chambres baf- 
fes ôc deux hautes , avec un efcalier fous 
lequel il y avoit une petite dépenfe. Le 
tout étoit de charpente , bien paliffadé 
de planches, couvert d'elTentcs, bien 
propre & bien meublé. La cuifine étoit 



t.! 




ip»^ 



m M 




i6î Nouveaux Voyages aux IJles 
au fond de la cour avec le magafîn , jun 
1701, colombier en pied , une Ecurie & une 
maiion pour la famille des Nègres qui 
fervoicnt le Curé* Elle éroit compoféc 
d'un Nègre d'environ quarante-cinq ans, 
de fa femme à peu près de même âge 9 
& de deux enfans mâles de quinze a (çi-^ 
ze ans. Le derrière de la maifon étoic 
occupé par un affez grand jardin fort 
bien entretenu : le tout auiïï bien que le 
Cimetière , étoit renfermé dans une 
grande Savanne clofe de hayes de Ci- 
tronniers 3 qui dépendoif de la Maifon 
Curiale. • 

Le lendemain après la M elfe nous al- 
lâmes faluer M. de Galifet , qui com- 
mandoit toute la Colonie en Tabfencc 
de M. du Caiîe Gouverneur, qui éroic 
allé en France. Il demeuroir avec M. de 
Pary un des Lieurenans de Roy, dans la 
Maifon de M. du CafTe. Cette Maifon 
éroit fur une Habitation coniidérable -, 
que M. de Paty faifoit valoir en fociété 
îivec M. du Cafle. 
M. du M. du CafTe que fes fer vices & (on 
«luver "^^^^^^ °"^ élevé à la Charge de Lieu te- 
neur de nant Général des Arn^ées Navales du 
SéOo- f^Qi n'étoit encore alors que Capitai- 
ne de VaiHeau , & Gouverneur de la 
Tortue 6c Côte 4e S. Domingue. Car 

ecs 




Trançoifes de V Amérique, 1 6c) 
ces Gouverneurs n'ont pas la qualité de -^ 



Gouverneurs de S. Domingue, peut- 1701* 
erre à cauie que la partie principale de 
cette Iile appartient aux Eipagnois. Ce 
Seigneur après avoir acquis de très- 
grands biens dans ce Gouvernement , à 
la prife de Cartagene 5 &: dans les deux 
pillages de la Jamaïque , étoit allé en 
Coiu\ On diioit même , qu'il ne re- 
tourneroit plus à S. Domingue , ce Gou- 
vernement lui étant alors inutile. L'é- 
clat de fa fortune a attiré à S. Domin- 
gue quantité de Bafqucs fes compatrio- 
tes j ôc comme il eft naturellement ma- 
gnifique , généreux , bicnfaifant , ils • 
n'ont pas perdu leurs pas, non plus que 
quantité d'autres qu'il a avancés , & mis 
en état de pouvoir faire plaifîr à d'au- 
tres, pourvu qu'ils fuivent \<t^ exemples 
qu'il leur a donnés. 

M. de Galifet étoit un Gentilhomme 
Provençal , tout plein d'efprit. Je le 
connoilîbis pour l'avoir vu à la Marti- 
nique Capitaine d'une Coinpagnie dé- 
tachée de la Marine. Il av^it été envoyé 
vers la fin de i (^5^5. par le Comte de 
Blenac , pour commander à Sainte Croix 
Aptes la mort du fieur * * * qui en étoit 
Gouverneur. La Cour le nomma quel- 
que tems après au même Çpuvernemcnt. 



'im- 



ip 




mtm 



$70 Nouveaux P^oyages aux Iftes 
m II accompagna fa Colonie , quand oa 

1701* la transféra à S. Domingue : il fut établi 
M. de Commandant au Cap. Nous avions vu 
Gaiifet en pairanc par ce Quartier-là , les orands 
mandant etabliflemcns qu il y avoir , ôc quelques^ 
fu Cap. yj^g ^g çe^x q^'il com.mençoit à y faire , 
qui joints au pillage deCartagenc, lui 
.ont produit des biens immenfes. Com- 
mue nous le connoilîions parfaitement , 
3c que notre Supérieur Général étoit de 
fon Paiss il nous re^ut très-bien, de nous 
fit un millier , & plus , de civilités p 
verbales s'entend , ce que je croi devoir 
remarquer ici , parce qu'il eft du devoir 
d'un Ecrivain de dire les chofes comme 
elles font 5 6c de conferver religieufc- 
ment les caractères 'des pcrfonnes de de 
Jeurs Païs^ 

Nous ne connoiflîons point du tout 
M.d€Pâ. M. de Paty , qui étoit un des Lieutenans 

ty Lieu- ^q ^çy{ ^ cependant nous en fûmes très- 
tenant de. . A*-^}/- 1 r ^ 1; 
Soi. bien reçus. C etoit un homme tort poli 

ôc fort obligeant : il étoit du Pais de M, 
du Cafle qu'il regardoit comme le prin- 
cipal ouvrier de fa fortune , qui étoit 
déjà fort confidérablc , 6c çn train de le 
(devenir beaucoup plus, 

La Maifon de M. du CafTe, où ces 
Meflîcurs dcmeuroicnt , étoit grande Ôc 
^pnamodç, précédée d'une fort beilç 



17^U 



M de 

Glerc 



Franfoifes de V Amérique, jyt 
iâvcnue. La Salle étoit entourée des 
portraits des Gouverneurs de Carta- 
gene : c'étoit une partie du pillage de 
cette Ville, mais ce netoit pas la plus 
précieufe. 

Le Major de Léogane étoit un Créolle 
de la Guadeloupe, nommé du Clerc, qui ^'^^^ 
depuis s'eft rendu fameux par Tes entre- 
prifes Air les Portugais , & qui a péri en- 
fin à Rio Jeneyro. Son père , qui a voit 
fervi M. de Baas Gouverneur Général 
des Ifles , avoit eu la Majorité de la 
Guadeloupe , & avoit enfuite époufé la 
veuve du iîeur du Lion Gouverneur de 
Ja même Ifle. Il avoit été tué en k6^ï. 
iorfque les Ariglois attaquoient cette 
Ifle. M. du Cafle , qui avoit été (on in- 
rime ami, protégcoit le jeune du Clerc , 
lui jvoit fait avoir la Majorité de Léo- 
gane , ôc Tauroit pouifé bien plus loin , 
fans l'accident qui lui arriva à Rio Je- 
neyro. C'étoit un jeune homme plein 
de cœur 5 entreprenant ôc intrépide : il 
étoit allé en France avec M. du CafTe. 

Il y avoit encore un autre Lieiite- m. d^ 
nant de Roi qui portoit le nom de du ^'^^^ 
Cafïe , <iuoiqu'il ne fût point parent àiinanTdl 
Gouverneur. Nous le connoiffions , par- ^°i« 
ce qu'il avoir demeuré à la Martinique, 
où , fi je ne me trompe , il s'étoit marié, 

H ij 



m 







ifi Nmveaux Voyages au:^ Ijles 
*— — Il y avoit encore une Habitation à la 
J^joj. . Cabefterre au Quartier du Cul-de-Sac 
François. 

Le Gouvernement Politique ôc Mili- 
taire étoit entre les mains de ces MeC- 
iieurs qui félon les apparences s'en ac- 
quittoient bien , puiiqu on n'entendoic 
pas la moindre plamte contre eux *, cho- 
ie très-rare parmi des Habitans comme 
ceux de S» Domingue. On doit dire à 
la louange de M, du CaiTe , qu'il a été 
I le premier qui a fçû réduire les Habi- 

tans de lai Cote , & les accoutumer à l'o-» 
béiirance , fans leur faire fentir la pé- 
fanteur de ce joug. C'eft faire fon Eloge 
en peu de mots. Car il falloic avoir foa 
efprit 5 fa fermeté j fçs manières nobles 
& génére^fes , pour difcipliner des gens 
qui étoient aecoutamés a une vie l^er- 
nne , & indépendante , dont ils avoient 
paiTé la plus grande partie dans les bois , 
pu fur la mer. 

La Jiiftice ordinaire étoit adminiftrée 
par un Juge Royal réiident à l'Efter^re , 
comme il y en avoit un au Cap , au 
Port-Pàix & $u petit Goave. 

Le Confeil Souverain qui jugeoit les 
Appels de tous ces Juges 5 fe tenoit à 
l'Efterre , & la plupart des Confeillers 
a voient leurs Habitatiçris d^ns ce Quai,> 



1 



• Françoîfes de t Amérique, ij i 
Le plus ancien Confeiller, qui eft •»—-*—«* 
comme le Préiident du Confeil, lorf- 170Ï. 
qu'il n y a pas d'Intendant , étoit un 
vicuxFlibuftier , honnête homme , fage ai. te 
& très-riche , qui depuis nombre d'an- ^^^en 
nées s'étoit retiré de la courfe , où il an Com^- 
avoit amaiTé de rargenc : li s'écoit fait ^^^^\ 
une très-belle Habitation où nous allâ- 
mes le voir. Il s'appeUoit le Maire. Il 
étoit fort ami du Père Bédarides , & eu 
général , il aimôit tous nos PveH'^,ieiix'. 
Il était parfaitement bien logé 5 &; le 
tràitoic en grand Seigneur. 

Nous vîmes aulîi la plupart des aiitreâ. 
Confeillers de qui nous reçûmes beau-* 
coup de civilités. Nous n'euiîions pas 
manqué de rendre nos devons même 
au Commis Greffier ( car dans ce mon- GretÎKt 
de on a befoin de toutes fortes de gens ) fgj{^^°^^*^ 
mais il ne logeait point chez lui depuis 
quelque tems. Faute de prilon , il étoit 
aux fers dans le Corps de Garde , accii- 
fé d'avoir voulu forcer une jeune ma- 
riée. Comme il s'étoit fauve de Nan- 
tes , où il éroit Procureur , pour le même 
crime , &; qu'il avoit erfcare échappé à 
la Juftice du Cap , pour la même chofe , 
il étoit à craindre , qu'il ne payât cette 
fois toutes les fautes palïees , & cela au- 
rait été effeébivemcnt s'il n'eût trouvé 

H ii) 




mm^ 



174 'N'oUVemxVoyâgts âuxîfles * 
■ '-' ^f Recrée de fe faaver avec ceux quî 
1701. éroient attachés à la même barre de fer. 
Il faut croire que la délicatelTe de fa* 
confcience ne lui permettra pas de dé- 
rober à la ^oiznz^ ce qi^il lui doit de- 
puis fi long-tems. 
Mariage ^ Il y avoit peu de tems quand nous ar- 
Gemil î^ivâmes à S. Domingue , qu'un Gafcon 
homme Gentilhomme , ou foi difant tel , fit vio^ 
<5aicon. [encc à:une femme fans que la Jullice y 
pût trouver à redire. On nous en conta 
l'Hiftoire : elle eft trop Singulière pour 
ne la pas rapporter ici comme on nous- 
Ta dite. Je n'y mets rien du mien. 

Ce galant homme , dont je me dif- 
penferai de dire le nom , ayant entendu 
parler de la générofité de M, du Cade , 
ie vint trouver, ne doutant point qù'it 
ne fît pour lui , ce qu'il avoit fait pont 
une infinité d'autres. Il lui fit le com- 
pliment ordinaire, qu'il étoit un Gen- 
tilhomme j qui avoit mangé fon bien au 
fervice du Roi \ mais que n'ayant pas en 
le bonheur d'être avancé comme il le 
méritoit , & n'étant plus en état de con- 
tinuer de fcrvir , il avoit été obligé de 
quitter la France , & de venir chercher 
fortune. Que le connoiffanc comme il 
faifoit , il efpéfoit qu'il lui procureroit 
quelque moyen de fe remettre en état de: 



FranÇoifes de V Amerii^ue, ï f 5 
détourner continuer fes ferviccs ôi facri^ *- "^ 
fier fa vie poLirfon Prince. ^ 1701* 

M. du Calfe ne manqua pas de loi 
offrir fa rable & fa mailon , en atten* 
dant qu'il fe trouvât quelque oGcafiort 
de lui rendre fervice. Il lui dit de voir 
le pais , & de découvrir ce qui lui pour- 
toit convenir. 

Notre Gentilhomme vit quantité 
d'Habitans qui avoicnt beaucoup de 
Nègres , & comme la Gafcogne eft le 
pais des inventions , plutôt que des Let- 
tres de Change, il propofa à M. du 
CaiTe d'engager tous ces gros Habitans 
à lui donner , ou à lui prêter chacun ua 
Nègre. Car , difoit-il , le travail de leur* 
Habitations ne fera pas diminué pour un 
Nègre de naoins, & quand j'en aurai 
cinquante ou foixante , je ferai en étac 
de faire une bonne Habitation , & dç 
bien rétablir mes affaires. 

M. du CâfTe qui vouloir fe divertir , 
propofa cet expédient à une grofïc com- 
pagnie , qui mangcoit chez lui *, ÔC 
n'ayant pas remarqué qu'on fut d'hu^ 
nicur a donner là-dedans , il dit au Gaf- 
con, qu'il falloit fonger à autre chofe ^' 
fans fc preffer pourtant , parce que fa^ 
maifon étoit toùjouts à ion fervice ^ 
ça'il lui confeilioit feulement de bieai^ 

Hiv 



■^T 




T 7^^ IsTomemy: Voyages aux IJÎes 
*— - choifir 3 & que s'il avoir inclination pour 
«701. le mariage , un Gentilhomme ne man- 
quoic jamais de trouver des avantaoes 
confidérables dans le pa'is. ^ 

Cette ouverture plût au Gafcon , iî 
le mit en campagne , il chercha j il dé- 
couvrit , & réfoiut de tenter fortune. Il 
dit à M. du Caire , qu'il a voit trouvé un 
nid, que l'Oifeau feroit peut-être diffi- 
cile â furprendre ; mais qiie comptant 
lur la protedion » ii efpéroit en venir à 
bout. 

Cet oifeau étoit une vieille veuve Diep- 
poife, qui avoit eu la dépoiiille de fix 
ou fept maris j & fon nid étoit une belle 

Habitation , bien fournie de Nécrres 5 6c 
^e tout ce quipeut faire eftimer lîne per- 
fonne riche. Elle étoit entre l'Eilerre & 
le petit Cul-de-Sac. 

Le Gafcon ayant bien médité fon def^ 
fein 5 partit revêtu de [es plus beaux ha- 
bits, monté fur un cheval de M. du Gaf- 
fe. 11 paflTa devant cette Habitation en- 
yiron le temsdu dîner; il y entra fous 
prétexte de fe mettrç à couvert d'un 
pam de pluye, il ht fon compliment à 
la vieille d'une manière qui lui fit d'au- 
tant plus de plaifir , qu'il y avoit long- 
tems qu'elle n'avoit entendu rien delî 
ipirituei. Elle le retint à dîner félon h 



1 



■ Trdnçoife s de V Amérique, 177 
•coutume. Pendant qu'on fut à table , il =— — 
ne nYanqua pâs de lui faire fa cour tout 170! 
de fon mieux -, & il remarqua avec joye , 
que Tes manières ne déplaifoient pas à la 
vieille. Il demanda fon cheval quelque 
tems après qu'on fût forti de table , & 
palTant à la cuifine fous quelque prétex- 
te, il diftribua quelque argent aux Do^ 
msftiques, qui furent d'abord dans les 
intérêts. 

La vieille apperçiit qu'il oublioit fe^ 

bottes en montant à cheval , ( car on 
doit croire qu'il s'é toit fait débotter 
•avant de fe mettre à table , ) elle l'en fît ? 
fouvenir -, mais il lui répondit qu'il lail- 
foit chez elle bien autre cbofe que des 
bottes , & qu'il doutoit qu'il pût jamais 
.le reprendre. La vieille entendit ce qu'il 
vouloir dire , &: s'en fçut bon gré* Il par- 
tit 5 bc fut coucher fous quel qu'autre 
.prétexte chez un Habitant à deux lieiies 
delà. Il ne manqua pas de revenir le 
lendemain à pareille heure qu'il étoit 
venu le jour précédentr Les Domefti- 
ques , que fa libéralité avoit gagnés , i^ 
preiTerent d'avertir leur MaîtreiTe de fors 
arrivée , ^ de prendre fon cheval : ii 
entra en même tems où étoit la Dame ,- 
& après l'avoir faluée \ Madame , lui 
dit-Up ne croyez pas c^ue je fois venii 



m 






lyoi 



1 7 S Nouveaux Vojages aux Ifles 
- pour reprendre ce que je laifTai hier chez 
vous 5 il n'eft pkis à moi , vous efîi êtes 
la maîtrefife pour toujours. La vieille 
croyant ou feignant de croire qu'il par- 
loit de (ts bottes , le remercia , & lui 
dit , que cela n étoit point à fon ufagc > 
& fur le champ dit à une fervanre de les 
rapporter. Mais le Gafcon lui dit , qu'il 
ne s'agifïoit pas de bottes , que c'étoit 
fon cœur qu'il avoit laifTé chez elle -, qui 
s'y trouvoit ii bien , qu'il n'y avoit pas 
d'apparence qu'il en voulût for tir , & 
que cela étant ainfi , il étoit jufte qu'il 
s'arrêtât où fon cœur avoit fixé fa de* 
meure. Il continua de l'entretenir fur ce 
ton pendant le dîner 3 &: pendant tout 
l'après-dîné. La nuit s'approchant , la 
vieille lui dit , que quand il voudroic 
on lui amcneroit fon cheval. Hé pour- 
quoi faire , Madame , hai dit- il , mon 
cœur ne fortira point d'ici , il eft fait 
pour le vtDtre, je tenterois l'impodible , 
il je voulois les féparer. En bon François, 
Madame , continua-t-il , cela fignifiç 
que je vous aime , ÔC je vous croi de trop 
bon goût , pour ne me pas rendre le rét- 
ciproque en devenant ma femme, Juf- 
qu'ici les douceurs du Gafcon avoient 
lait plaifir à la vieille *, mais le mot de 
mariage lui Bx. peur. Elle prit fpn fé- 



1 



françoifes de tAmertcfue\ iff 
ncux, elle voulut même fe fâcher : le — -^ 
Gafcon fans fe démonter continua fes lyoi, 
fleurettes, oc jura enfin qu'il ne met- 
troit pas le pied hors de la maifon , 
qu'il ne fût fon mari. 

On foupa , & quoique la vieille parût 
un peu de mauvaife humeur , il ne laifïà 
pas de l'entretenir de fon amour , & de 
lui vouloir perfuader qu elle l'aimoit , 
mais qu'elle vowloit feulement garder 
quelques mefures avant de le lui décla- 
rct. Après le fouper , il trouva une 
chambre prête, ou il fe retira après 
avoir conduit la vieille dans la ficnnc , 
ôc lui avoir fouhaité une bonne nuit, ' 

Il fçût par les Domeftiques , qu ua 
certain Marchand Nantois nommé 
Gourdin faifoit l'amour à leur Maîtref- 
fe , que les chofes étoient fort avancées , 
& qu'il devoit venir la voir le lende- 
main matin. Il conclut de cet avis , que 
la mauvaife humeur oà s'étoit trouvée 
la vieille n'avoir point d'autre fonde- 
ment j & il réfolut de fe dcb^affer de 
ce M. Gourdin, 

Le jour étant venu , & la Dame levée, 
il entra en converfation avec elle en at- 
tendant M. Gourdin, & l'ayant vu ve- 
nir , il (e mit fur la porte de la niaifoa 
jUvec un maître bâton à côte de lui. M» 



tyoi 



Pocrm 

%ft un 

terme de 

mépris 

qnon 

«onne 

auxNan- 

îoisà 

caufe de 

leur tne( 

^uinerle. 



jrSo Nouveaux F'oydffes aux Ijles 
Gourdin étant defcendu de cheval , fur 
un peu fiirpris de voir un homme ga- 
lonné & en plumet fur la porte de fa* 
prétendue. Il s'approcha cependant d u- 
ne manière foumife. Mais le Gafcon 
liauiïant la Toix , que cherchez- vous , 
M . lui dit-il , à qui en voulez-vous ? M. 
lui répondit humblement le Marchand 
Nantois , je fouhaite parler à Madame 
NN. A Madame NN. reprit IcGalcon, 
vous vous trompez \ c'êft à moi qu'il 
faut parler à préfent. Ne feriez- vous 
point par hazard M. Gourdin ? Oiii M» 
dit le Marchand , à votre fervice. Oh , 
apprenez petit Marchand Nantois, que 
Madame NN. eil faite pour un Gcntil- 
î^omme camme moi , éc non pas pour 
un Pocfin comme vous. Vous êtes M. 
Gourdin , & voilà M. Bâton, ( prenant 
le bâton d'une main, & fon épée de 
l'autre , )■ qui vous fîgnifie , que fi vous 
avez jamais k hardielTe de pcnfer à Ma- 
dame NN. il vous brifera bras & jam- 
bes j,& fans autre compliment, il com- 
mença à le charger d'importance. La 
vieille fôrtit pour empêcher le défor- 
dre *, mais M. Bâton qui eontinuoit tou- 
jours fon adion , obligea M. Gourdin 
de s'enfuir du côté de fon cheval. Le 
Negxc qui le tefîoic lâcha la bride , ^ 



1 




Trançoifes de ï Amérique, itt 

s'enfuit, de peur d'avoir fa part de la ---« 

diftribiition que fon Maître recevoit v 170Î. 
le cheval en fie autant, U M. Gourdin 
couroit après tous les deux, toujours ac- 
compagné de M. Bâton , jufqu a ce que 
la vîreiïe de Tes jambes l'eut mis hors de 
la fphere de fon adiviré. 

Le Gafcon triomphant revint à petit 
pas de fon expédition , &: jcttant le ba^ 
^ ton avec une poignée de monnoye , voi- 
là , dit-il , pour le maître du bâton , car 
il eft jufte de recompenfer ceux qui ont 
eu part à la vengeance de Madame. Puis 
s'adreiïant a la vieille qui étoit fâchée , 
ou qui la contre faifoit \ voilà Madame , 
un échantillon de ce que je ferrai pour 
vous , &: comme je traiterai ceux qui 
vous petdront le refpcd. Je n'ai pas 
voulu poulTer les chofes à bout , afia 
que ce malheureux fut témoin de m;^ 
modération , & en même tems un exem- 
ple , pour retenir daas le devoir d'autres^ 
téméraires comme lui. 

Notre Gafcon eut foin de donnei 
avis à M. duCaife de ce qui fc palfoit^ 
êc il tourna fi bien le cœur de la vieille, 
que le Dimanche fuivant 011 publia un; 
Ban , & ils fe marièrent le Lundy , s'é- 
tant fait lun a l'autre une donation- 
entre- vifs ^ de tous- kurs biens pré=* 



PI 




tSi NoHveAHx Voyages aux Ifles 
fens & avenir. Ce qu'il y eût de fâ- 
!• çheux dans toute cette avanture, fut 
que M. Gourdin ne put fur vivre à la 
perte qu'il avoit faite de fa maîtreffe. 
Il s'alita dès le lendemain du maria- 
ge, & mourut en moins de cinq ou 
Bx jours. 

Ce mariage fit grand bruit dans l'Ifle , 
&: la diligence avec laquelle il avoir 
€té conclu furprit tout le monde. Les 
voifines de la vieille lui en ayant témoi- 
gné leur étonnement , elle leur dit , 
avec la naïveté naturelle des Diéppoifes: 
Hé que diable voulez- vous , il falloir 
bien fe marier , jpour obliger ce Gafcon 
à for tir de la cale : car il avoit juré de 
^ en pas fortir fans cela. 






Fratjçoifes de V Amérique, i%$ 



wm 1701.- 



CHAPITRE VII I. 

De U Plaine de Leogane. Des fruits , 
0- des arbres qui y 'viennent. Des Che-- 
vaux , & des Chiens fauvages. Des 
Cajmans on Crocodiles, Hifloire d'an 
Chirurgien. 

ON prétend que tout le Pais, qui 
eft depuis la Rivière de i'Artibo- 
nire , jufqu'à la plaine de Jaquin , qui 
cft du côté du Sud , a été érigé en Prin- 
cipauté fous le nom de Léogane , en 
faveur d'une fille naturelle de Philippe 
III. Roi d'Efpagne : on dit même que 
cette PrinceUe y a fini fes jours , &: on 
voit encore les rcftes d'un Château 5 ^ R^^"|f 
qu'on fuppofc lui avoir fervi de demeu- ^^''^^ {^, 
re 5 qui doit avoir été confidérabie , (\ Léogaac,- 
on en juge par les ruines qui en relient. 
Il éroit fitué dans un lieu qu'on appelle 
à préfent le grand Boucan , à deux lieues 
©u environ de l'Eftcrre. J'ai été voir ce 
«pi en refte. J'y ai trouvé encore quel- 
ques voûtes aflez entières toutes de bri- 
ques 5 grandes & bien travaillées. Il y 
^n aitfoit bien davantage , fi les Habi-* 



i.rv.r.j' j 





I f) 4 NouiJèaux Voyages aux IJles 
•»«*—* tans ii'avoicnt démoli ces bârimens pour 
#701. avoir les briques , & s'en fervir à fairs 
les Cuves de leurs Indigo teries. Ce 
Aqneduc ^}^}^ y a de-plus entier , efl un Aqueduc 
eu châ qui conduifoit l'eau de la Rivière au 
e>nateau. il a plus de cinq cens pas de 
long , du moins autant que j'en pus ju- 
ger à la vue. Sa largeur par le bas eft 
d'un peu plus de huit pieds, venant à 
quatre pieds & demi par le haut. La ri- 
gole a deux pieds Sc demi de large , fur 
dix huit à vingt pouces de profondeur : 
il y a apparence que l'extrémité qui le 
joint à la Rivière, ou la Chauiïee , ont 
reçu quelque dommage , puifque l'eau 
n'y vient plus. Ce Château étoit bâti 
fur un terrain un peu élevé au milieu 
d'une vafte favanne. L'air y eft très-pur, 
la Rivière qu'on peut détourner aifé- 
ment, &: faire palTer par cet endroit, 
apporteroit mille commodités à une 
Ville qui y feroit bâtie. On nous die 
aufîi , que c'étoit ce lieu-là qui avoit été 
ehoili l'année précédente par M. Rcy- 
neau, pour placer la Ville qu'on pro- 
jcttoit de faire. On l'auroit pu fortifiet 
â plaifir , & elle feroit devenue très-» 
confidérable. J'ai appris qu'on l'a pla- 
cée dans un autre endroit , 011 il s'en 
faut beaucoup qu'on ait a-Quvé k& noo- 



Tra^fotfes de V Amérique, \%^ 

ïïîcs commodités qu'on aiiroit eues dans ■ — * 

ceki-ci. . ^70^»' 

L« Confeil Supérieur & la Juftice 
ordinaire de S. Domingue avoient eu 
la générofité de gratifier le Roi du titre 
de Prince de Léogane , qu'ils ne "^an-^^LeRol 
quoient jamais de lui donner dans leurs pn^cedé: 
Arrêts & Sentences après les qualités de Léogane. 
Roi de France & de Navarre , comme 
on lui donne celui de Comte de Pro- 
vence. La Cour les a remercié de leur 
ptéfent , & leur a défendu d'ajouter 
quoique ce Toit aux qualités de notre 
Monarque fans Tes ordres exprès. 

Le terrain qu'on appelle P^'op^-'^^^^ï^'^ f/jgfn^ 
la plaine de Léogane peut avoir douze- 
à treize lieues de longueur de l'Eft à 
rOucft fur deux, trois & quatre lieues 
de large du Nord au Sud. Cette belle 
plaine commence aux montagnes du 
grand Goave, & finit a celles duCul de- 
Sac. C'eft un païs uni, arrofé de plu- 
iieurs rivières & ruilTeaux , d'une terre 
profonde , 6c tellement bonne , qu elle 
cft également propre à tout ce qu'on 
lui veut faire porter , foit Cannes , Ca-» - 
cao , Indigo , Rocou, Tabac 5c autres 
marchandifes , foit pour le Manioc , le 
Mil , les Patates , les Ignames- 6c toutes 
fortes de fruits , de pois ^ d'herbes 
potagères. 



M 





Les Cannes y viennent en perfed:iotjf. 
1701. Leur douceur répond à leur groflear , 
& à leur hauteur , & comme la terre eft 
profonde , les rejettons que les fouches> 
produiront au bout de trente ans , fe- 
ront auffi bons que ceux de la première 
€oype 5 & donneront un Sucre auffi bon, 
& auffi beau qu'on en faffe aux Illes du 
Vent. Il eft vrai , qu'on a eu de la pei- 
tie à réiiffir dans les commencemens , 
êc que le trop de nourritu?re que la terre 
foiirniiîoit aux Cannes , les rendoit graf- 
fes, & difficiles à purger. Je vis ce dé- 
faut dans les Cannes de notre Habita- 
tion que nous avions affermée au fieur 
de Laje , qui rcndoient un jus gras , 
qui ne produifoit qu'un Sucre molaffe , 
ic très difficile à blancliir. Ccîa lïd" 
m'empêcha pas de les affurer que ce dé- 
faut fe corrigeroit bien-tôt , &: de lui- 
înême , & qu'en une ou deux coupes , 
Ms auroient les plus belles & les meil- 
kurcs Cannes qu'on pût fouhaiter , par- 
ée qu'il ne faudroit pas davantage de 
tems à leur terre pour fe dégraiffier , & 
fc purger de fon iel &: de fon nitre. Ce 
que je prédis s'eft vérifié , & fc vérifie 
encore tous les jours, &: on voit fortir 
suc^ de de la plaine de Léo^ane à^s Sucres^ 
^éopiie. blancs & brius d'une beauté où il n'y a 



1 



Trançoifes de tJmertijue, iS/ 
fïen à défuer. Les RafKneurs de France 
prétendent trouver plus de profita tra- lyow 
vailler les Sucres bruts de S. Domingue 
que ceux des Ifles , ^ les font valoir 
trois & quatre livres par cent plus quer 
les autres Sucres. 

Je ne crois pas qu en matière de Ca- 
coyers , on en puifte voir de plus beau ^ 
que ce que j'ai vu à Léogane chez M. de 
la Bretefche, dont l'Habitation étoit 
tout auprès de la PàroiiTe de l'EfterrCi 
Je ne pouvois me laffcr de confidcrer Cacofst^ 
ces arbres , qui pat leur groffeur , leur gan^" 
hauteur , leur fraîcheur U^ les beaux 
fruits dont ils étoient chargés , flirpaf- 
foient infiniment tous ceux que j'avois 
vus jurqu'alors. On fait une quantité 
prodigicufe de Cacao au fond des Nè- 
gres. C'eft un endroit à huit lieiies au 
Sud du petit Goave , en allant à la plai- 
ne de Jaquin. Tous les environs de la 
Rivière des Citroniers, èc de celle des^ 
Cormiers à deux lieiies ou environ au 
Sud de la Ville de Léogane , auffi bien; 
que routes les gorges des montagnes qui 
font de ce c6ré-là , font des forets culti- 
vées de Cacdyers. On ne peut croire k 
quantité d'arbres de cette efpece que 
l'on y cultive , la beauté du fruit que 
l'on y recueille , ôc la facilité qu'il jn 





t SS Nouveaux Vdjagés aux ïfies 
d'aiigmenrer les plans de ces arbres danà 
3701. ces lieux qui fembleHC être faits expiés 
pour cela , & où le terrain gras , frais y 
profond, a couvert du Soleil trop ar- 
dent , & des mauvais vents , fournit tout 
ce qui eft nécelFaire pour f^iire des Ca- 
coyercs auffi belles, & d'un aulîî bon 
rapport que celles des Efpagnols de Tcr^ 
re-Ferme. 

L%.nt! , ?'' ,^^'.°"^^ ^^^^ beaucoup d'endroits 
de la plaine dé Léogane àQS lits de cer- 
taines pierres blanches, alTez dures , dc 
pelantes , de la figure pour l'ordinaire 
dQS galets qui font au liord de la mer ; 
dont on fe fert pour faire de la chaux^ 
Ces lits fe rencontrent à différentes pro- 
fondeurs au-deiTus de la fuperficie du 
terrain. Plus le terrain efl bon ,. & plus 
il faut foiiJler avant pour les découvrir. 
Je n'ai point éprouvé la qualité dé cette 
chaux. Elle m'a paru très-bonne. C^ 
què^j'eii puis dire , eft que l'Aquéduc du 
Château de Léogane , que j ai raifon de 
iuppofer avoir été bâti avec cette chaux , 
eft d'une très-bonne maçonnerie^ 

Remar- ^^ ^^ Vrai que quand le mortier aii^ 

^TnZ^'''''t\^T^^''''''^^ ^^ long tems qu'il y 
a qu il eft employé , l'auroit bonifié. Car 
c eft une chofe conftante , que les murs 
anciens n'ont pas été fabriqués autre- 



P r AfiGoife s de V Amérique, 1S9 

tuent que ceux que l'on fait aujourd'hui, ^ 

Ce qu ils ont eu ûc particulier , c'eft l'at- 1791, 
tention qu'ont eu les Arcliitedcs dans 
le choix des matériaux qu'ils ont em- 
ployés, dans le fable , la chaux , la pro- 
portion entre l'un & l'autre , le coroi 
qu'il leur faut donner ayant de les met- 
tre en œuvre , la po Çtion àts pierres y^ êc 
leur choix. Après quoi pn peut afïûrer , 
quelelongefpacede rems qu'elles ont 
demeuré les unes auprès des autres , leur 
a donné lieu de s'approcher en croiffant, 
de s'unir , & de s'enchâiïer , pour ainfi 
dire , les unes dans les autres , ôc de ne 
faire plus qu'un corps avec le mortier 
qui les avoir unies enfcmblc. C'eft ce 
qui fait que les anciens murs font fi dif- 
ficiles à détruire , fans qu'il faille rccoiv 
rir, comme font quelques gens , à la 
compolition du mortier dont on s'cfl: 
fervi, qu'ils prétendent avoir çté fait 
avec dufang de Bœuf , ôç autres fem- 
blables rêveries. Il n'y a qu'à lire Vitr^- 
vc dans fa fonrce , ou chez fes Commen- 
tateurs , pour voir ce que je viens dç 
dire , & être pcrfuadé qu'on fait à pr^- 
fent 5 ce qu'on faifoit il y a trois mille 
ans , quand les Ouvriers qu'on employé 
font honnêtes gens, de qu'ils fcavenf 
^uri^iéticr, * . * 



r 




f 701' 



î^o KPouveaux Voyages aux Ijles 

L'Indigo a été la marchandifc favo- 
rite de S. Domingue pendant un très- 
long tems. Il eft confiant que le terrain 
gras Se profond comme il effc , y eft très- 
indîRo propre , & que {ans faire tort aux Efpa- 
j^'.^„j^°" gnols , l'Indigo d« S. Domingue coupé 
dans fon tems , Bc travaillé avec foin » 
ne le cède enxifin à T Anil de Guatimala , 
que quelques Ecrivains appellent fim-plc- 
jînent du Cuatimaio. Je fuis perfuadc 
que ces prétendus connoiffcurs ne dif- 
tingueroientpasl'unde l'autre , fi on \c% 
leurpréfentoit étant piles ^ew façonnés 
^e même ou embalés de même façon. 
J'ai parlé amplement de cette mar- 
'chandife dans la première Partie de ces 
Mémoires *, ce qui m'en refle a dire , eft 
'que la trop grande quantité qu'on en 
mfoit , l'ayant fait tomber à un prix 
modique , les meilleurs Habitans de S., 
Dommgue ont jugé fort prudemment 
qu'il valoit mieux s'attacher à faire du 
Sucre » fondés fur cette maxime géné- 
îale & infaillible , que toutes les den- 
rées qui fe confument par la bouche , 
font toujours d'un meilleur débit, & 
4'une vente plus facile , & plus affurée » 
que celles qui n'ont pas ce débouchc- 
ment. 

On ne laifle pa^ pourtant de faire 



Françoifes âe l'Amérique, 1 9 f 
■beaucoup d'indigo dans toute la Cote , « 

parce que c'eft par cette Manufadture , 1701^ 
& par le Tabac qu'on commence les Ha- 
bitations , à caulc qu'il n'y faut pas ua 
grand attirail 5 ni beaucoup de Nègres , 
& que rendant un profit prompt èc coïh- 
ijdérable 5 elle mec les Habit ans en étac 
de faire des Sucreries , qui eft le peint 
où ils afpirent tous, non Feulement pour 
le profit qu'on trouve dans la pratique 
du Sucre , mais encore parce qu'une Su- 
crerie les met au rang à^B gros Habitans, 
au lieu que l'Indigo les retient dans la 
4:lafre des petits^ Telle eft la yanité de 
nos Infulaires. 

Les Patates , les Ignames , les Bananes Patates 
:& les Figues viennent mieux à Léoga- ^^ i-éo- 
ne, que dans nos Ifles du Vent : elles ^^^^*' 
ni'ont paru de meilleur goût , èc pour 
f ordinaire elles font plus groflcs , plus 
pelantes , & mieux nourries. Cela vient 
ilc ce que la terre eft plus profonde ôc 
meilleure , & de ce que la chaleur qui 
Vy concentre davantage > les mcurit , Ôs^ 
cuit auflî davantage leur fuc. 

Ce que je dis de lâ|chalcur paroîtrà un 

. peu extraordinaire 5 vu que la-Martini- 

.que & la Guadeloupe font au quatorzç 

ou quinzième dégre , & que la Plaine de 

Léogane eft au dix-Jiuitiéme, Mais il 




1 9 i Nouveaux Voyages aux IJles 
f aiu fe fouvenir que nos petites Ifles Çont 
toujours rafraîchies d'un Vent Aiifé de 
Nord-Eft, qui ell frais j au lieu que la 
Plaine de Léogane .étant au bout occi- 
dental d'une l£e très grande , où il y a 
de très-liautes montagnes , elle efl prcf- 
x]ue entièrement privée de ce fecoucs. 
La chaleur s'y renferme & s'y concentre 
en un tel point , qu'elle brùlcroit en* 
Précati-tierement les Jardins potagers , Ç\ l'on 
*'°'' , n'avoit pas foin d'élever lur l^s plan^ 

pour les * , r 

Jardins, ches nouvellement fcmées qu tranfplaur 
cécs , des efpcces de toi6ts qu'on cou- 
vre de broulFailles , pour les défendre 
de l'ardeur du Soleil , fans leur ôier tout^ 
â-fait l'air. 

On plante peu de Manioc en tout cz 
Pais. Les Patates èc les Bananes tiennent 
lieu de Calîave & de Farine. Les Chaf- 
feurs & les Boucaniers n'ufent même de 
ces fruits, que quand leurs Boucans fe 
trouvent dans des endroirs où ils croif- 
Vie dejfent naturellement , car ils ne font pas 
-d'humeur d'en aller chercher fort loin. 
Ils mangent leurs viandes comme ils les 
prennent : le gras & le maigre font pour 
eux la chair 6c le pain , comme font nos 
preneurs de Tortues ; 6c il ne faut pas 
s'imaginer qu'il foit bien difficile de s'y 
accoutumer , ni qu'on s'en porte pioins 

biejè 



Wrançoipes de V Amérique. r^i 
"bien : au contraire le Bœuf & le Co- ^. ■< 
chon mangés de cette manière rôtis ou lyoî* 
boiiillis ^ font plus fubrtantiels & fe di- 
gèrent plus facilement. 

On ne donne aux Nègres que àz^ Pa- Nourri- 
tates. Le Commandeur les conduit '«« ^ies 
tous les jours un peu avant l'heure du ^^'''^^"' 
premier repas, à la pièce de Patates, 
où chacun en foiiille autant qu'il en a 
befoin pour fa journée. J'ai expliqué 
dans un autre endroit la manière dont 
on \qs accommode. La plupart àt% 
Maîtres ne leur donnent autre chofe j 
c'eft à eux à fc pourvoir du refte. On 
leur permet d'élever des Cochons , &: 
ils le peuvent faire très- facilement avec 
les branches ou le bois & les feuilles èiÇ.% 
Patates , les têtes à^s Cannes , & les 
groITes écumes , quand ils en peuvent 
avoir. Cependant ce n'eft pas une grof- 
fe dépenfe à S. Domingue de leur don- 
fier de la viande , car les Efpagnols amè- 
nent des Bœufs &: Aç,^ Vaches dans les 
Quartiers François autant qu'on en peut 
avoir befoin , à quatre ou cinq écus la ^,{^ ^,, 
pièce 5 du moins c'étoit le prix qu'on ^^"^^ea 
en donnoit en 170 1. Or quand dans''^®'* 
une Habitation où il y a fîx-vingt ou 
cent trente Nègres on donneroit deux 
^œufs ou Vaches par iemaine , ce ne 

Tome Fil* i 



h âss 



f 94 N^Gtnfeaux Voyages aux Ijles 
tu {èroit au plus qu'une dépenle de hiiît 

J7QI. ou dix écus , fur quoi il faut ôter le prix 
des peaux qui fe vendent un écu ia cou- 
pie quand ce font des peaux de Vache$ 
ou de Bouvards , & un écu pièce quand 
çç, font des peaux de Bœufs. Cet avan- 
tage ne fe trouve point aux Ifles du 
Vent 5 on il faut acheter des viandes fa- 
lées venant d'Europe j fouvent très-rares 
êc tou|ours chères. 

On voit bien plus de Monnoye d'Ef- 
pagne à S. Domingue que de celle de 
France. Les plus petites pièces font les 
demies réaies & les pièces de quatre fols, 
Les comptes ne fe font que par pièces de 
huit & par réaies. 

Les Tréforiers de la Marine avoient 
introduit les fols marqués au Cap pouE 
le payement des Troupes. On s'accom- 
modoit avec peine de cette forte de 
Monnoye , qui n'avoir point encore de 
cours a Leogane quand j'y étois. Elle efî: 
reçue aux liles du Vent , & c'eft la plus 
petite efpcce , car les liards &c les de- 
niers n'y font point connus. 

La courfe , ia prife de Cartagenc 9 
les deux pillages de la Jamaïque & d au* 
très endroits» & le Commerce qui s'eft 
introduit depuis la Paix de Rifwick en 
^iffçiens lieiix de la Terre-Ferme , onl 



Mon- 
qui ont 
S. Do- 




lyor 



Françoifes de V Amérique. i ^ j 
Tcmpli le Pais d'une grande quantité 
d'or & d'argent monnoyé. On y joue 
a la fureur , on s'y traite magnifique- 
iTîenr , & chacun fait de fon mieux pour 
étaler fes richelTes , 6^ faire oublier l'é- 
tat dans lequel il cft venu à la Côte 3,& le 
métier qu'il y a fait. 

Je pourrois faire ici un long dénom- 
i)rcment de ceux qui étant venus enga- 
gés , ou valets de Boucaniers , font à 
préfcnt de fi gros Seigneurs , qu'à peine 
peuvent ils fe réfoudre de faire un pas 
lans être dans un Caroife à lix Chevaux. 
Mais peut-être que cela leur feroit de la 
|3eine , & je n'aime pas d'en faire à per- 
lonne. D'ailleurs ils font louables d'a- 
voir fçû fe tirer de la mife!:e,& d'a- 
voir amafTé du bien : ce qu'on leur doit 
ibuhaiter , eil: , qu'ils en fafTent un boa 
► ufage pour l'autre vie. Ils avoicnt déjà 
bien commencé , & c'efl une juflicc que 
je leur dois rendre, parce qu'ils font 
charitables , qu'ils pratiquent l'hofpi- 
tàlité , mieux cju'en aucun lieu du mon- 
de , & qu'ils font géaéreufçment part 
de leur fortune â ceux qui s'adrellent 
à eux. 

Il y avoir dès le tems que j'érois à 
Léogane un nombre confidérable de ^^^"^^ 
CaroiTesôi de Chailes, <5c je ne domcdecaroi. 



iduJIîl' 




îyoî. 

fesàLéo 

§âQC. 



ï 9 (^ Nouveaux Voyages aux IJÎes 
point que le nombre n'en foie fort aiio--^ 
mente depuis mon départ. Il n'y avoir 
prefque plus que de petits Habitans q«i 
allaflent â Cheval \ pour peu qu'on fut 
à fon aife , on allô it en Chaife. Il eft 
,aifé d'entretenir un Equipage àh qu'on 
a fait la dépenfe d'un Caroffe. Les Co- 
xhers & les Poftillons (ont des Nègres à 
qui on ne donne point de gages , & 
qu'on employé à xl'aucres ferviccs quand 
on ne fort pas j & la nourriture des Che- 
vaux ne coûte rien , parce qu'ils paif- 
fent toute Tannée dans les Savannes , & 
que le peu de Mil qu'on leur peut don- 
ner 3 fe cueille fur THabitation. 
Chevaux Lcs Chevaux ne font pas chers , â 

minguc?^^''^^^''^ ^''^'^^^ ^^ foient d'une tailk & 
d'une beauté fînguliere % parce que com- 
me on ne s'eft pas encore avifé de fe fer- 
vir de leur peau , les Chalïéurs les ont 
épargnés, & leur ont donné Je loifir de 
multiplier beaucoup. On en trouve des 
légions dans les Bois , & dans de certain 
nés grandes Savannes naturelles qu'on 
trouve en bien des endroits de l'Iflc. Il 
eft aifé de remarquer par leurs airs de 
tête qu'ils viennent tous de race Efpa^ 
gnole. Cela n'empêche pas qu'ils ne 
foient. difFérens félon les différentes Con- 
|:rè£s PU ils prit pris naiifance. Cela vient. 




vaux 



Fraf^çoifes de V Amérique. ïi^-f 
félon les apparences, de l'air , des eaux , — ^ 
des fruirs & cIqs pâxnrages. lycri 

Il y a une Contrée aux environs d« ^^j, ^^^ 
Nippes, où l'on trouve des Chevaux ^îcNip 
qui ne font pas plus grands que des Af-^^^' 
nes,mais plus ramafîezjronds ôc propor- 
tionnez à merveille. Ils font vifs & in- 
fatigables , d'une force Se d'une relTour- 
ce infiniment audeffus de ce qu'on en 
devroit attendre. Ce qui Icâ rend enco- 
re plus eftimabies , c'eft qu'ils s'entre- 
tiennent avec très-peu de nouriitùre.' 
Je n'ai point vu à Saint Domingue de" 
Chevaux aulE grands que ceux dont on 
fe fert en France pour les CarofTes , mais 
ils font d'une taille moyenne ôc bien . 
prife : ils font vifs , d'un grand fervice 
&c s'entretiennent très-bien. 

On eh prend quantité dans les routes Maniem 
des bois qui conduifent aux favannes '!'' ?''"^^ 

• • 1 / , . , ^ ci I e les 

OU aux rivières , avec deseperhns, c c(l* chevaux 
â-dire 5 des nœuds coulans faits avec "^*'^'^"*' 
des cordes ou des lianne^. Il y en a qui 
s'épaulent , & d'autres qui fe tuent à for- 
ce de fe débattre quand ils fe fentenc 
pris , fur tout lorfqu ils font vieux. Les 
jeunes ne font pas de fi grands efforts ^ 
Se font bien plutôt domprez. Ceux qui 
les prennent les donnent à fort bon mar- 
ché, à moins que ce ne foient des Che- 



m 



170 1' 



Inftindl 
hs Che 
va. X de 



î^S Nouveaux Voyages aux îfles 
vaux fins, ou d\ine grande & belle tail- 
le. Je fçai qu'on en a eu pour cinq a fix: 
pièces de huit qui étoient fort jolis , 
mais il en coiite fou vent le double pour 
les dompter. 

La plupart des Chevaux pris aux 
^^ éperlins font ombrageux , & on a beau- 
s. Do- coup- de peine à les guérir de ce vice«^ 
*^^"^"^ Quand ils entrent dans une rivière , ils 
hannifTcnt & frapen: des pieds dans 
l'eau, regardant avec quelque forte 
d'effroi de tons cotez. Il femble que la 
nature leur ait donné cet inflind: pouE 
épouvanter & chaiîèr les Crocodiles ou 
Caymans , ou pour les obliger à faire 
quelque mouvement qui le^ leur faffe 
découvrir , & iem' donner le tems de 
prendre la Fuite , pour n'en être pas de-- 
vorez j car (it?> animaux camaciers fe 
tiennent dans l'eau comme fur la terre. 
Ils s'étendent tout de leur long comme 
fi c'éioit quelque fouche d'arbiê pour- 
ri 5 5c attendent leur proye en cet état. 
Si un Cheval , un Bœuf, ou un autre 
animal fe trouve à leur portée en paf- 
fant 'a rivière , ils fe jettent fur lui , le 
faififfent à la gorge ou â la gueule , & le 
tirant fous l'eau , le font fuffoquer j tc 
quand il eil un peu corrompu 3 ils le 
dévorent. 



Frâf7çoifes de V Amérique, î 9^ 
t.cs Chiens fauvages , ôc ceux qui — ^— • 
Vont ordinairement à la chade, ont le Î701» 
même inl1in6t. Comme ils font fouvent ij-^ftjjj^ 
la proye des Caymans en paffanr les ri- c^es 

•l'A rrî_J F», chiens 

Yieres , ils s arrêtent lur les bords 5 oc a„vages 
jappent de toutes leurs forces -, &c s'ils appelles 
voyenc remuer la moindre choie , lis ^ j^j. 
s'enfaïent , &: aiment mieux fe paîïer de Jomeili^ 
boire , & quitter leurs Maîtres , que de *^'^"' 
fe mettre en danger d'être dévorez : de 
forte que fouvent les Chalïeurs font 
obligez de îes porter fur leurs épaules. 

Les ChafTeurs ont laiflc par mégarde 
plufietirs Chiens dans les bois , qui ont 
beaucoup peuplé 5 de vont toujours en 
mcuxe. On ne peut croire le dommage 
qu'ils caufent : ils chaifent Se devorcnc 
quantité de jeune bétail. On ne manque: 
jamais de les tuer quand on les rencon- 
tre. Lorfqu'ils font petits , on les ap- 
privoifè aifémcnt. On les appelle C<«/^ 
^^es : je ne fçai pasTorigine de ce nom. 
lis ont pour l'ordinaire la tête plate SC 
longue 5 lemufeau affilé, Tair fauvage , 
le corps mince & décharné. Ils font 
très-légers à la courfe , ôc chalTent en 
perfcâtion. 

Des Châffeurs m'ont alTûré que ja- LesCaf- 
inais aucun Cayman n'a attaqué un hom- "'^"s ^f- 

d-, , ■* . , taquent 

. , j^ il a eu quelque animal avec raiemcai 

I iv 



1 c-Q ^ Nouveaux r&jages Aux Tfles 

i Ilu ; c'eft toujours fin- l'animal qu'ils fe 

1701. jettent. Il eft arrivé bien à^s foi&qu« 
les hora- "^^ Chaffeurs paiïant àts rivières avec 
«les. un Cochon ou une peau de Bœuf for 
leurs épaules , ont été dévalifez par des 
Caymansqui éroient en embufcade , & 
qui auroient pu très-facilement les dé- 
vorer, s'ils avoient voulu. C'eft un effet 
de la providence particulière de Dieu. 
H eft vrai que quand ces animaux font 
affamez , & qu'ils tcotivcnt un homme , 
îls l'attaquent fans cérémonie^ & è 
moins d'être ftilé à ce métier , il eft dif- 
ficile de s'en défendre autrement que 
par la fuite , encore ne ferviroit-ellc de 
rien (car ces animaux vont très- vîtes, 
ac attrapent à la courfe hs meilleurs 
Chevaux ) fi on ne fçait le fecret de fe 
délivrer de leur pourfuite. 
Moyens ^ Quand on fe trouve dans ce danger , 
ehapp'er ^^ "V ^ ^^'^ courir en zigzag , pour dc- 
des cay- vancer en moins de rien ces animaux , 
»^^"' hs fatiguer , & hs obliger à quitter leur 
chafTe , parce qu'ils ont l'épine du dos 
tout-a-fait roide , & comme tout d'une 
pièce; de forte qu'il leur faut prefqu'au- 
tant de tems pour fe tourner, qu'à une 
Galère; outre qu'ils veulent faire le 
même chemin que l'homme qu'ils pour- 
fuivent , ôc autant de détours, qu'ibliii 



• Françoifes de V Amérique, lo t 
tn voyent faire v &: pendant ces diffe- ' ' ' * «■"'* 
jens mouvemens , on a tout le tems ne- 170X. 
celïaire pour s'échaper. 

Il eft certain qu'ils font peu à crain-^ 
dre quand ils nagent , il faut qu ils 
foient appuyez fur leurs pattes pour pou- 
voir faire dti mal. C'cft pour cette rair 
fon qu'on ne les appréhende pas dans 
les endroits où il y a beaucoup d'eau , 
' mais dans ceux-là feulement où ils peu- 
vent appuyer leurs pieds fur le fond , ou 
fur le bord des rivieresi 

Il y a des Mulâtres & des Nègres ^^rûi 
allez hardis pour les aller attaquer , & Neg'^es^^ 
s'en rendre maîtres , fans autres armes ^"^"^ Jf^ 
qu un gros cuir ou un morceau de bois 
creux qu'ils fe mettent au bras 5 &c qu'ils 
lui enfoncent dans la gueule pour la lui 
tenir ouverte de plongée dans Teani par- 
ce que ces anmiaux n'ayant point de lan- 
gue , ne peuvent s'empêcher d'avaler 
l'eau , de de fe noyer en s'en rempliiTant. 

Au relie il eft aifé de découvrit un j^„fc je 
Cayman quand on fe trouve fous le cayn^*-*« 
vent 5 parce qu'il a une odeur de mufc d 
forte & Il pénétrante , qu'on le fent de 
fort loin. Il en a pour l'ordinaire Hx 
vefîîes , deux au bas du ventre , ôcùnc 
fous chaque jointure de fes cuilTes. Sa 
chair cft toute pénétrée de cette odeur ,-* 



loi Nouveaux Voyages aux Ijles 
•-««>—* Ôc Tes osufs le font aufli. Sa chair ed 
lyoi, tfop coriace pour être mangée , à moins 
que ce ne fût dans une extrême néceflîté. 
Il y a des gens qui mangent Tes œufs en 
aumelettes : il faut être fait à cette 
odeur pour fe fervir de cette nourriture. 
Je cioi que les Efpagnois en uferoient 
fans peine , eux qui aiment tant les 
odeurs fortes. 

Nous n'avons point de ces animaux 
dans les Ifles du Vent. On n'en trouve 
que dans la Terre- ferme , & dans les 
• grandes Ifles ; encore n'en voit-on guè- 
re que dans les Quartiers éi oignez , dans 
des marécages , ôc fur les bords des ri- 
vières. 

Je deiîrois paUionnément d'en voir 
quelqu'un , cependant j'aurois emporté 
mon envie avec moi , fi étant au fond 
de l'Ifle à Vache avec un Oflicier de la 
Compagnie 3 il ne m'en avoit montré 
un qui fe retiroit dans une rivière à deux 
cent cinquante pas de nous. Je le vis à 
la vérité , mais non pas aufîi diftindte- 
mcnt que j'aurois fouhaité. Car outre 
qu'il alloit fort vire , il paiToit dans des 
lierbesôi des brouîTailles, qui m'cndé- 
roboient fouvent la vûë : de forte que 
je ne le vis pas affez bien pour en faire 
le portrait au naturel. Il me parue de 



TrAnçoijes de V Amérique', io| 

dix a douze pieds de long , faïc à peu » • ^^ 

près comme nos gros Lézards , la têre lyor. 
longue , le corps roide , la peau brune , 
& chargée de grofTes galles qu'on nom- 
me des clouds. C'eil tout ce que j'en 
puis dire. Nous courûmes inutilement 
pour le voir tians l'eau , il s'écoit en- 
foncé ou caché fous des palétuviers : il 
ëtoit aifé de le fuivre A la pifte : car l'air 
croit plein d'une odeur de mufc oaL* 
tout où il avoitpafîé. 

Nos François de la Côte Saint Do- 
mingue , à le^empie des Efpagnols , " 
appellent Cèdres les arbres que nous Cedres 
appelions Acajoux aux Ifics du Vent. °" ^^** 
Je ne parle pas ici de ces Acajoux qui 
portent des pommes 6c des noix. J'en 
ai parlé dans la féconde Parde de ces 
Mémoires^ mais de ceux dont on fe fert 
pour bâtir , 6c pour faire des meubles. 
Le mot AcaioH eil Caraïbe , & je croi 
qu'il convient mieux à l'arbre dont je 
parle , que celui^de Cèdre, dont les Ef- 
pagnols l'ont honoré. Car il ne rcifem- 
ble nullement aux Cèdres du Liban, qui 
ont plus l'apparence d'un Pin que de 
tout autre aibre , foit par les feuilles , 
foit par la difpoficion des branches^ 
fou par le fruit j au lieu que l'Acajou ns ^ 
ïçifçmblç au Ccdrc;, que par facoukus^ 



iOLlXî 



H 






I70I 




aies. 



104 Nouveaux Voyages 4tix IJter 
fa légèreté , fon odeur , & fon incoi:^- 
riipiibilité ; ou pour parler plus jufte ,. 
fil longue durée. II m'a femblé que les 
Acajoux ou Cèdres de Saint Dommgue 
ont plus de dureté que ceux des Ifles , 
5c que leur couleur eft plus foncée ; 
pour tout le refte , c'cft la même chofe. 
J'en ferai la defcription dans un autre 
endroit. 
Chênes Les arbres qu'on appelle Chênes d>C 
Ormes à Saine Domingue , font d'une 
efpece différente de ceux que nous avons 
en Europe. Les premiers approchent 
beaucoup des Chênes verds , & je croi 
que c'en efl une efpece. Pour les fé- 
conds 5 ils approchent fi peu des Ormes, 
que je ne fçai dans quelle catégorie les 
mettre. 

On fe fert àts uns & àts autres pout 
faire des planches , du bois de carrelage 
& de rouage. Comme ces arbres ne 
font pas fort communs , ils font chers y 
©uvrîers 6c \qs, Ouvriers qui les travaillent en- 
V^ijo core p!us , & plus impertinens qu'aux 
mjngue. ifl^5 du Vent 5. où ils ne le font que 
trop. Deux ehofes les mettent fur ce 
pied- là: la première 5,eft leur petit nom- 
bre j la féconde , le gain excellif qu'ils 
font, qui les délivre bien-tôt du be» 
jbiii de travailler : ils fe font Habicans^ 






Françoifes de VAmerîqm, i©-^ 
5c fe font une telle honte de leur métier, 
qu'ils ne veulent plus le pratiquer, me- 17^^' 
me pour leurs propres befoins* 

Je ne pouvois rn'empêcher de rire 
quand je voyois le Marguillier de la Pa- ^ 
roidè de l'Elterre dansfon CarolTe , qui , 
fembloit ne pouvoir plus fe fervir de fei 
pieds depuis qu'il avoir époufé une veu- 
ve riche , lui qui trois ans auparavant 
étoit Tonnelier dans un Vaifïeau Mar- 
chand de Nantes. Je me trouvai un 
jour avec lui chez un Marchand , où il 
achetoit des outils de fon ancien mèticr^^ 
pour un Engage qui lui étoit venu de 
France *, il les faifoit choifir par un au- 
tre, comme s'il eiK oublié d'en connoî- 
tre la forme & la qualité , depuis le peu 
de tcms qu'il ne l'exerçoit plus. 

Je croL avoir remarqué dans un autre 
endroit en parlant desifles du| Vent, que r 
de tous ceux qui s'enrichilïcnt par leur, 
travail , il n'y en a point qui le fafïènc 
plus fur e ment , & plus vite que les Chi- 
rurgiens. Il faut dire ici , que c'eâ: toute ProfirHer 
autre chofe à S. Domingue pour ces for- '^^''"'^' 
tes de gens-; c'eil un vrai Pérou pour 
eux. Quoique la plupart foient igno- 
rans au fuprême degré , ils gagnent tout 
ce qu'il leur plaît \ Se comme il leur 
^laît de gagner beaucoup , on peui 



giens. 



maire 
•'S re- 
iedes. 




i o ^ Nouveaux Voyages aux ïfles 
croire qu'ils font bien-rôc très riches. 
(701. Voici un périr échantillon de leur gain. 
Les habitans qui n'ont poinr de Chi- 
rurgien dans leurs maifons , payent à 
celui qui a foin de leurs Efclaves trois 
ëcus par tête de Nègre, feulement pour 
ies voir quand ils font malades , &; pour 
les faigtier. C'eft la feule chofe qu'ils 
fojit pour eux. A l'égard des remèdes , 
on les paye à part , àc très-chèrement. 
Prix of- Une potion Cordiale vaut cinq écus , 
'""'"^ une Médecine trois , un lavement un 
écu, & le refte à proportion. D'où l'on 
peut juger ce qu'il en coûte , quand il 
faut faire traiter un Nègre qui a l'Epian, 
ou quelque membre rompu , ou coupé. 
Dqs gens un peu ménagers aiment 
mieux mourir fubitement , que de s'ex- 
pofçr aux dépenfes d'une maladie un 
peu longue. C'elt un vrai bonheur , 
qu'il ne fc foit point encore établi de 
Médecin dans ce pais-là. Le Roi en 
' entrerient un a la Martinique pour l'étac 
Major ÔC' les Troupes ^ je ne fçai pas s'il 
y en a àpréfcncà Saint Domingue. 
té 0\ a établi les Religieux delaCha- 
des Fie rit^ ^ Leo^ane au(ïi-bien qu'au Cao , & 

Tes de k, ^ . ^ . \ 1 ' 

ckaricé. ics lervices imporcans qu ils rendenr ait 
public , obiicreroQt encore de les établir 
mea-tôc au Porc-Paix , au petu Goave a^ 



Trdnçoifes de V Amérique, to'f 
âl'Ifle à Vache, & aurres endroits les ■ ■ ■» 
plus peuplez, lis ont fort diminué la I70X, 
pratique des Chirurgiens , qui n'ont 
plus pour ainii dire , que les Nègres , 
& les Habitans qui font trop éloignez 
de ces bons Religieux, pour pouvoir 
en être fecourus. 

Il me femble que les Habitans fe- 
roient bien de fonder un Hôpital pour 
\ç,s Nègres , dans les Quartiers où les- 
Religieux font établis. Ils font affez ri- 
ches pour faire cette dépenfe. Ils fe fou- 
lager oient par ce moyen de l'embarraSy 
bc des dépenfes exceffives qu'ils "font 
obligez de faire , pour les faire traiter 
chez eux \ èc feroient a(ïûrez qu'ils fe- 
roient infiniment mieux. 

Il ne faut pas oublier une chofc , qui 
arriva dans le tems que j'étoisa Leogane. 
Elle marque trop Thabileté des Chirur- 
giens du pais 5 pour n'avoir pas ici fa 
place. Un de ces Efculapes fauvages ,■ îîîftoiT^ 
qui demeurait chez le fieur le Maire ^'""^J^*^ 
Doyen du Conleil , s'avifa de purger 
par précaution la femme de fon maître , 
Ôc le fit avec tant de fuccès, qu'en moins 
de quatre heures , il la guérit de tous 
maux. Un accident fi funefie troublît 
toute la famille , on ne douta point qu'il 
iic l'eût cmpoifonnéc , on l'arrêta auili* 




iôS T<fouv'eaHx Voyage s aux ïjle'f 
•* — — tôt^, &ilauroicmalpairérontems, slî 
I70 1. m'eut demandé à fe juftifier, & à prouver 
fon innocence en prenant le même re- 
mède 5 dont la moitié écoit encore dans 
une boëce fur k table ( car il prétendoit 
en- donner encore une dofe à fa malade 
deux heures après la première. ) On le 
lui permit, il la prit, & douze heures 
après il alla tenir compagnie à fa ma- 
lade. Heureux d'avoir échapé par ce 
moyen la peine qu'il méritoit ; de plus 
heureux encore ceux qui Tauioient em- 
ployé , aufquels il n'aureit pas manqué 
de donner de femblables cordiaux , tant 
que ee qui étoit dans fa boëte auroit 
duré.' 

Le mal de Siam fait de grands ra- 
vages dans le pais j & quand il fe repo- 
se , il eft rare que la mort demeure oifr 
ve. Les Habitans anciens Ôc neuveaux 
font très-fouvent attaquez de fièvres 
continues & violentes, qui deviennent 
à la fin putrides V & quand on a le bon- 
heur d'en échaper , elles dégénèrent or- 
dinairement en hydropifies, oudifien*. 
teries très- difficiles à guérir. 

Il n'y a que les ChalTeurs qui vivent' 
dans les bois, qui foicnt exempts de 
maladies. L'exercice qu'ils font , le bon 
air qu'ils refpirent > conferve leur em- 



Trançoifes de V Amérique, 20^ 

bompoint &: leur fa-nté , mais ils doi '- * 

Ven-c bien prendre garde à eux quand ijoî^ 
ils viennent dans les Bourgs , & n'y pas 
faire un long féjour : car ils font plus 
rufcepribles des maladies que les autres. 
J'aifouvent entendu raifonner furies 
caufes de tant de maladies qui empor- 
tent une infinité de monde , fans avoir 
ïien oùii qui m'ait contenté. Cependant 
ni les raifonnemens qu'on fait dans 1@ 
pais, ni les confultanons qu'on a faites 
en France , n'apportent aucun remède 
à la mortalité qui y règne 5 qui eft telle, 
que notre Million qui n'étoit compofce 
tout au plus que de cinq Religieux jul^ 
qu'en 1702. en a perdu vingt fix en dix 
ans , fans compter ceux qui ont été obli- 
gez de repalTer en France , dont je ne 
fçai pas le fori!. 

Voici mes conjectures fur les caufes- 
de ces maladies. Il eft certain que la 
chaleur excelïive qu'on fent dans le 
pais 5 jointe au peu de mouvement. que 
le vent donne à l'air ,. le font aifément 
corronipre dans ces plaines , où il eft 
comme renfermé d'un q^hz par les mon- 
tagnes dont elles font environnées , & 
de l'autre par les arbres dont les bords; 
de la mer font couverts 'y En fécond lieu 
les marécages des bords de la mer four 




i i 6 Trouve aux Voyages at4!>c ifies 

•*- — encore des fouices fécondes de fa cot- 

iî^oî. ruptionj &^en troifiéme lieu, les eaux 

des pentes rivières , ravines & fources-, 

qui coulent dans (z^s plaines Tant gâcées 

& corrompues par la décharge des eaux 

Première ^^^^ Ont fcrvi aux Indigotcties \ & corn- 

"aïditr™^ leur cours efl très lent , fur tout 

"^'^ '"-dans lafaifon feche, où elles font très- 

baffes , elles ne peuvent manquer de 

corrompre l'air. De forte que l'eau fe 

trouve corrompue 3 parce qu elle cft in- 

fedée par celle des lodigoteries. La 

terre eft gâtée par la chaleur exceffive , 

& l'air eft corrompu par la corruption 

de la terre tz de l'eau , & parce qu'il n'a 

point le moiivement nécefïaire pour fc 

purger en fe débaralîant des cxhalaifons 

groffieres & putrides qui s'y infmuent. 

J'ai parlé ci-devant de la facilité qail 
y âvoit de rendre le pais plus fain , en 
coupant les palétuviers , & en deffe- 
chant Ifts, marécages où fc perdent les 
petites rivières & les ruifîeaux. On 
pourroitprendre encore une précaution 
qui feroit d'empêcher que les eaux des 
îndigoteries ne. s'écoulalîent dans les 
rivières. 

Mais les maladies ont encore une an- 
tre caufe a laquelle il n'cft pas fî facile 
d'apporter du remcdc. C'eft l'intempc- 



Vrdnçoîfes de T Amérique. Ht 
Tance c3e feouche , & les débauches qui — — -^ 
fe font dans le pais. Teut le monde veut 1 70 î, 
manger beaucoup , & boire encore second© 
mieux. Ceux qui font riches , fe pi- caufe. 
quent d'avoir de grolîes tables. Ils boi- 
vent & mangent avec excès , pour faire 
boire & manger ceux qu'ils ont conviez 
fans fe fouvenir que dans les païs chauds 
& humides ,011 l'air eft épais & grofîier, 
comme efc celui-là , on ne peur être 
trop fur {z^ gardes du côté de l'intem- 
pérance. La raifon en eft évidente. L'air 
épais ôr groiîier, ne contribue en au- 
cune façon à la digeftion des alimens ^ 
il femble au contraire qu'il nouriilTea 
& qu'il engraifTe : quand donc un corps 
fe trou've furchargé d'alimens , pleins 
ii'cxcellens fucs & rrès-nourriflians , ac- 
compagnez de vins de toutes lesfaçonSs. 
6c de toutes fortes de liqueurs , fans être- " 
aidé d'aucun exercice , que de celui du 
jeu 5 qui ne fait qu'échauffer le fang , 5£ 
mettre la bile , & les autres humeurs 
danj un mouvement violent & déréglé, 
que peut-on efperer qu'une corruption^ 
de toute la malïe du fang ^ Une coagu- 
lation , des obftru6bions 6c des indigef- 
tions fi puilfantes , que toute la Méde- 
cine n'y peut apporter aucun rcmedei. 
Encore fi ces grands repas ne fe fai« 



U^HHWIHMSHfeHa 




1 î 2 Nouveaux Voyages aux Tpg 
foient qu'à dîner , la chofe feroit plus 
iiippon-able , parce qu'on auroit le reilc 
du jour pour faire quelque exercice , & 
quelque digeftion. Mais ce fonr des dî- 
ners éternels , & les foupers qui. les fui- 
Vent, ne finilTent point. li faut.s'alkr 
coucher , l'eftomach plus tendue plus 
dur qu'un bâlon : la chaleur oblige de fe 
tenir découvert , on s'endort avec le 
commencement d'une fraîcheur agréa- 
ble , qui fe change bien- tôt en froid, 
& on fe trouve le matin à demi glacé , 
l'eftoinach plein de viande ma] digérée, 
& des cruditez de ce qu'on a bu. On 
refifte au commencement:* mais cela 
dure peu. Les plus robuftes fouriennent 
cfavancage,& puis ils crèvent plusprom- 
riment. Les plus foibles fente nr plutôt 
les fuites de leurs défordres , fe corrigeât 
quelquefois un peu , traînent pkis long, 
te'ms une vie Ianguilîante& ennuyeufc^ 
6c enfin ils pi'ennent tous le même che- 
min. Je n'ai jamais appréhendé beau- 
coup la mort , mais f ai toujours eu peur 
des maladies & des Médecins -, & quand 
mon état ne m'auroit pas obligé à une 

J^^/'^§^^^ ' ^^^ ^^"^ motifs auroient 
fum pour m'y eno-aaer. 

A l'égard de nos Religieux , & des 
autres Millionnaires qui font â Saint Do- 



Franfoifes de V Amérique, 1 1 5 

iBÎngae, je^ n'ai jamais entendu dire , . 

que les excès de bouche les ayent ruez 3 lyoj. 
il y a allez d'autres caufes de leurs ma- 
ladies:, ^ de leurs morts ; ëc quand il 
n'y auroit que Tintemperie du climat, 
,ôc les alTiftances conrinuciles qu'ils ren- 
flent aux malades , cela ne fuffiroit-il 
pas > Mais leur petit nombre les a pref- 
qne toujours expofez a des fatigues aïK 
delïus de leurs forces. Des gens qui for- 
tent d'un Cloître où tous les exercices 
font réglez d'une manière proportion- 
née à leur force , & à la nourriture qujls 
prennent , ne peuvent guéres fans alté- 
rer bien-tot leur fanté , ^ même la rui- 
ner entièrement, faire toutes les fonc- Oufe 
tions d'un Miffionnaire , chargé d'une ^''?^\' 

■n 'rr v / i .. - x c> " ""'^ pale de 

Paroilic tres-etenduc , <S^ très peuplée , la n^ort 
porter les Sacr^mens dms des endroits r" ^'^" 

'1 • r 1 1 . donnai- 

éloignez louvent pejadant la nuit , être ic«. 
cxpofé aux chaleurs cxceffives , aux 
pluies, & autres injures de l'air, con- 
JelTer, prêcher, faire le Catechifme , 
.^vifiter les malades ; accorder ks diffe- 
rcns-, en un mot , faire le plus ordinai- 
rement feul, ce qui donneroit alfcz ' 
d'occupation à dk Eçclefiaftiques dans 
une Ville. C'cft-la la véritable caufe de 
la mort de tant de Miffionnaires de tous 
|es Ordres établis dans les liîesg 



!«»] 



1 :■ I 



£1 4 Nouveaux Vojages aux ip.es 
„ Le fpintuei de la partie Françoife de 

Ijoi. Saint ï5omingiic émit entre les mains 
des Capucins , & des Religieux de mon 
Oidre. Les Capucins comme les plus 
anciens avoient les meilleures Paroilfes, 
c eft-à dire toutes celles du Cap & du 
Port-Paix, jufqu'à la rivière de i'Arti- 
bonite. Us avoient encore celles du 
grand & du petit Goav€ 5 de l'Acul , de 
Nippes &c du Rochelois. 

Nous n'avions que les Paroilïès de 

i'Efterre , de la petite Rivière , & du 

Cul-de-Sac , avec àcs prétentions (ur 

toutes celles qu'on pourroit établir dans 

tout ce Quartier jufqu'à la rivière de 

l'Artibonite. 

Etats des Les Pensons des Curez font payées 

& Uuf" ?^^ ^^s peuples , à raifon de trois cent 

«eveau. écns pour chaque Curé , & quand il a 

im (econd on lui donne deux cent écus 

de plus. Le Cafuel eft aufli plus confî- 

derable qu'aux liles du Vent. Il feroit 

inutile d'en faire ici le détail , je croi 

l'avoir fait dans un autre endroit. Ce 

que j'ai remarqué fur cet article , eft 

que les Curez n'en ont pas plus de rcfte 

au bout de l'année que ceux des Ifles , 

dont le revenu eft beaucoup moindre 5 

parce que toutes les denrées , excepté 

k viande , font beaucoup plus chères. 




Frafjfoifes de VAmerlcim, ii< 

Bc que pour peu qu'ils (oient malades , -— 

les Chirurgiens leur enlèvent plus en 1701* 
une femaine , qu ils ne peuvent re- 
cueillir en un mois. 

Tel a été l crat des ParoiâTcs de Saint 
Domingue jufqu'en 170 5. que les Ca- 
pucins abandonncTent toutes celles donc 
ils avoient foin* On n'a jamais Içû bien 
au vrai la raifon qui les y a obligez. Les 
uns difoient qu'ils avoient reprefenté à 
la Cour qu'elles leur écoicnr à charge , 
yii le grand nombre de Religieux qui 
y mouroient -, r^ais qu'eft-cc que cela 
pour des Capucins dont on voit par 
tout des quantirez li coniîdérables > 
D'autres difoient que les Commandans 
qui n'étoient pas contens d'eux , s'çti 
étoient plaims , & qu'on leur avoir in- 
linaé, qu'il étoit à propos qu'ils de- 
mandaflent à fc retirer. Quoiqu'il en p^f^,,, 
foit les Pères Je fuites furent choifispardes Pa- 
la Cour , pour remplir leurs poftes , & lZ!^'c\, 
elle partagea entr'eux ôc nous toute kjéuites 
partie Françoife. Les Jcfuites ont eu tous ^^k n^ 
les Q.aartiers qui (ont depuis Samana 
jufqu'à la rivière de l'Artibonite ; ôc 
nous tout ce qui eft depuis cette rivière, 
jufqu'au Cap Tiberon. Les Eglifes du 
CJiianier de Vide à Vache étoient def- 
fervies par des Prêtres Séculiers , que la 



XI 6 Nouveduy: Voyages AUX ip,e 5 
*> — ■'■^— ComDaenie eacrerenoic. On avoit eu 
1 70 1* deiTein de nous y établir , '& les chofes 
étoicnt afTez avancées. On fit enfuice 
des propofïtions aux Jéfuites , qu'ils nç 
jugèrent pas à propos d'accepter -, de 
force qu'il n'y avoit rien de conclu 
quand je fuis parti desifles, & je dou- 
te que cette affaire foit encore termi- 
née. 
^ .. ^ L€ 3 Février j'accompagnai notre 
âuciii" Supérieur général, qui alla faire fa Vi- 
de Sac de^j-g ^^ Cul-dc-Sac. On compte environ 



sLéogane. 



treize lieiies de l'Eftcrre jurques-là. Il 
s'en faut bien que les chemins foient 
auflii beaux depuis la grande Rivière 
jufqu'au Cul de-Sac , qu'ils le font dans 
foute la plaine de Léogane. Il y a des 
endroits fort raboteux & incommodes. 
On parloit de les accommoder , afin 
qu'on pût faire rouler les Caroffes dans 
tous ces Quartiers- là. La chofe ne mç 
parut pas fi difficile qu'on la faifoir. 

Nous fûmes fort contens de l'Eglife 
3c àefcs dépendances, & encore plus 
:du Curé , dont tout le monde fe loiioir. 
Se nous difoit du bien. C'étoit alors le 
Père Monori , du Convent de la rue S. 
Honoré à Paris. Nous employâmes cinq 
jours en ce voïage. - 

/m retour je terminai l'affaire de m'a 




^ Françoifes de V Amérique, 1 1 j 

Commiffion. Je me convainquis, par • 

ce que je vis & entendis , que les faures Î701, 
qu'on reprochoit au Supérieur de la 
Miilion de S. Domingue , venoient de 
fon peu d'expérience êc dapritude pour 
les aifaires -, de forte que je fis agréer 
au Supérieur général qu'il fe dérnî? en- 
tre Tes mains de fon emploi ; & auffi-tôc 
que cela fut fait , je fongeai à la retrait- 
te , craignant avec raifon que le Suoé- ' 
rieur général, & les autres Religieux , 
ne m'engageaifenr à remplir ce pofte. 
Je le priai donc de me permettre de re- 
tourner à la Guadeloupe, ainfi que je 
i'avois promis au Gouverneur de cette 
îfle , pour faire travailler félon les pro- ^ 
jets qu'on avoit envoyés en Cour. Je 
mjapperçûs bientôr qu'il avoit d'autres 
vues , & qu'il différoit de jour à autre , 
de me donner une réponfe politive , 
afin de me faire perdre l'occafion d'une 
B^.rque qui remontoit aux Mes du 
Vent ; mais je lui témoignai tant de 
répugnance à refter à Saint Domin- 
gue , qu'à la fin il confentit à mon re- 
tour. Le départ de la Barque m'empê- 
cha de ^oir les Quartiers du grand ôc du 
petit Goave. 

Il eft bon de remarquer, que bien 
des gens fe trompent en parlant de ces 

Tome r//. K 



Ï70I. 

faute de 
Dampier 
dans la 
position 
du Port- 
Paix ÔC 
riu petit 
Goâve, 



1 1 S NoHveéiHx Voyages aux Tjïes 
Quartiers. Ils les confondent faute de 
les connoître , comme a fait Dampier , 
Anglois , qui dans fa Carte du Golphe 
du Mexique , marque le Port-Paix , ou 
le petit Goave , comme fi c'étoit la mê- 
me çhofe 5 quoiqu'il j ait plus de foi- 
xante lieues de diftance d'un de ces lieu^ 
à l'antre. S'il n'eft pas plus cxa6t dans le 
refte , que dans ceci , il court rifque dç 
vpir fon Ouvrage ipéprifé, 



CHAPITRE IX. 

Voiage de V^utenr de lEflern à U 
Cme de Saint Louis, Du Commerce 
éivec les Efp0gnqls, DefcrifpQn dm 
J^oHcan» 

LA Barque dont je me fervis pour 
remonter aux Ifles du Vent,fe nom- 
moit r Aventurière. On dit monter aux 
Ides du Vent , parce que quand on part 
de S. Domingue ou autres lieux qui font 
à rOueft pour y aller , il faut aller fans 
cefTc contre les vents alifés , qui foufr 
fient toujours de la bande de l'Eft *, ôC 
en rci me de Marine Amériquaine , cela 
s'appelle nioiiter : a^ lieu que <juan4 pa 




Françoifes de VAméri^He. %i^ 

fXït àts Ifles du Vent , ou autres lieux - . 

qui font à i'Eft, pour aller aux lieux i^oi, 
qui font a l'Oucft , on appelle cela def- 
cendre-, parce que comme il y a bien 
plus de facilité à dcfcendrc qu'à mon- 
ter 5 il y en a auffi bien plus à fuivre le 
cours du vent qu'à faire route contre 
fa violence. 

Cette Barque cLoit une excellente 
voilierc s elle^ avoit été conftruite à la - 
Vermude , où les Ouvriers fe font ac- 
quis à bon droit la réputation à^s meil- 
leurs conftrudeurs du monde , pour cts 
fortes de Bârimens. J'en ai donné la 
defcription dans ma féconde Partie, 
Elle étoit conduite par un de nos Flibuf 
tiers nommé Samfon, habile homme 
autant qu'on le pouvoir fouhaitcr. Le 
fleur des Portes Arfon Maloiiin , qui 
étoit venu à la Martinique depuis quel- 
que tems , pour établir un Commerce 
avec les Efpagnols , dont il fçavoit la 
langue , étoit dans cette Barque. Il étoic 
allé pour reclamer une autre Barque , 
que les Anglois nous avoient prife , fous 
prétexte qu'elle leur avoit été enlevée 
pendant la guerre précédente , par des 
gens qui n'avoient point de Commiffion. 
Ils avoient même procédé contre le 
Maître & les Matelots qui la moncoienc 

K ij 



210 N'ouvem^ J-^oyages aux FJlss 

n ■ quand ils iavoienc prife ^ &ç les mena- 

170Î. çoient de les faire pendre comme cpm- 

le fieur P^^^^^ ^^^ ^^ préceiidu vol. Le fleur des 

des Por- Portes étoit arrivé à tems pour leur fau- 

kcde"" ^^^ ^^ ^'^^ ' ^^^^^ ^^ n'avoit pu fauver la 

fon voïa Barque , qui fut conSfquée , & fa char- 

f^ ^ .* 2e fervit à payer les procédures. 

<4ue. Ce^ionc des tours ordinaires des An- 

glois de la Jamaïque , qui ne manquent 

guéres d'en faire de femblables autant 

de fois qu'ils en trouvant l'occafion. Le 

remède à cela ell: d'en ufer de même à 

leur égard. C'eft l'unique j pour les 

mettre à la raifon. 

Nous étions chargez d'Indigo , de 
quelque argent en faumons & en piaf- 
tres , d'une partie d'or en poudre , &C 
de plufieurs cailTes de Toiles de Bre- 
tagne 5 qu'on nomme Flatilles , de Bas 
de foye & de fil , de Chapeaux & de 
Merceries qui étoienr reliées d'une Car- 
gaifon qu'on avoir mifc dans la Barque9 
pour trafiquer en palfant chez les Ef- 



P 



aenols. Cela m'engase de dire un mot 



du commerce qu'on fait avec eux. 

Ce commerce étoit très lucratif avant 
que les François eufient trouvé le fecret 
de le garer , en portant une trop grande 
quantité de marchandifes , & les don- 
nant a l'envie les uns des autres a vil 



Françoifes de t Amérique, lii 
pth. Les Anglois & les Holiandois ont — »-i 
cté en cela plus fages que nous ; &c quoi- lyo i, 
qu'ils aycnt pour le moins autant d'à- ^^„ 
vidire que nous , ils ont Içu fe contenir, merce a- 
ne point aller les uns fur les autres, ôc l'^^ll' 
entretenir toujours le commerce fur le gnois. 
même pied. 

Il n'eft permis à aucune Nation, fous ^ ^^ ^^_ 
quelque prétexte que ce puifle être , fendu à 
d'aller traiter chez les Efpagnols. Ils ^^.fj^^f 
coniifquent fans mifericorde tous les 
Bâtimens qu'ils peuvent prendre , foit 
qu'ils les trouvent moiiîllez fur leurs 
Côtes, foit qu'ils les rencontrent à une 
certaine diftance , parce qu'ils fuppofent 
qu'ils n'y font que pour faire le Com- 
merce j & pour être convaincus de l'a- 
voir fait , il fuffit qu'ils trouvent dans 
le Bâtiment , ou des marchandifes fa- 
briquées chez eux , ou de l'argent d'Ef- 
pagne. 

Ce font leurs loix aufquelles on ne 
manque jamais de trouver bon nombre 
d'exceptions. En voici quelques-unes. 

Lorfqu'on veut entrer dans quelqu'un 
de leurs Ports pour y faire le commerce Prétexte 
on feint qu'on abefoin d'eau , de bois, ^7/;,;; 
de vivres. On envoyé un Placer au !es Ports 
Gouverneur par un Officier, qui ex- ^^/^î; 
pofe les befoinsdu Bâtiment. D'autres 

Kiij 



|s|| 



2 2. 2 Nouveaux Voyages aux I fies 

*- fois c'eft un mac qui a craqué , ou une 

1701, voye d'eau coniîdérable qu'on ne peut 
trouver, ni éiancher fans décharger le 
. Bâtiment , bc le mettre à la Bande. On 
détermine le Gouverneur à croire ce 
qu'on veut qu'il croye , par un préfent 
confidérable qu'on lui fait. On aveuo-Ie 
de la même manière les Officiers dont 
on abefoin, & puis on obtient per- 
Hiiiîion d'entrer , de décharger le Bâti- 
ment, pour chercher la voye d'eau, 6c 
remettre le Bâtiment en état de conti- 
nuer Ton voyage. Les formalités font 
obfervécs : on enferme foigneufement 
Icsmarchandifes-, on en met le Sceau a 
la porte du Magazin par laquelle on les 
fait entrer , mais on a foin qu'il y en aie 
une autre qui n'eft point fcellée , par la- 
quelle on les faic fortir de nuit , & l'on 
remplace ce que l'on ôte par des caiiïes 
d'Indigo , de Cochenille, de Vanille ^ 
par de l'argent en barres ou monnoyc , 
du Tabac , & autres m archandifes j & 
des que le Négoce eft achevé , la voye 
d'eau fc trouve étanchéc, le mât a(îuré> 
le Bâtiment prêt à mettre à la voile. 
Mais cela ne luffitpas, il faut trouver 
^c'^Tc "^^^ expédient , afin que ceux qui ont 
le Corn, acheté Icsmarchandifes les puifTentven- 
*»""• drc. On cxpofc pour cela au Gouvcr- 




Trançoifes de l'jémerîf^uë, 225 
Heur 5 & à fes Officiers qu'on manque — -à 
d'argent pour acheter les vivres dont on 1701. 
a befoin , & pour payer ce qu'on a pris 
pour aecommdcler le Bâtiment i Scott 
le fupplie de permettre qu'on piiifïe 
vendre des marchandifes au prorata de 
ce qu'on doit acheter ou payer- Le Gou- 
verneur & Ton Confeil y confentcnC 
après les grimaces qu'ils jwgent à propos 
de faire , & on vend quelques caifles de 
marchandifes, afin que le gros de la 
Cargaifon que ces Mcfîieurs , ou leurs 
Agcns ont acheté, puifle être vendit 
publiquement fans qu'on s'en puifïe 
plaindre j parce qu'on fuppofera tou- 
jours que c'eft ce qu'on a permis aux 
Marchands Efpagnols d'acheter àcs 
Etrangers. Ainfî fc débitoient eft c€ 
tems-là les plus grofTes cargaifons. 

A l'égard de celles qui font moindres, 
èc dont les Barques Angloifes , Hollan- 
doifes , Françoifes Se Danoifes font or- 
dinairement chargées , on les porte 
dans les Eftcrrcs , c'eft à-dire , aux lieux . 
d'embarqucmens ou embarquaderes , 
qui font éloignez des Villes , ou aux 
embouchures des rivières. On avertit 
les Habitans des environs par un coup 
de Canon , & ceux qui ont envie de tra- 
fiquer viennent dans leurs canots pouc 

K iv 





2 14 Nouveaux Fbyagés aux Mes 
-—faire leur emplette. Ceft parLiculieré- 
i/oi.ment a nuit qu'on fait ce commerce. 
Mais il faut ecre fur fes gardes , toiiiours 
armé , & ne laiffer jamais entrer dans 
le Bâtiment plus de monde , qu'on ne fe 
trouve en état d'en cbafTer , s'il leur 
prenoit envie de faire quelque infulte. 
On appelle cette manière de trafiquer 



Traite" • * ' \ j — — ^-w-w v.l^„ «-«-«^xulici , 

,^ traiter a la Piqae. On ne padc jamais 



à la Pi 



rV'efl' '^^''"^'' "^'^^ ^^ ^%^c^ > il "e fefair 
•qu argent comptant, oii marchandifes 
prefentes. 

L'on fait ordinairement un retran- 
chement devant la chambre , ou fous le 
gaillard de la Barque ou autre Bâtiment, 
avec une table , fur laquelle on éralle 
\^^ échantillons des marchandifes a me- 
fure qu'on les montre. Le Marchand 
. ou quelque Commis , & autres ^cns 
armez font en dedans du retranchement 
avec de menues armes. On en met en- 
core quelques- lïns au dcifus de la cham- 
bre > ou fur le gaillard : le refte de l'E- 
quipage bien armé eft fur le pom avec 
Je Capitaine ou un Commis, pour 
faire les honneurs , recevoir \^s per- 
sonnes qui viennent, \ts faire boire, 
ïts reconduire avec civilité , & quand 
ce font des gens de quelque diftindion, 
ou qui font de grofïes emplettes , Içj 



Tr^nçoifes de t Amérique, ii^ 
faluer en forçant de quelques coups de *- 



Canon. Ils fe piquent beaucoup de ces 1701. 
fortes d'honneurs , & on eft fur de n'y 
rien perdre. 

Mais avec tout cela , il faut être fur 
Tes gardes , Se toujours le plus fort , car 
s'ils trouvent l'occafion de s'emparer du 
Bâtiment, il eft rare qu'ils y manquent. 
Ils le pillent , & le coulent à fond avec Danger 

jw •*• p ,., f 1 qu'on 

1 équipage , çihn qu u ne le trouve plus coure 
perfonnequi fe puiiîc plaindre de leur '^i^ns ce 
perndie : parce que h un pareil cas ve- 
noit a la connoilTance des Officiers de 
leur Prince , ils ne manqucroient pas de 
ies obliger à une entière reftitution de 
ce qui auroit été pillé , non pas , comme 
on pourroîtfe l'imaginer 3 pour le ren- 
dre aux Propriétaires , mais pour fe 
l'approprier comme des effets confif- 
quez. 

Ce que je rapporte ici n'efl pas une 
Mftoire faite à plaifir. C'ed une prati- 
que confiante fur la Côte de la nouvelle 
Efpagnc , de Carac & de Cartagene , 
dont bien des François , Anglois , & 
Hollandois, ont fait la trille expérience, pagnou' 

Il y a encore une chofe à obferver ^c^ir ua- 
quaiîd les Efpagnols font à traiter dans niem â- 
un Bâtiment , c'eft de prendre garde à ■^«•""fz 
ieurs mains plutôt qu'à leurs pieds. Us ^m. 

K V 



il 



I i(j Nouveaux Vojâges aux IJîes 

'^ font tous ou prcfque tous fujets a cair- 

jyoî. rion , habiles à prendre autant qu'on- 
le peut être , & quand ils trouvent 1 oc- 
cafiQu de s'accommoder d'une chofe 
fans qu'elle coûte rien , il n'y a point 
d'exemple qu'ils l'ayent laiffe échaper. 

II faut donc avoir toujours les yeux ou- 
verts fur eux , & dès qu'on s'en apper- 
çoit 5 il faut les en avertir d'une manie- 

Jlnrôn^^^^^^'^^' ^ comme fi on croyoit 
doit les que ce im une méprife. Car ils s^oiïen- 
avenir. feroienc, fi on le faifoit autrement, cm 
perdroit l'occafion de la traite , & mê- 
me on s'expoferoit à des fuites fâcheufes. 
Ils ne fe fâchent point de ces fortes d'a- 
vis : ils font feniblant que c'a été l'eflct 
de quelque diftradion , ou d'avoir 
voulu fe divertir de l'embarras où fc- 
loit le Commis quand il s'aperccvroir 
de la perte qu'il auroit faite. C'eft ainfî 
qu'on fait femblant de fe tromper de 
part &c d'autre. Le plus fagc eft celui 
qui ne laiile pas "emporter fa marchan- 
dife > fans qu'elle fait payée. Je raportc 
ceci fur le témoignage de bien des- 
gens. Cependant je n'ai garde d'en faire 
un crime a toute la Nation. 11 y auroit 
de l'injuPiice , & je n'aime pas à en faire 



àpcrfonne. 



La meilleure marchandifc qu'on puif- 






Françoifes de t Amérique, ±tf 
fe porter aux endroits qui ont Commet- " , , .^ 
ce avec les mines cft le vif argent. Les lyoi» 
Rois d'Efpagne , fe font refervez cette 
traite , qui leur rend un profit très-con- 
fidérable. Lorfqu on trouve à la traiter, 
le prix ne (e difputc point , on donne 
poids pour poids, argent pour mercure, p.îx dit 
Ce profit 5 comme on voit, eft tiès- ^'^'*'^' 
grand , car il faut fcize pièces de huit 
pour faire le poids d'une livre j & le 
mercure ne vaut que quatre francs oti 
cent fols la livre. 

Ceux qui veulent augmenter leur pro- 
fit 5 fe font payer poids pour poids en f/j^g}^^ 
petites monnoyes , comme font les ces. 
rcalles , & les demi realles s parce que 
ies recevant au poids , & trouvant Toc- 
eaiion de les donner en compte , ity a 
fcvuvcnt deux , & même trois écus de 
profit par livre. 

Il faut pourtant bien fe garder de fai- 
re paroître aucune affeâration , ni fut 
cet article , ni fur d'autres chofes ; éc 
quand on a une partie a faire , il vaut Maxi m» 
mieux lâcher la main fur certaines mar- ^ <^^^"- 

1 iT Ail \ ^^^ dans 

chandiics , & même les donner a perte, ce com^ 
que de fe tenir trop roide > & dégoûter "i"^^*^ 
les acheteurs , qui font fore bizarres, 
^ fort capricieux. 

hon donc qvi'on eft oblige de perds©: 




2 2 s Nôwvemx Voyages mx Iftes 
fur quelque marchandife , on peut le 
leur faire fenrir d'une manière fine & 
délicate, parce que comme ils fe piquent 
de politeiïe & de générofité , on eft fur 
de réparer bien-rôt fa pertes & dès 
qu'on leur a une fois rempli la tête de 
fumée , il eft aifé de les faire venir à un 
point où le Marchand trouve toujours 
au-delà de fon compte. 

C'eft ce que \qs Anglois & les Hol- 
landois fçavent faire "a merveille. Ils 
voyent par exemple qu'un Efpagnol, 
qui vient acheter une pièce de platille , 
pour faire deux chemifes , s'eft fixé à 
n'en donner qu'un prix qui va à leur 
pertej ils ne laifïent pas de la lui donner; 
ma^s en même tems, ils lui font voir 
àts dentelles , dont ils lui font venir en- 
vie 5 en lui difant , que tous les Grands 
d'Efpagne en portent de cette façon > 
ôc les lui vendent dix fois plus qu'elles 
ne valent. C'efl ainfi qu'il faut traiter 
avec eux , fans que les mauvais habits 
qu'ils portent , fouvent par affeétation , 
pour n'être pas connus , falTent rien di- 
minuer des honneurs dont ils aiment a 
être furchareez. 

'Sas Se o 

cha- Les Chapeaux qu'on leur porte doi- 

pcaux vent être ^ris pour la plupart, de Lou- 

propres j r^^n i i > -i 

aux Ef- "C , de Laltor , ou de quelqu autre poil 

paguols. 



Françoîfes de VAmertcfue, 22.9 , — 
approchant. Il faut que la forme loir lyor. 
plate, les 'bords larges, & fur toutes cho- 
fe 5 que la coëfïe foit de Satin de cou- 
leur. Qu'ils foient vieux ou non , pour- 
vu qu'ils foient bien accommodez , oC 
bien luftrez , on les vend avec avantage. 
On les vendoit autrefois quarante &: 
cinquante piaftres la pièce. Cela cft 
bien diminué depuis que les François 
en ont porté un trop grand nombre. On 
ne lailfe pas cependant d'y faire un très- 
grand profit. 

A l'égard des Bas defoye ( car il n'en 
faut pas d'autres ) il fuffic qu'ils foient 
clairs , bons ou mauvais , n'importe 5 
les Efpagnols en portent ordinairement 
deux paires, une de couleur par-deiTo us, 
6c une noire deffus. 

Les Gouverneurs , & autres Officiers 
Efpagnols , font commerce de toutes 
fortes de marchandifes , & de leur 
mieux. Ils exécutent cxadement les 
Ordres de leur Prince , qui ie défend à 
fes Sujets , mais pour eux ils fe difpen- 
fent de cette loi incommode. C'eil par- 
là qu'ils amafïent les richeffes prodigieu- 
fes qu'ils emportent en s'en retournant 
en Europe. 

Il y avoir dans le tems que j'étois à 
Saint Domingue un Gouverne vu* à Car- 




Ê^o Nouveaux Voyages aux Ij%s 
*" ragenc , qui éroit le premier homme du 

ïyoï- monde pour cela. Il s'appelloic Pimien- 
Pimicn- co. 11 avoir fcrvi fous l'Elcdeur de Ba- 

vern^u"" ^^^^^ ' ^"^ ^"^ ^^oit fait avoir ce Gou- 
«iecarta-Verncmcnt 5 & qui lui avoir recom- 
*^«<^- mandé d'amafTer promptement quatre 
ou cinq cent mille écus , de de revenir 
en Europe. Pour ne pas manquer au, 
premier point , il faifoit un commerce 
mniverfcl , & il le faifoit de relie forte , 
qu'il ne vouloit point d'atîocic. Et pour 
le fécond , il écrivit en Efpagne par le 
même vaiffeau qui l'avoir porté à Car- 
tagene, pour demander fon congé , 
fçachant fort bien qu'avant qu'il arrivât, 
il auroit tout le tems néceflairc pour 
amafo plus d'un million de piafti es. Il 
ne fe trompa pas. Le congé fut ft long- 
fems à venir , qu'il mourut avant d'être 
en état d'en profiter , après avoir amaf- 
fé non pas quatre ou cinq cent mille 
piaftres , mai» quatre ou cinq millions 
d'écus. Le bruit fe répandit aux Ifles du 
Vent qu'il étoit mort plutôt qu'il ne 
vouloit , mai-s qu'on l'y avoit déterminé 
par une potion cordiale , dont il eft ra- 
re qu'on prenne plus; d'une fois en f» 
vie. 

dfpEf" ^^^^s partîmes de la rade de l'Eftcrre 
fcire. le Vcndrcdy i8. Février fur les cincj 



FranÇoffes de r Amérique, îfi 
heures du foir. Notre Barque avoir ' 

deux pièces de canon, mais nous n'a- 1701 r 
vions qu'un feul bouler, donrnousnc 
pouvions pas nous défaire , parce qu'il 
fervoit à broyer la moutarde , qui ac- 
compagnoit notre cochon boucané. Car 
quoique nous fuiîions en Carême , èc 
au milieu de la mer , nous ne pouvions 
faire maigre que le Vendrcdy , que nou& 
paffions avec du bifcuit , des parares , ôc 
du vin. Du rcfte nous avions d'aflez^ 
bonnes provifions , & Tur tour des fu- 
fils, de la poudre & du plomb au fer- 
vice de nos amis. Nous étions dix-fept 
hommes avec un raouffe , Si mon Né- . 
gre qui avoir quinze à feize ans^ 

Nous eûmes dès ie lendemain des- 
venrs contraires & fort violens : de 
forte que nous ne pûmes gagner les L^ay- mires 
mites que le 25. fur le foir. Ce font r^^^ 
plufieurs petites lilcs bâfTcs & déferres , 
que je ne pus pas bien voir j parce que 
nous les palTânies pendant la nuit. Lst 
mer étou fort groiie , & le devmr à un 
tel poinr , que les lames fe donnoient k 
îiberté de s'exercer à qui faureroit le 
mieux , & à qui paiTeroit de l'arriére à jJJf^'J'^; 
l'avanr de notre Barque. Une d'elles fut cuifme 
adez mal adroite pour emporter chemin '^^^-jp"*^^ 
faifant notre cuifme* Accident funefte ®«s, 



1^1 Nouveaux ï^oj âge s aux TJle s 

•™— pour des gens qui avoicnt grand appe- 

1701. tit. Cette dirgrace& la continuation du 

mauvais tems nous obligea de mouiller 

fous le Cap de Donna Maria , qui eft le 

. plus àl'Oueftde routeriile. 

Nous y fûmes encore invitez par un 
petit pavillon , que des ChalTeurs qui 
croient en ce Quartier-la mirent au bout 
d'une perche , pour nous appeller. Ce- 
pendant comme il étoit bon de pren- 
dre Tes furetez, de crainte que ce ne fuf-. 
fcnt d'honnêtes gens , tentez d'enlever 
notre Barque,pour s'en aller Forbans^oa 
prit les armes , on chargea nos Canons 
de mitrailles, & de balles de moufquct, 
& je m'offris d'aller avec deux hommes 
dans le canot , pour recqnnoitre le ter- 
rain , & voir s'il n'y avoit rien à crain- 
dre. Je m'acqiiitai de ma commifîion , 
&: après avoir rout examiné , je retour- 
nai à la Barque avec deux Chaffeurs , 
qui nous firent un prefent de Cochon 
frais , & de boucané. On les régala de 
vin & d'eau-de- vie , & on convint avec 
eux du prix de dix-huit cent livres de 
Cochon en aiguillettes , & en pièces , 
^ de trois cens livres de mantcgue , 
c'eft-à-dire , de grailfe de Cochon ou 
fain doux. 

Les Efpagnols s'en fervent dans l'A- 



Prançoifes de t Amérique, 1 5 3 '"" 
fftènqne, & même en quelques Provin- 1 7^ ^» 
ces d'Efpagne au lieu de beurre , & ce- Mamc- 
la en vertu de la Bulle de la Croifade , '^^^^ ^^^^ 
qui leur donne encore d'autres grands ôc fon 
privilèges , & eKtr'autres de manger le "^"^^e» 
Samedy toutes les extrèmitez des bêtes , 
comme (ont les pieds , la tête , le col , 
& les entrailles. Mais on coupe ces ex- 
trèmitez il avant, que le corps eil réduit 
à très- peu de chofe. Cette mantegue eft 
blanche comme la neige , & excellente 
de quelque manière qu'on la veiiilie em- 
ployer. 

Nous devions payer ces proviiions en 
poudre , plomb , toiles & merceries , 
& comme leur Boucan étoit environ à 
deux lieiies de la mer , ils nous deman- 
dèrent quelques-uns de nos hommes 5 
pour leur aider à aller chercher ces vian- 
des. On leur en donna iix , & je pris la 
commillion d'aller choiiir la viande. Je 
menai mon Nègre avec moi , pour por- 
ter mon hamac , & nous partîmes fur le 
champ. 

C'ètoit quelque chofe de plaifant de Hayiîe- 
voir Ihabillement de ces deux Chaf- ™jJ^^J^^« 
feurs. Us n'avoient qu'un caleçon , & feuts. 
une chemife , le caleçon étoit étroit , 6c 
ia chemife n'entroit pas dedans -, elle 
çtoit pardeffus coinme les roupilles de 



K M 



f 



* ^H ï^oHvemx VojAges aux ïjlêt 

Î701. nos roulliers , & un peu moins large. 
Ces deux pièces étoient fi noires , & iî 
imbibées de fang & de graifTe , qu'el- 
les rcmbloicnt être de toile gaudronncc^ 
Une ceinture de peau de Bœuf avec le 
poil , ferroic la chemife , & foûrcnoit 
d'un côté une goaîne , qui renfermoit 
trois ou quatre grands couteaux, comme 
des bayonncttcs , & de l'autre , un gar- 
gouflîer à l'ordinaire. Ils avoient fur la 
tcte un cul de ehapreau , dont il rcftoit 
environ quatre doigts de bord , coupe 
en pointe au-delTus des y eux. Leurs fou- 
liers croient fans couture , & tout d'une 
pièce. On les fait de peau de Bœuf ou 
de Cochon. Voici comment. Dès qu'on 
a écorché un Bœuf, ou un Cochon y 
on enfonce le pied dan^Ie morceau de 
peau qui lui couvroit la jambe. Le gros 
o^^tcil fe place dans le lieu qu occupoit le 
genoiiil , on ferre le bout avec un nerf, 
& l'on le coupe. On fait monter le relie 
trois ou quatre doigts au dcfTus de la 
cheville du pied , & on l'y attache avec 
un nerf, jufqu'à ce qu'il foit fcc , ÔC 
alors il fe tient de lui-même. C'cft une 
châuflurc très-commode, bien-tôt faite» 
à bon marché , qui ne bleiïe jamais , & 
qui empêche qu'on ne fente les pierres 
^ les épines , fur lefquelles on œarchç. 



Trançoifes de VAmeYicjue. ïj 5 
Nous arrivâmes allez tard a leur Bou- — ^ 
can , où nous trouvâmes leurs trois au- ^1^^ 
très camarades. Leurs pavillons étoient 
dans une aiTez bonne café couverte de 
taches , & la petite café â boucaner étoit 
tout auprès. Ils avoient beaucoup de 
viandes feches,d'autres qui boucanoient 
6c deux ou trois cochons qu ils venoicnt 
de tuer. Nous foupâmes fort joycufe- 
ment , &: avec appétit. J'âvois fait ap-- 
porter du vin, & deTeau-de-vic , mais 
mon Nègre avoir oublié le pain. Je 
m'en mis peu en peine. Je mangeai com- 
me eux des bananes rôties & bouillies 
avec la viande , & cnfuite le gras & le 
mai<yre du cochon en guife de pain &: 
de chair , accompagne de la pimentade. 
Soit que l'air , le chemin , ou la nou- 
veauté m'eulïent donné plus d*apperit 
qu*a l'ordinaire , foit que la viande fût 
plus tendre , & plus appctiifante , p^ 
croi que fcn mangeai près de quatre li- 
vres. Nous dormîmes à merveille. La 
faim plutôt que le point du jour nous 
réveilla. J'avois de la peine à conce- 
voir qu'ayant tant mangé peu d'heures 
auparavant , mon eftomach eût déjà fait 
la digeftion. Mes fix hommes & mon. 
Nègre fe trouvèrent dans le même bc- 
foin que moi , ^ les ChalTcurs me di- 



ée l la 
viande 
de Co- 
chon 
«naron. 



1 j ^ jSTouvemx P^oyages mx Ifles 
rent qiùl ne falloir pas que cela nous 
étonnât , qu'ils avoienc autant d'appe- 
tit que nous , &: que cela leur étoif or- 
dinau-e , parce que la viande de Cô- 
chon mangée de cette façon fe digère 

plus faalement.On peut croire que nous 
ne loufcmes pas long-tem^ cette in- 
commodité. Nous déjeunâmes bien. 
Mes il X hommes avec trois ChafTeurs fe 
chargèrent, & partirent dans l'inten- 
tion de revenir vers le midi, afin de 
pouvoir fane un autre voyage. Je reliai 
avec ks deux autres, & mon Nègre au 
iioucan , où je ne demeurai pas oiiîf • 
car comme nous étions dans un lieu qiii 
pouvoit pafîer pour une forêt d'abri- 
cotiers, j'en allai amadcr ac cueillir au- 
tant que nos lix hommes en purent por- 
ter , ce qui fit que je couchai encore au 
^oucan , parce qu'au Heu d'envoyer de 
la viande , & de la mantegue à la Bar- 
que , je ne chargeai nos gens que d'a- 
bricots & de bananes. Ils revinrent le 
lendemam matin au nombre de huit 
ou neuf , hs unsfe chargèrent de fruits 
& l^s autres de viande & de manteaue; 
nous retournâmes â la Barque fuHes 
trois heures après midi , nous payâmes 
nos Marchands , & après les avoir faic 
foien boire , nous mîmes à la voile 




Françoîfe s de V Amérique, 137 
Le lendemain fur Je foir nous dou 



aeion 



blâmçs le Cap Tiberon , & nous le ra- ^^^^' 
sâmes de fi près , qu'on pouvoir cra- b'^ ^'^ 
cher à terre. Cette pointe eft prefque 
rpnde , fort élevée & coupée preiqua 
pic \ la mer par cpnféquent y eft profon- 
de -, & comme le rocher eft noir , la mer 
paioit de la même couleur. 

Les vents qui étoient Nord - Eft & 
fort frais nous contrarièrent tellement, 
que nous fûmes obligez de porter au 
large , au lieu de ranger la Côte comme 
nous avions deffein. Nous nous y ral- 
liâmes enfin le 5. Mars, & nous recon- 
nûmes l'Ille à Vache. Nous' la déparâ- 
mes pendant la nuit , & le 9. fur les huiç 
heures du matin , nous moililiâmes à la 
Caye oulfle de Saint Louis, qui eft fe- 
ion mon eftime â fix lieiies au vent de 
l'Iileâ Vache. 

Cette Ifle étoit fameufe autrefois & j^^ 
fort fréquentée des Fiibuftiers de toutes ¥ache. 
fortes de Nations , qui en faifoient le 
lieu de leut rendez-vous , & y venoienç 
fouvent partager le butin qu'ils avoient 
fait fur les Efpagnols , qui ont été de 
tout tems les objets de leurs courfcs. 
Quelques gens en très- petit nombre s y 
croient établis. On les en a fait déloger 
& pOer â la grande Terre , c'eft â-dire 



r 





IJOl. 



2 5 s Nouveaux Vojages aux IJlâs 
à Saint Domingue -, de forte qu'elle eft 
â prcfent défertc : il n'y a plus que dc$ 
bctes à cornes àc des Cochons qu'on y 
a mis pour multiplier pour le fcrvice de 
la Compagnie , à qui le Roi a concédé 
les terres qui font depuis le Cap Tibe- 
ron jufques au Cap Mongon , ce qui 
fait une étendue d'environ cinquante 
liciies. 

Il femble que le but de cette Com- 
pagnie n'a pas tant été de peupler , 5c 
faire habiter cette partie de l'Iue de S. 
Domingue, que d'avoir un entrepôt 
commode & fur pour les Vaiffeaux & 
pour les Barques qu'elle envoie en traite 
aux Côtes de la Terre-Ferme. Les An- 
glois de la Jamaïque , les HoUandois de 
Coroflfol , & les Danois de Saint Tho- 
mas tirent leurs plus grands profits de ce 
Commerce , qu'ils feront déformais 
obligez de partager avec nous , fi nous 
{jçavons nous fervir de nos avantages , 
& ne pas lailTcr périr cet établificmcnt, 
comme quantité d'autres que nous 
avions dans les autres parties du Mon- 
de. Il faut efpercr que les Directeurs de 
cette Compagnie, qui font les pre- 
miers Commis de Monfieur de Pon- 
chartrain , feront plus fages & plus heu- 
reux que les autres Entrepreneurs, dont 



TrançQifes de VAmerieiue. 25^ 

îa plupart fe font ruinez dans les cta- lyof, 
bliflcmcns qu'ils avoiçnt commencez. 



C H A P I T R E* X. 

X^efcriftion de U Céije de Saint Louis , 
^ du fond dç fifie a Fâche, 

LA Gayc Saint Louis , quii falloit 
appellcr Ifle Cous peine d'amande , Loufs'*' 
cft un petit terrain de quatre a cinq cent 
pas d^ong fur cent foixante pas de lar- 
ge , qui n'a juftcmcnt que la hauteur né- 
pclTairc poijr n'être pas couvert d'eau 
quand la mer cft hautc> Tout ce terrain 
ne paroît être autre ckofe qu'un amas 
de roches a Chaux , à peu près de mê- 
me efpeee que celle que l'on trouve i 
la grande Terre de la Guadeloupe. Elle 
eft fîtuée au fond d'une grande Baye , 
idont l'ouverture eft couverte par trois 
pu quatre Iflcts alTcz grands, mais qu'on 
n'a pas choifis pour y bâtir le Fort , par- 
fc qu'ils font environnez de hauts fonds, 
& par conféquentpeu propres au moiiiU 
Jage des VailTeaux > au lieu que la mer 
fe trouve très-profonde aux environs de 
la Caye , particulièrement du coté de 
la grande Terre , c'çft4-dirç , de TlOc 



Ca. 



...™™-. 240 ISFouveaux Vojages aux Ifies 
I701. de Saint DomingLie 3 dont elle n'efl: fé- 
parée que par un canal de fepr à huit 
cent pas de large. Le fond eft de bonne 
tenue 3 net & tout- à-fait propre pour 
l'encrage. L'on peut raoïiiller les Bar- 
ques 5 les Brigantins &: auti^es petits Bâ- 
timens , afifez près de la Caye pour y en- 
trer avec une planche. Nous étions 
moiiillez de cette manière : notre Ca- 
not touchoit d*un bout à la Barque , & 

, ~ de l'autre à terre. 

Le Chevalier Reinau , qui y a voit 

Projet paflfé l'année précédente 5 y avoi|g^acé , 

^nT\T ^^^^ P^^"^ ^^^^ J^ ^^^ ^^ ^^^" ' rélevanon, ' 
ye. le devis &: les piquets. Je croi que la dé- 
penfe devoir monrer à huit ou neuf cent . 
mille livres , ce qui me fit dire que ce 
Fort avoit la mine de refter en papier, 
quoiqu'il y eût déjà deux Ingénieurs fui* 
Içs lieux avec desappointemens confi- 
dérables, & que Monfieur de Paty fe 
fût engagé de fournir toute la chaux , la 
pierre , èc les autres matériaux néccf- 
faires pour la conftrudion. Il attendoic 
de France des Maçons &c des Tailleurs 
de pierre , & il avoit déjà bon nombre 
d'Ouvriers & de Nègres qui travail- 
loient à préparer toutes ces chofes , & 
Ç\ je ne me trompe, à faire de la brique. 
Je pris U liberté de fau'e remarquer à 

CCS 



Tra.n(^oifes de V Amérique, 24 1 
ces MeflieuLS que la hauteur de leurs - . „ , 
Remparts dans un lieu /î étroit , leur 1701. 
ôteroit tout l'air , & que leur Fort de- 
viendroit une fournaife où il ne feroit dc^c^*"^ 
pas polîible de demeurer , & où \q^ ma- P^ojef 
ladies étant une fois entrées j l'air s y 
corromproit de telle manière , que ce 
feroit plutôt un Cimetière qu'une For- 
cerefïè , ^ qu'on pouvoir juger de ce qui 
arriveroit alors^par ce qu'on y voyoit: 
tous les jours , la mort ayant déjà em- 
porté une très- grande quantité de gens , 
& ceux qui refloient étant comme dcs^ 
déterrez. 

Je leur fis encore 'remarquer que le 
terrain de cette Caye écoir ît)ut chance- 
lant , qu'il trembloit d'un bout à i'aurrc 
dès qu'on y tiroit le Canon , que ce fe- 
roit encore bien pis lorfque le Canon 
feroit élevé fur des Remparts , fuppofé 
même qu'on les pût bâtir de la hauteur 
propofée , avant que le fond fur lequel 
on préccndoit les élever, prît congé 
tl'eux en s'enfonçant , ou en fe rcnver- 
fant dans la mer. Car de penfer à pilo- 
ter tout autour pour l'affermir , ou i aug- 
menter , il me paroiiïbit que le fuccès 
auroit été fort douteux , & la dépenfc 
exorbitante. 

Il y avoit encore un autre inconve- 
Tome VIL L 



lyoi 



fil 



Maifous 
«le la 
Cayc. 



^242 Nouveaux Voydgei AUX Ijiei 
^ nient j c'écoit de pouvoir avoir des ci- 
ternes poiir confcrver l'eau de la pluye \ 
car il n'y a pas une feule goûte d'eau fur 
cette Caye. lia: beau y pleuvoir , l'eau 
• fe- perd aulîi-tôt , & pafle comme li elle 
tomboit dans un crible:. On cft obligé 
4'en aller chercher tous les Jours à la 
grande Terre à une petite rivière éloi- 
gnée de près, d'une demie lieiie de la 
Caye j & il y avoir pour cet effet une 
Chaloupe & trois ou quatre hommes 
qui n'avoiènt point d'autre emploi. 

J'avois remarqué en palïant à Saint 
Chriftophe , que les Anglois ne pou- 
Toientconfeiver d'eau dans leur Fort de 
la Souphrime , parce que le bruit du 
Canon ébranlant le terrain fur le- 
quel il eÛ: bâti , les citernes fefendoient 
âulB-tôr 5 &: devenoient inutiles \ de 
forte qu'ils étoient obligez de fe fervir 
de Barriques pour conferver leur eau> 
en attendant qu'ils fififent doubler leurs 
citernes avec du plomb , ce qui eft d'u- 
ne dépcnfc coniidérable , ôc d'un entre- 
tien continuel. 

Les logemens que nous trouvâmes 
fur la Caye Saint Loiiis , étoient de 
fourches en terre , couverts de taches , 
paliiïadez de Palmiftes refendus. Il n'y 
avoit que la maifon du Dirc6teur , celle 



Prançoifei de VAmcriojue, 24 1 

^u Gouverneur & wn Magaiin qui fu{l 

fenr pallifTadez de planches & couverts ^ '^^^* 
d'efTejites. Ce Magafin & la Maifon 
du Diredeur faifoient un côté d'une 
petite place obiongue > dont le refte 
croit formé par les lagemens des Com- 
mis & autres Officiers de la Compagnie. 
La Chapelle , la Maifon du Gouverneur 
& quelques autres bâcimens étoicnt ré- 
pandus hws ordre fur la Caye, avec 
âes Cazernes qui avoient Tervi à la Gar- 
îîifon. 

Jamais je n'a vois vu un fi grand nom- 
bre de Commis & d'Officiers pour xm^'^f''^ 
11 petit heu &un h petit commerce. Je g eux de 
doute qu'il 7 en ait autant à Batavia, Us ^°"'"'^' 
avoient tous des appointemens confidé- 
rables & bouche â cour à la rablc du Di- 
redeur , qui étoit bien fervie & fort 
abondamment.On entretenoit pour ceh 
des Chafîcurs avec une grande meute de 
ehiens. Il y a voit auffi des Pêcheurs, ôc 
on élevoir quantité de Volailles ÔC de 
Moutons dans l'Habitation particulière 
de la Compagnie. 

Un Maloiiin nommé M. de Bricourt u. as 
étoit Direéteur de la Compagnie. C'é- ^"^«"^«^ 
toit un homme fort civil , & fort hon- teurr 
iiete 5 parfaitement au fait du commer- 
ce. Il me fit donner un logement , Ôt 

L ij 



^44 Nouveaux Voyages aux Ifies 
- m'obliî^ea de prendre fa table pendant 



1701. tout le tems que je demeurcrois à la 
^, 1 Cave. Il étoir fort brouillé avec le Gou- 
Bouioe verneur nomme M. de Bouloe Gentil- 
hJu"!"" homme des environs de Touloufc , qui 
avoir été Lieutenant Colonel en France. 
C'étoit un homme fort poli , qui avoir 
beaucoup de fervice: ilavoit beaucoup 
de ledure , il avoit vu le monde , il 
parloit jufte, Se étoit fort obligeant. 
Mais il ne s'étoir pas encore corrigé du 
vice ordinaire de fon païs, il étoit 
prompt 6c vif, quelquefois jufqu'à l'ex- 
cès. C'étoit ce qui faifoit naîtie tous 
les jours des difficultez entre lui & le 
Directeur. 

La Compagnie avoit entretenu une 
Compagnie d'Infanterie pour fcrvir de 
Garnifon. Elle étoit fous les ordres du 
Gouverneur , qui étoit par cet endroit 
en état de fe faire obéir. Le Directeur 
venoit de calTer cette Compagnie , afin 
que k Gouverneur n'eût plus à qui com- 
mander, & que cela le rendît plus ac- 
commodant. Je me trouvai afTez em- 
barafle entre ces deux Meffieurs : car 
quand le Diredeur me voyoit avec le 
Gouverneur , ou que je mangeois avec 
lui , il m'en faifoit de petits reproches *, 
& le Gouverneur fe plaignoit de foa 





' Franc oîfes de V Amérique, 245 
côté 3 que je témoignois plus d'inclina- "" 
tion pour un Marchand que pour lui. ^ 
Jevoulus travailler à leur reconciliation, 
je parlai en particulier à l'un & à l'autre, 
mais je vis bien-tôt qu'il n'y avoit rien 
à faire. Le Diredeur obfedé par Tes ^ 
Commis , qui pour lui faire leur cour 
décrioient Ikns cefTe le Gouverneur , 
ne vouloir faire aucune démarche , & 
le Gouverneur faifoit fonner bien haut 
Ton rang & fa qualité , & ne vouloir 
point s'approcher ; de forte que je pris 
le parti de vivre bien avec tous les deux 
& je me confirmai dans une maximç 
qui me parut toujours très- vraie , que 
la multitude des chofes nuit bien plus 
aux affaires qu'elle ne leur cil avanta- 
gcufe. La Compagnie Ta reconnu de- 
puis y &'a réuni ces deux Charges dans 
une mêmeperfonnc. 

On me propofa de demeurer à la 
Cayc pour être Curé. On n'étoit pas 
content d'un Eccléfiaftique Irlandois , 
qui deiïervoit leur Eglife \ & lui-même 
voyoit avec chagrin la défunion àç:% 
Chefs &: vouloir fe retirer. Mais o-n ne 
vouloit^ pas le lui permettre , avant 
qu'on eût un autre Prêtre \ & cela n'é- 
toit pas trop facile. On me fit des pro* 
poridoiis fort aYântagcufes 5 non-feule- 

L iij 



1j^6 Nouveaux Voyages aux Ifies 

" \ M U ment pour moi, mais pour notre Or- 

1701. dre 5 fi nos Supérieurs vouloicnts'engâ- 

^ offres ger â remplir les Eglifes qui feroient 

^u'on nécelîaires pour la Colonie qui s'éra- 

l'Auteur MfToit dc jour en jour. Je m'excufai 

g à fon d'accepter ces oflFres , pour ce qui me 

regardoit \ mais j'écrivis au Père Cabaf- 

jfon notre Supérieur général , touchant 

l'occafion qui fc préfentoit d'étendre nos 

Miffions & nos Paroiiîcs dans ce grand 

'Quartier. 

On nous y offroit une terre de mille 
pas de large fur deux mille pas de haut > 
^ de nous donner des Nègres pour la 
faire valoir , aux conditions des autres 
Habitans , avec quelques privilèges par- 
ticuliers 5 & quatre cens écus de Pcn- 
iion pour chaque Curé , jufqu'à ce que 
le cafuel des Eglifes fut affcz confidéra- 
ble , pour la pouvoir réduire a trois cens 
écus, comme font celles àcs Curés de 
Léoganc. 

Les conditions que la Compagnie 
fai fo it à ceux qui vouloient s'établir fur 
Its terres de fa conceiîion , étoient fi 
avantagcufes , qu'elles auroicnt dû y 
attirer une infinité de gens , s'ils avoient 
été tant foit peu raifonnables. Mais ils 
ne pouvoienc fouffrir qu'on les obligeâr 
de vendre leurs marchandifes , & leurs 




IJOl 

Condi- 



Françoifes de l' Amérique, i4fj 
denrées à la Compagnie privativemcnt 
â tout autre , & d'acheter d'elle ce dont 
ils auroient bcfoin. En cela , comme en 
beaucoup d'autres chofès , j'ai remarqué tionsque 
que la prévention a ordinairement plus p^gn^j^" 
de lieu, que la raifon. Car la Compa- fairoit à 
gnie leur donnôit les terres de la même ["n^^^' 
manière que le Roi les donne aux autres 
lieux de fon Domaine en Amérique , 
-c'eft-à-dire , gratis , fans redevances , 
droits feigneuriâux 5 lors 5c ventes, ni 
aucunes charges. Elle leur donnoit des 
Efclaves félon leurs befoins , ôc les ta- 
Icns qu'on voyoic dans ceux qui en de- 
mandoient à raifon de deux ceas écus 
pour les hommes, & cent "cinquante 
icus pour les femmes , payables dans 
trois ans, fans qu'ils puiient être con- 
traints à avancer aucune partie du paye- 
ment avant! ]e' terme expiré. Elle leur 
donnoit encore le même terme^pour les 
mârchandifes qu'elle leur fournifiToit , & 
qu'elle leur laifToit au prix courant , 
qu'éioient ces mêmes marchandifes à 
l'Efterre , ou au petit Goave , & fi la 
Compagnie en manquoît , elle leur pcr- 
mettoit fans aucun délai , d'en acheter 
où bon leur fembloir , & de vendre leurs 
marchandifes & denrées au prorata de 
ce qu'ils dévoient payer pour ce qu'ils 

L i-v 



1^^ NoHveanx Voyages aux- Ifles 
■ avoient acheté. Eile s'engageoit encore 

Ï701. à prendre généralement tout ce qui fc 
fabriqiieroit fur leurs Habitations au 
même prix 5 que ces mêmes chofes aii- 
roienc été vendues dans les autres Quar- 
tiers. L'interdiétion du commerce avec 
d'autres qu'avec elle ^ excepté dans les 
cas que je viens de dire , étoit la pierre 
d'achopement. Il eft i croire qu'on y 
aura trouvé quelque tempérament. Voi- 
là à peu près le Même de cette Com- 
pagnie , dont' il me femble que toute 
peribnne de bon fens fe dcvoit con- 
tenter. 

M. de Paty Lieutenant de R©i de 
Leogane , qui avoir entrepris les four- 
nitures pour hs Fortifications de la 
Caye de S. Louis ^ y arriva deux jours 
après nous. Il y étoit venu par terre. Il 
y avoir un chemin aifé du petit Goave 
jufques-là. On ne compte que vingt- 
. quatre à vingt-cinq lieues. On trouve 
fur cette route à huit lieiies du petit 
Goave un Quartier appelle le Fond des 
Nègres , qui eft une pépinière de Cacao 
& d'enfans. La plupart des Habitans 
le Fon«i font dcs Mulâtres , & àts Nègres libres, 
grès fe'r'. ^^^ Cultivent les plus beaux C'acoyers du 
tiie en monde. J'ai dit , ce me femble , dans; 
"coyers ^^^^ ^^^^^^ endroit 5 que ces gens-là fout 



FrAnçoifes de V Amérique, a 4 9 
fort féconds. Je dois dire à préfent qu'ils 
ont une facilité merveilleufe d élever j»rQi, 
leurs enfans. Ils leur donnent le matin 
une jatte de Chocolat avec du Mahis 
écrafé , & s'en rapportent a eux pour le 
jefte de la journée. Avec cela on ne 
peut voir des enfans plus forts, &r 
d'une fanté plus vigoureufe. Que Ton 
trouve (i l'on peut dans le rcfle du mon- 
de une nourriture, dont on voit de fi 
bans effets. Comme ce chemin paffe au 
travers d'un très bon pais , il y a appa- 
rencç qu'il fera bientôt rempli d'Habi- 
tans qui feront un Négoce confidérable 
de Cacao , d'Indigo , de Rocou , de 
Tabac, de Coton, & autres marchan- 
Gifes , leur terrain étant propre à tout. 

Je fus me promener avec Aieiîieurs 
de Bouloe hc de Paty à un Jardin , ou 
commencement d'Habitation , que le 
premier faiioit faire à une petite lieiie , ,. 
de la Caye. C etoit un rond tore uni ^e m. de 
entre deux collines , qui étoit arrofé d'un-^o"^*^®* 
gros ruiffeau, qui lui donnoit de la 
fraîcheur , &c lemettoit en état de pro- 
duire tout ce qu'on y auroit voulu plan- 
ter , êc furtoutdu Cacao. Je le dis à M, 
de Bouloc , qui goûta mon avis , Ôc qui 
l'auroitfuivi , s'il eût cru demeurer alfez 
longtcms dans le poUc où il éroic , pour 

L V 



25 © N'oHveàHx Voyages anx Tjïes 
^ fc récompenfer par les fruits des avances 



Capitai 
ne rie 



:e. 



1701. qu'il auroic été obligé de faire , pour 
cultiver ces aibres , jufqu a ce qu'ils 
donnaiïènt du profit. Mais il fongeoit 
àhs ce tems-là à changer de domicile , 
comme il a fait effedlivement deux ans- 
après 5 ayant été nommé par le Roi au 
Gouvernement de l'Iûe de la Grenade. 
Nous dînâmes chez un Capitaine de 
le Pars Milice de ce Quartier-là nommé le Pais. 
' C'étoit un homme de vingt-huit ans^ 
très-bien fait , cjui avoit gagné du bien 
en commandant les Flibuftiers en diffé- 
rentes occaiions pendant la dernière 
Guerre. Il étoit marié depuis q!îclques 
mois avec une Créolle, fille Au lîeur 
Rolîignol, Officier de S. Chriftophe >. 
qui après la prife de cette Ifle avoit éré 
envoyé à la Martinique par les Anglois , 
pendant qu'ils avoient rranfporté a SV 
Domin^ue £a femme & fes deux filles. 
Ceft ainfi. qu'ils en ont uié pour détruire 
cette fforiflan te Colonie. Le iieur Rof- 
jfîgnol mourut au Cul- de-Sac de la Mar^ 
rinique, avant d'avoir pu faire revenir 
la famille auprès de lui. Sa veuve fe 
trouvant chargée de deux filles très-bel- 
les à la vérité , mais fans bien , fe maria 
avec un nommé Cadras ci-devant Ha- 
Mrant de la Guadeloupe, qui s'érok 




t^rançoifes de VAmcritjm, 151 
crabli à S. Dominguc. Après dîné , nous ^ 

allâmes nous promener à rHabiration lyoï. 
de Caftras. Il étoit Econome de la Com- caftras 
pagnie \ il avoir cinq ou fîx cens écus scono- 
d'appointemenS) un Cheval & deux Ne- comp^ 
grcs entretenus , & bouche en Cour , gnie. 
quand il alloit à la Caye. C'éroit lui qui 
faifoit valoir rHabitation de la Com- 
pagnie 5 qui étoit environ à une liciie 
iie-là. Ow difoit qu'elle étoit fort belle , 
& bien pourvue de Nègres. On y fai- 
foit de rindigo , & on pafloit d'y faire 
une grande Manufacture de Sucre. C'é- 
coit-lâ aullî où l'on élevoit les moutons , 
les volailles & les autres chofes nécef- 
faires pour la table du Directeur. 

La (econde iil'e de la veuve du (îeur 
Rolîîgnol étoit mariée depuis peu à un 
vieux Flibuftier nommé Stive ou Eftien- ^jbuf J^ 
ne 5 qui paroilToit avoir beaucoup plus fier. ^ 
de foixance ans, mais qui étoit encore 
plus chargé de biens que d'amiées. 
Comme fon Habitation étoit à côcé de 
celle de Cadras, ces Mefîîeurs y allè- 
rent , ôc je les y accompagnai. Le fièut 
Stive n étoit pas à la maifon , fa femme 
qui nous reçût 5 me parue fi jeune qtic 
je ne pouvois me perfuader qu'on eût 
marié un enfant de douze à treize ans 
avec un vieillard , qui auroit pu êtjrc 

L vj 



i^z Nouveaux Voyages aux Ijïes 
*—«-»« Ton grand-pere. Elle l'envoya avertir 3: 
1701, & il vint aufli-tôr. Il paroifToit alTez 
Jimple dans Tes manières , il parloit peu , 
& ornoit chaque période de cinq ou fîx 
noms de Dieu , à Tancienne manière de 
la Flibufte. Il fir apporter la collation :. 
lapolitefTe n'y regnoit pas -, au lieu d'el- 
le la richelTc y éclaroit. Il avoit quanti- 
té de bonne vaifïelle d'argent , qui fé- 
lon toutes bs apparences ne lui avoit pas 
coûté grande chofc , aufli étoit-elle toute 
à l'Efpagnole. J'eus bientôt fait con- 
noilTance avec lui : il étoit ami intime 
du Capitaine Lamberr, & de quelques 
autres Flibuftiers de mes amis. Nous fî- 
mes une partie pour aller au. Fond de 
l'Ifle à Vache avec Caftras ôc le iieur le 
Pais. Nous retournâmes enfuite à k 
Caye. Je fouf ai avec M. de Paty chez 
îe Gouverneur ,, après quoi j'allai voir 
M. dfe Bricourt,. qui voulait à toute 
force que M. de Bouloe m'eût parlé de 
lui pendant tout ce voïage , quoique 
nous ne l'euiîions pas feulement nom- 
* me.. Ces foupçons me faifoient de la 
peine , & je {ouhaitois fort , que notre 
Barque expédiât promptemenc ce qu'elr 
le avoit à faire , afin de continuer notre 
vQÏage. Mais il falloit attendre le re- 



tOUîT 



d'un Brigaatin 



qiu etou 



allé 



a 



Françoifes de V Amérique, 15 j 
Cartâgciie , & qui devoit en rapporter ^" ' - - ^ ■ 
de l'argent, qui étoit ce que nous at- 170 ï* 
tendions. 

Deux jours apiès, Cadras me vint 
chercher dans fon canot , & me mena 
chez hii", où \ç.^ deux gendres de fa 
femme s'étoient rendus pour notre par- 
tie. Nous montâmes à cheval après dîné-, 
&: fûmes coucher a fept bonnes lieues 
de-là , chez un de leurs amis dans le 
Fond de rifle-à Vache. 

C'eft une très- grande plaûie , dont Defcrip»- 
le bord de la mer fait une ance en rna^ p°"/ j 
niere de croilTant fort ouvert , cou- i-iiie à 
vert par Tlilc à Vache , qui eftéfbignce Vachc. 
de la Grande Terre d'environ trois 
lieues. Cette Ifle me parut de cinq a fix 
lieiies de longueur. Qiioiqu'ellc femble 
couvrir l'Ance, fon éloignemcnt eft 
caufe qu'elle ne lui eft prefque d'aucune 
luihté. La mer bnfe rudement à la Côte, 
^ rend l'embarquement difficile, & le 
moilLllage dangereux , même pour les 
Barques. Comme je n'y ai point va de 
Vaiffeaux, je ne puis pas dire s'ils y fe- 
roient bien ou ma'. Il y a apparence 
que ceux des Flibuftiers moiiilloient au- 
près de rifle lorfqu'ib s'aflembloient 
en ce Qtiarder-lâ , pour faire leurs ex- * 
péditions ou leurs partages,. 



m 



1 5 5 NoHvemx Voyages mx IJtes 

"- ' Nous fûmes le jour fuivant à cinq 

3701. lieiies plus loin , & nous y couchâmes : 
de force que nous eûmes le rems de 
nous promener pendant que Caftras fai- 
foit fes affaires, & celles de la Compa- 
gnie. Tout ce pais cft très-beau ; la 
terre eil profonde, graffe & propre à 
ce qu'on voudra lui faire porter. 

Il eft certain que tout ce païs a été 
liabité par les Efpagnols, & avant eux 
par les Indiens. Ceux là l'ont quitté 
pour aller s'établir au Mexique , après 
que Fernand Correz en eût fait la con- 
quête^ & comme ils avoient déjà, dé- 
truit tous les naturels du pais , toute 
cette partie eft demeurée défcrte , & 
\z^ arbres y étoient revenus. Il efl vrai , 
que la plupart ne font que des bois ten- 
dres, mais eu très-grand nombre, forr 
liauts, fort gras & forr preflés, ce qui 
n'cft pas une petite preuve de la bonté 
de la terre. 

II y a apparence que les Habitations 

è.ts Efpagnols n'avoient que quatre a 

cinq cent pas de large , parce qu'on 

d!^r Ha- ^^P^^^^ prefque toute cette plaine parta- 

b^ations gée de cette manière , par des épailleurs 

Fagnolt ^^^ois de haute futaye , qu'on nomme 

'dans le païs des Racques de bois, qui 

paroilfenc très-anciens, & tels que (ont 



Tran^oifes de V Amérique, 154 
ceux qu'on trouve dans le milieu des — — - 
forêts , & dans les montagnes, oiiilcll; i"j?or^ 
probable , que peiTonne n'a jamaisfaic 
de défriché. Les Efpâgnols en ufoienc 
apparemment ainfi , pour féparer leurs 
Habitations , & pour avoir dequoi re- 
tirer leursbeftiauxà l'ombre pendant la 
grande chaleur , <!^ pour confervcr des» 
bois de charpente à leur difpofîtion , 
quand ils en avoicnt befoin. Il y a de 
ces Racques de bois qui ont autant d'é- 
paiffeur , ou de largeur , que les terrains 
qui ont été défrichez *, d'autres en ont 
moins. Cette metliode n'étoit pas mau- 
v.tite d'un co:é , mais "il me femble: 
qu'elle avoir aulli its inconveniens , & 
qu'elle étoit contraire à la lanté , en ce 
que QZ^ Racques de grands arbres em- 
pêchoicnt le mouvement de l'air ^ 6c 
conrribuoient ainfi à fa corruption. 

On me fit voir quantité de fcis à che- 
val à l'Efpagnok 3 & autres ferremens- 
de kur façon , qu'on trouve tous les 
}ours dans la terre à mefure qif on la dé- 
friche 5 ce qui eft une preuve évidente 
qu'elle a été habitée autrefois par les» 
Efpâgnols. 

On trouve aiiffi des meubles des an- 
ciens Indiens, comme de leurs pots &: 
marmktes de terre , & certains caillausi 



m 



1^6 Nouveaux Voyages aux Mes 

' couleur de fer , d'un grain fin & com- 

ï 70 1 . pad , dont quelques bords de la mer font 
tous remplis. Ils ont pour l'ordinaire 
deux pieds à deux pieds & demi de 
longueur , quinze à dix-huit pouces de 
large, & environ neuf pouces depaif- 
feur, arrondis par les exrrêraitez. Ils- 
avoient l'induftrie de les fendre pat le 
milieu de leur longueur, & de leur épaif- 
feur , Se de creufcr le dedans , de ma- 

Cailloux ^^^^^.^^^'^^^ ^" faifoicnt des cfpcces de 
creurcz tourtières ovalles , ou de Icchcfrittes 

KdiJ's ?^'^.^ P^" P^^s ^'^" Pou^^e d'épaideur ,. 

' qui refiftoienr au feu. On m'en fit pre- 

îent d'une très entière , & parfaitement 

bien faire , avec deux ou trois petites. 

figures de terre cuite , afTez mal faites , 

qu'on avok trouvées dans la terre , ôc 

dans des grottes qui font dans les Falai- 

fes , qu'on fuppofoit être àes Idoles des 

Indiens. Des Habitans du Quartier 

m'affûrctent qu'ils avaient trouvé dans 

les montagnes des grottes , comme de 

ofle-Py^f'^"*^" cavernes, toutes remplies 

îp,., s les d'olTeniens humains. C'étoit apparem- 

Indiens, nient dans ces endroits-là qu'ils confer- 

voicnt les os de leurs morts. Il eft à croi.- 

re, qu'ils y mettoient aufiî leur^richefles: 

car nous voyons .des vertiges de cette 

coutume danscous les endroits du monr- 



Idoles 
des In- 
diens, 




Françoifes de V Ameriqpie, 157. 
de^ maisonperdroit fon tems à remuer * " ■ 
ces os pour y trouver quelque chofe, 170Ï» 
parce que les Efpagnols qui ont été long- 
tems maîtres de ces païs-là , n'ont pas 
manqué de vifitcr exadement tous ces 
endroits , & d'en, enlever tout ce qui 
poiivoit être de quelque valeur. 

On voit à la Defirade , qui eft une 
petite Ifle au vent de la Grande Terre 
de la Guadeloupe , une caverne fort 
profonde , qui eft prefque toute rem- 
plie d'odemens , avec des reftes aarcsj tavemc- 
de boutons , & autres armes des anciens Hc laDe^ 
Indiens. C'étott apparemment un ci- 
metière. Cartons ces peuples, du moins 
les anciens, & tous les Indiens du Ca- 
nada, ôc de la Floride, ont une extrême 
vénération pour les os de leurs morts \ 
êc s'ils ne les losent pas avec autant de 
magnificence que les Egyptiens , du 
■ moins n'épargnent-ils rien pour les con- - 
ierveravec refpe6t& révérence. 

On trouve en beaucoup d'ejidroits 
du Fond de l'Iile à Vache des cuves de 
maçonnerie , qui font croire que les 
Efpagnols ont fait de l'Indigo dans ces 
Quartiers. Les terres en effet y font très- 
propres , & n'en déplaifeaux ignorans, 
celui que l'on y fabrique avec foin , ne 
le cède > ni à celui des grandes Indc%^ 



m 



ri 



\$ 



n^^ ^ Nouveaux Voyages aux I fie s 
— e'cft-à-aire, des Indes Orientales , ni â 
1701^, eeluide Guatimala. 

Ce pais n cft pas encore bien peuplé^ 
il s'en faut beaucoup , mais il le fera 
affiiiément , & rrès-bien , fur tout fi 
^n peut revenir un peu de la préven-. 
non injufte qu'on a contre la Com- 
pagnie. Au refte , c'eftle pais des mouf- 
tiques, maringoins , varcurs ,& autres 
bigailles -, tout en cft plein. La Caye S. 
Loiiis quoiqu'environnée de la mer , 
Abon- ^^.^^^^^^'^s, ni halliers , ni eauxcrou- 
dance de pî^àntes en entretient des millions. Ils 
coufîns. fe nichent dans les trous èi^^ crabes , des 
roches, fous les couvertures des maifons, 
& dès que le Soleil eft couché , ils rem- 
plifïènt l'air, & piquent impitoyable- 
ment tous ceux qullspeuvent approcher. 
Cette incommodité fe fait fentir me- 
ime en plein jour dans les nouvelles 
Habitations du Fond de l'ille à Vache , 
& on peut juger combien elle eft gran- 
de , puifque les Maîtres de ces Habira- 
tions font obligez de donner des gnef- 
tres à leurs Efclaves, & à leurs Engagez, 
pour leur couvrir les jambes & les pieds, 
à faute dequoi il leur feroit impoffible 
de travailler , & il feroient dans l'obli- 
gation de ne penfer à aiitre chofc qu'à 
ie défendre de ccsinfedcs, pour s*eni- 



Fréinçoifes de P Amérique, % 5 5? 
pécher d'être mangez tout vifs. 

On eft obligé de s'enfermer lîa nuit 
dans des pavillons de grolfe toile, Ôs 
d'avoir la précaution de fe tenir au mi- 
lieu fans toucher aux bords. Car fi la bi- 
gaille fent qu'on foit à portée defon ai- 
guillon , les vareurs , qui font de cer- 
tains gros couiins à long aiguillon , l'en- 
foncent dans la chair au travers de la 
meilleure toile , tant que fa longueur 
peut s'étendre » & quand ils ont une fois 
percé la chair , ils fuccent le fang par 
leur aiguillon , comme par une petite 
trompe, fans fe détacher qu'ils ne loient 
entièrement pleins , & (ans que la fumée 
les puilfc chafTer. Il eft vrai qu'il eft 
bien rare qu'on leur donne le tems de 
fe raffaficr, il faudroit être bien endor- 
mi , pour ne pas fentir leurpiquûre, 
qui certainement eft aufli vive qu'ua 
coup de lancette. C'eft le feul endroit 
de l'Amérique où j'ai vu les Maîtres 
obligez de chauffer leurs Nègres. Certe 
incommodité diminuera à mefure quc^ 
le terrain fe défrichera , & que les bords 
de la mer feront découverts» 

Les Habirans de Saint Domingue &: 
de l'Ifle à Vache , marquent leurs Nè- 
gres quand ils les achètent. Ils fe fer- 
vent pour cela d'unertame d'argent iiiiii- 



170 ï 



feff 



i<3 Nouveaux Toyages aux Ips 
- - ce, tournée de façon qu'elle forme leuî 
1701- chiffre, elle eft jointe à un petit manche, 
Négie pour la pouvoir tenir , &• comme ces 
éump^z ^^^^^es OU lettres fe powrroient rencon- 
trer les mêmes en plufieurs habitans , ils 
les appliquent en diffcrens endroits. Les 
uns au-deffus de l'eflomach , d'autres aa 
defTous i les uns à droit , les autres à 
gauche s les uns aux bras , les autres en 
d'autres endroits. Quand on vcutétam- 
per un Nëgre , on fait chaiifièr l'étam- 

u^^'^^J^'r^"}^ ^'? ^^^f^^ l'ougir, on frotte 
d'étam- ^ ei^cîroit ou OU la veut appliquer avec 

m us "" ^^" "^^ ^^^^^' ^^ ^^ ^^^^^^ ' ^ °" 
^"*- metdeffus un papier huilé , ou cire, & 

on applique la ftampe deflus , le plus 
légèrement qull eft poffible. La chair 
s'enfle auiîî-tôr, ôc quand l'effet de la 
brûlure eil pafTé , la marque rcfle im- 
primée fur la peau , fans qu'il foit pof^ 
fihk de la jamais effacer. De forte qu'un 
Efclave qui auroit été vendu , & re- 
vendu plufieurs fois , paroîtroit à la fin 
auffi chargé de caraderes , que ces obe- 
lifques dTgypre. Nous n'avons point 
cette méthode aux Ifles i & nos Nègres 
fur tour les Créollcs fcroient au défef- 
poir qu'on les marquât comme on faic 
les Bœufs & Its Chevaux. La petiteffe 
de nos Ifles fait qu#cela n'eft pas néce& 



Vmncoifes de l Amérique. k^t 

faire , mais il l'efl abfoliiment dans un * 

pais auiïî vaftc que Saint Domingue, où ^1^^- 
les Nègres peuvent fuir , & fe retirer 
dans des montagnes fi éloignées , & fi 
difficiles , qu'il feroit prévue impof- 
fible de les trouver , & de les y forcer j 
& quand cela arriveroit , comment les 
Maîtres pourroicnt- ils reconnoître ceux 
qui leur appartiendroient. Il pourroit 
encore arriver que àts 2^ç:m ians con- 
fcience trouvant à.^s Nègres fugitifs fe 
les approprieroient , ce qui ne leur eft 
pas polTible , lorfqu'ils font marquez ; 
parce que leur Maître les reconnoîtroit, 
& prouveroit aifément qu'ils feroienc 
a lui 5 en faifant voir fa marque. 

Il y avoir un grand nombre de Nè- 
gres marons ou fugitifs , qui s etoient 
retirez en un endroit appelle la Mon- Nègres 
îagne noire. On difoit qu'ils croient «laioHs. 
bien au nombre de fix â fept cens bom- 
-mes & femmes ; que tous \çi% hommes 
étoient armez ; qu'ils avoient efcarpé 
les endroits acceffiblcs, par Jefquels on 
pouvoir aller à eux pour les attaquer ; 
qu'ils avoient fait è,Q% abbatis d'arbres 
& des rctranchemens , où ils faifoient 
une garde exadc pour n'être point fur- 
pris. On parloit dans le tems que j'étois 
à Saim Domingue, d'affembler à^s 



m 



lyoi, 



1^1 NouvemK Foyages aux Ijîts 
gens de bonne volonté pour les aller 
enlever \ mais perfonne ne fe prefea- 
toit pour cette expédition , où il ne pa- 
roilToit-qae des coups a gagner , & peu 
de profit à faire. Ceux qui auroientpû 
lentreprcndrc croient (eulemcnt les 
Chalïèurs ou les Boucaniers , qui fré- 
quentent ces endroits , &: qui en Içavcnt 
tous les chemins & les défilez \ mais ces 
mêmes Chafïeurs ne fe foucioient pas 
de réduire ces Nègres , parce qu'ils 
trouvoient leur compte avec eux. Ils 
leur fourniflToiènt des Chevaux ma- 
rons , des cuirs ôc des viandes bouca- 
nées à un prix fort bas , &: prenoient en 
échange de la poudre , des balles , àc^ 
armes ,^ des toiles & autres chofes dont 
ils avoient befoin, que ces chalTeurs 
leur furvendoient cx,ceffivement. Quoi- 
Leschaf- quc cc trafic fut fecret , il n'a pas laifle 
feurs en- Jg venir à ma connoifTance ; & comme 

trciicn- , 

nein les il y eft vcuu , il a pu venir à celle de 
Négr« {jjg^-j ({'autres. En effet on en éroit per- 
fuadé 5 & on en murmuroit hautement. 
Cela obligea enfin les Chaiïèurs , pour 
effacer l'idée qu'on avoit de leur peu de 
fidélité 5 d'offrir d'aller à cette expé- 
dition à compagnon bon lot, à la nia- 
niere de la Flibufte *, c'eft -à-dire , que 
ceux qui feroient eftropiez , auroicnt 



iparpas. 



Françoifes de V Amérique* x6^ 
ûx cens écus , ou fîx Nègres -, que les 
Nègres qui feroientpris feroient parta- 1701. 
gez entre les preneurs , & que pour fu- 
reté des eftropiez , les Habitans s obli- 
geroieut folidairement à leur récom- 
pcnfe. On ne voulut point accepter ces 
conditions , parce que tout le profit au- 
roit été tout entier pour les Chaffeurs* 
Ainfi la chofe en demeura là. Il me 
femble qu'on auroit dû partager le dif- 
férent en deux , afin de chalîer les Nè- 
gres marons de cet azile , qui. eft d'un 
exemple pernicieux pour les autres Ef- 
claves. 

Lorfque les ChafTeurs ou autres , prcn- pj.j 
nent quelque Nègre maron , êc qu'ils le dinzht 
remetccm entre les mains du Gouver- P°"'-" '* 
neur ou de la Jufticc , le Maître du Ne- Tl'^'^ê, 
gre eftoblisé de leur payer vinet-cina^'"^"*' 

' r 1 xT ' ' • 1 ^ » * ions. 

ecus , il le Nègre a ete pris hors des 
Quartiers François , ôc cinq écus feule- 
ment pour ceux qu'on prend dans les 
Quartiers 5 mais hors de leur Habita- 
tion , & fans un billet de leurs Maîtres. 
Cette règle eft bonne , ôc fort propre 
pour empêcher les Nègres de s'écarter , 
de enfuite d'aller marons : mais il y a 
des canailles qui abufent, ôc qui pren- 
nent des Nègres , fur tout des nouveaux 
venus y à quatre pas de leur Habitation , 



i€4 Nouveaux Fâjages nux Ifles 
où fouvent ils les ont fait accircr par 
^^^' leurs alTociés j afin de profireu du prix 
de leur capture. 

Nous retournâmes chez le lieur Caf- 
tras le quatrième jour de notre voyage. 
Il me pria de reftcr chez kii y d'autant 
plus que le Brigantin que nous atten- 
dions ne paroiflant point à la rade , il 
n'y avoit rien qui me prelFât de m'en 
retourner. Il alla à la Caye le lende- 
main matin , pour rendre compte au 
Dired;eur de ce qu'il avoit fait dans £on 
voyage , qui avoit été entrepris plutôt 
pour me faire plaifir , que par aucun 
autre befôin preflTant. Il revint dîner , 
& amena avec lui M. des Portes & le 
Maître de notre Barque. Celui-ci s'en 
retourna le foir , l'autre demeura à cou- 
cher. Nous foupâmes chez le fieur Sti- 
ve 5 le lendemain nous fûmes dîner chez 
le fîeiir le Pais , & le foir nous retour- 
nâmes a la Caye. Je fus fort content de 
ce voyage 5 d'où j'apportai bien des cu- 
riofités Indiennes, & beaucoup de très- 
belles coquilles , les unes du Paï's , d'au- 
tres des côtes de la Terre-Ferme , & les 
plus belles de certains Iflcts fur la côte 
de Couve , ou Cuba , entre elle & l'Ifle 
des Pins 5 qu'on appelle les Jardins de 
la Reine. 

Monfieur 



J 



Thyn ■ n . f^^^ ■ a- o^ , 



Paj^c^lain€^ 




I^cui^^^Ji^^ de^ /7?^/". 




Prançoî'fes de rAmerit^ue. i^c 

Monfieiir de Bouloe groffit encore ' 

le Magafin que je faifoisde ces forces de ^ ^^^ • 
chofes, & me donna , entr'autres ^'^"^« 
quelques pierres légères, que la mer '^""* 
amené à la côte quand il a fait de grands 
vents du Sud. Il y en avoir une de deux 
pieds & demi de long fur dix-huit pou- 
ces de large, & environ un pied d'épaif- 
leur , qui ne pefoit pas tout-à fait cinq 
livres. Elle étoit blanche comme la 
neige , bien plus dure que les pierres de 
ponce , d'un grain fin, ne paroilTant 
pomt du tout poreufe, & cependant 
quand on la jectoit dans l'eau, elle bon< 
difloir comme un balon qu'on jette con- 
tre terre. A peine enfonçoit-clle un de- 
mi travers de doigt. J'y fis faire quatre 
trous de tarriere , pour y planter quatre 
bâtons , & foûtenir deux petites plan- 
ches légères qui renfermoient les pierres 
dont je la chargeois. J'ai eu le plaifir 
de lui en faire porter une fois cent foi- 
xante livres; de une autre fois trois 
poids de fer de cinquante livres pièce. 
Elle lervoit de chaloupe à mon Né<'re 
qui fe mettoit delTus , & alloic fc pro- 
mener autour de la Caye. 

Nous avons des pannachcs de mer aux Pa^^a- 
mes ctu vent , mais qui n'approchent "^" '^^ 
pas de celles qu'on me donna qui ve- ""'"' 

Tomff r/f. M 



i66 Nouveaux Voyagea aux F^es 
" , noient des Jardins de la Reine. On ne 
^^^^' pouvoit rien voir de plus beau. J'en 
a vois de rouges & de noires. Il fembloic 
que ce fuflent des ouvrages de filigrannc, 
tant ils étoient bien faits, bien défigne^:, 
délicats , Ôc fur tout d'un coloris admi- 
rable. 

J'eus auffi des branches de corail noir. 
Corail qui excepté la couleur , eft aflûrément 
le même que le rouge , dont il avoir le 
crrain , la péfantcur & le poli. 

Lcs.Burgaux 5 lesCafqncs, les Lam- 
bis, font des efpeces de limaçons de 
nier 5 qui difïerent par leur groflfeur , 
l'ouverture de leur bouche , leurs lèvres, 
Zc par le coloris dont ils ibnt peints en 
dedans ÔC en dehors : ccUii de dedans 
eft toujours beau & luifant. 

Le Lambis eft le plus gros. Sa coque 
ou écaille eft épaifle , le dedans eft d'une 
couleur de chair très-vive , le deftiis eft 
raboteux , 3c couvert d'une efpece de 
Le lam. tertre marin. Quand on a la patience de 
l'ôrcr, on trouve une peau unie, luftrce, 
de plufieurs couleurs fort agréablement 
diverfifiées. La chair du poiifon eft de 
même efpece que celle du limaçon , 
mais bien plus dure 3c plus indigefte. 
Cependant quand il eft bien cuit 3c af- 
faifonné comme il fauc , avec des lier- 



bçs fines U àz^ épiceries , il ne laifTe ~ 

pas d'être bon. 1701» 

Les Cafques ont un rebord éievé & Les caf. 
dentelé , prefque comme la viiîere d'un ^""* 
cafque , & c'eft ce qui leur en a faitdcn- 
îicr le nom. Ils font pour lordinaiic 
plus petits que les Lambis. Leur coloris 
eiî: â peu près le même. La chair du - 
poiiïbn qu'ils renferment, eft plus déli- 
cate , & de plus facile digeftion. 

Il y a des Burgaux de plufieurs fortes, 
& de différentes groITeurs. Le dedans ^^ 
eft de couleur de nacre de perle arcren- 
té, poli, ludré à merveille. On en 
trouve à Saint Domingue dont ie de- 
liors eft peint comme du point d'Hon- 
grie de noir , de idiffcrentcs teintes , fur 
un fond argenté , ce qui leur a fait don- Les vea. 
ner le nom de Veuves. Le poiiTon qui ^=*- 
eft dans ces coques , eft plus délicat que 
les deux précédens s il a fur la tête une " 
efpece de couvre-chef plat , d'une ma^ 
tjere noire & dure , i peu près comme 
de la corne , dont il ferme l'ouverture 
de fa coque. 

A l'égard àt% Porcelaines , j'en ai ea 
de bien àt^ fortes. Lapins belle avoit Porce-^ 
ère prife àTAnce Safcrot , dans la Pa- ^""'f' 
i-oilTe de Sainte Marie à la Cabefterre naki^^^ 
de la Martinique. Elle étoit peinte de 

M ij 



1***" 



i6% ■ NowveatiSi Voyages aux Ifl&s 
' quarrez noirs & blancs comme un éclii- 
'' ' quier, pofez fur ilinc ligne fpirale , qui 
commençou à un bout, & finidoit à 
l'autre avec une telle proportion , que 
les quarrez du milieu éroient une fois 
plus grands que ceux des bouts , 6c àir- 
minuoient aind avec une proportion' 
nierveilleufe , à mefurc qu'ils s'appro- 
choient des extrèmitez^. 

Ce que j'apportai de plus curieux en 
^acr s ce genre , furent des nacres de perle d'u- 
ic ferles n^e beauté achevée. On m'en donna unç 
entre les autres dans laquelle il y avoit 
fèpt ou huir petites perles attachées' 
dans le fonds de la coque. Le dedans 
éroit très vif & très-beau. Pour le de- 
hors il eft fale , raboteux , grisâtre , ôc 
fouvent couvert de moftfiTe &de perits 
coquillages quand on les rire de la mer. 
Mais quand on a levé cette croûte, on 
trouve une écaille aufîi belle , aullî 
luftréc , àc aulli argentée que le dedans. 
On en fait des tabatières crès^propres. 

Pn me fit prefent du plan de la con- 
celTion de la Compagnie , & on me 
IgiiTa copier celui du Fort, auquel on 
alloit travailler. J'emportai aulli des 
noyaux & des graines de Sapotes,Sapotil- 
les, Abricots , Chênes , Ormes , Se autres 
^^•|?rçs ^ ^yec cuviroa quatre vingt aiily 




'.^^ir;^'^' 



.17Q.I' 



[ Pointe 



Tfàn^otfes de V Amérique, i ^9 
iies d'Afcoc bknc d'Angleterre , & 
qtielqnes Livres que j'achetai à l'Inven- 
taire àt^ meubles d'un ControUeur am- 
bulant de la Compagnie, qui était mort 
depuis quelques jours. Cette étoffe ve- 
noit d'un VaifTeau Anglais, qui s'étmt 

— 1 \ 1 • I 1 ,*vi » ■* < 1 l'Oint* 

perdu a la pointe déllfleâ Vache; Cet- de l'ifie 
te pointe eft dangeieufe ; on y trouve \ ^^'^'® 

r^ ^ •/>.•' danze- 

louvent un courant rapide , ^< un venneufe. 
forcé qui portent deffiis. Les Vaiifeaux 
qui vont à la Jamaïque, 6c qui véuknt 
rafer cette îfle, tombent fréquemment 
dans ces dangers. 

Le Brigantin qu'on attendoit àt Car- 
tagene étant à la fin arrivé , M> des Por- 
tes reçût Ton argent j nous fîmes de l'eau 
& du bois , & prîmes congé de ces 
Meilleurs. Le Gouverneur, le Diredeur^ 
M. de Paty & les autres , mè firent mil- 
le honnêretez , & me donnèrent en par- 
tant du chocolat^ du fucre , des liqueurs, 
du vin , & d'autres rafraichiiïemens qui 
nous auroienr conduits jufqu'aux Ifles , 
(ans la fatale rencontre que nous fîmes 
àt% Efpagnols. 






M iij 



ijQ Nouveaux Voyages auxlfles 



1701. 



C H A P I T R E XL 

UAmettr efi pourfmvi par les Forhans , 
& pris par les Efpagmls, Leur ma^ 
niere de vivre Culte quils rendent à, 
S, Dieao, 

NOus mîmes à la voile le Lundy 
^.t-.t ^^ ^^ Semaine Sainte vingt-unié- 

deiacaye me dc Mafs. Nous comptions de faire 
s. Louis, nos Pâques à la Ville de S. Domijsgue , 
où nous devions aller pour nous défaire 
du refte de la Cargaifon de notre Bar- 
que, 

Nous vîmes le Cap Mongon , autre- 
ment d'Altavela , le Jeudy Saint avant 
midy, nous étions proche de terre', 
aufîitôt nous amenâmes nos voiles , afin 
que la terre nous mangeant , nous ne 
fuÛions point découverts par les Forbans 
qu'on nous avoir dit être en ces quar^ 
ciers-lâ 5 patce que fi l'avis étoit vérira- 
ble , nous ne doutions point qu'ils ne 
fufTent dans l'Ance de l'iÂe laBeata,qui 
eft une très-bonne croifiere. Dès que la 
nuit s'approcha , nous fîmes fetvir tou- 
tes nos voiles. Nous doublpames le Cap 



Cap Mo 



Frmçoifes de l Amérique* î-fi 
Môngon avant minuir, & nous nous — — ^ 
trouvâmes par le travers de la Bcatai'joi. 
deux heures avant le jour. 

Je ne puis rien dire de cette lilc > ni 
des trois rochers ou Mets , qu'on nom- 
me les Frères , ni de celui appelle Alta- 
vela , parce que nous les dépalTâmes 
pendant la nuit, & que le jour précé- 
dent il avoit fait une trop grolTe brume 
pour les pouvoir bien voir. Ce fut cctrc 
brume qui nous fauva , &: qui empêcha 
les Forbans de nous découvrir. 

Le Vendrcdy Saint vingt-cinquième 
Mars 5 nous vîmes dès que le jour parut F" ^<'^* 
une Barque qui nous iuivoir. Nous ne cfonne 
doutâmes point que ce ne fut celle des*^^*^^*'* 
Forbans •, mais comme nous avions près 
de trois lieiies d'avance, nous nous en 
mîmes peu en peine. Elle nous donna 
la chalTe jufqu'à midy , après quoi 
voyant qu*elle ne nous haiiffoit point , 
elle revira de bord , ôc retourna appa- 
remment à fa croifiere. Il fiiUoit que ces 
gens n'eullent point de fentineile , ou 
pour parler en termes de Fhbufte , de 
vigie y car le Maître de notre Barque , 
ôc tout l'Equipage , qui ne dormoit pa« , 
virent parfaitement bien la Barque en 
paiïant & n'en étoieùt point du touc 
concens. Ils connurent par-là que l'avis 

M iv 




lyi Nouveaux F'oj/tgef mx/pf 
*— qii'on'nous avoit donné des ForbâTis 
1701. n'croïc que trop véritable. Cependant 
labonre de notre Barque nous fit échup- 
per ce danger, quoique ce fur pour 
nous faire tomber dans un plus grand , 
& qu'on pût dire de nous, Incidit in 
Scjllam cupiens vit are Charihdim ; car le 
iieur des Portes & Sanforr Maître de la 
Barque, voulurent toucher a un Bouro- 

Baye T" ^^ ^'' ^"""^^ ^"^ ^^ ^'^^^ d'Ocoa, qui 

a-ocoa le nomme le Bourg Das/ous prétexte de 
gjourg faire de l'eau^parce que nous aVions laiffé 
couler à la mer quelques-unes de nos fu- 
tailles pour nous alléger ; mais effedi vc- 
nient pour traiter quelques merceries de 
autres bagatelles qu'ils avoient , dont ik 
craignoicnt de ne fe pas défaire fi bien à 
la Ville de S. Domingue. Je fis ce que je 
puspour rompre ce deffcin, & je n'en pus 
venir a bout. Il fembloit que nous étions 
d^ilinés à être pris ce jour là. Nouspor- 
tâmes donc dans cette Baye jufques fur 
les deux heures après minuit , que nous 
apperçûmes deux VaifTeaux & une Bar- 
que , qui étoient moiiillés aifez près de 
terre. On mit d'abord, que c'étoit en- 
core d'autres Forbans, & on revira pour 
fe tirer de ce mauv-ais pas -, mais le vent 
nous manqua tout d'un coup. J'érois 
couché dans une cabannc à l'arriére de 



^■^: 



TrM'/iÇoiJes de /' AmérîqHe, ly^ 

4a Barque iur le Gaillard. Je me ré-- 

veillai quand on vira, & je demandai 1701. 
la raiion de cette manœuvre. Mon Nè- 
gre me dit tour épouvanté , que nous 
allions êire pris par les Forbans. Je me 
levai dans rinftant, dc japperçûs ces 
deux gros Bâtimens avec la Barque. 
Nous mîmes le Canot dehors , pour 
voir il nous étions a(îez proches de terre, 
pour nous y pouvoir (auver y car lorf- 
qu'il eil nuit , il fcmble qu'on aille tou- 
cher la terre avec la main , quoiqu'on 
en foit encore bien éloigné. Mais notre 
Canot n'étoit pas à cent pas de la Barque, 
que nous appeiçûmes deux Chaloupes 
qui venoient à nous. Elles nous hefle- 
rent ^ c'eft-d-dire , appellerent en Efpa- 
gnol 5 de nous demandèrent d'où étoit 
la Barque. M. des Portes répondit en 
même Langue , ^qu'elle étoit de la Mar- 
tmique •, à quoi on répliqua , ^viz^a la L'Aureui- 
veU y cornmo : cela veut dire en Efpa- p^'^ P^ 
gnol , amené la voile , cornard , & dans gnohf ^" 
l'inftant il fauta à bord quarante à cin- 
quante hommes armés, criant Amatvo ^ 
Amatto 5 tuë , tue. 

\Jïv moment devant que cela arri- 
vât 5 j'avois envoyé rnon Nègre cher- 
cher le panier Caraïbe où je ferrois 
mon habit tous les^foirs , parce que je 

M y 



274 ^omsaux- Voyages mx ïfles 
voulois paroître en habit décent. Je 
1701. mettois ma robe , quand ces imperti- 
nens fautèrent à bord. Mon Nègre qui 
eut peur , laiflfa tomber à la porte de la^ 
chambre le refte de mon habit , & s'en- 
fuit pour fe cacher. Jedefcendis aufîi- 
tôt pour ramaffer ce qui écoit tombé 
dans la chambre \ & comme je n'y étois 
jamais entré , je tombai en y defcendant, 
èc ma chute ïii renverfer une chaife & 
quelques autres chofes , qui firent afïez^ 
de bruit 5 pour perfuaderaux Efpagnols 
qu'on fe mettoit en défenfe dans la 
chambre. Ils s'y jetterent avec empref- 
fement , & l'un d'eux m'appuyant fon 
piftolet fur la poitrine > le lâeha. Le bon • 
heur voulut qu'il n'y eût que l'amorce 
^Lii prit : je parai avec la main un coup 
de fabre qu'un autre me porta ; «& m'é- 
tant fait connoître pour Religieux a 
l'aide de quelques mots Efpagnols, je 
fortis de la chambre. Ces canailles pa- 
rurent confternés , quand ils virent 
qu'ils avoient voulu tuer un Religieux 
de S. Dominique, ils me demandèrent 
pardon , me baiferent les mains , &: 
m'aidèrent à monter fur le c^aillard. Je 
trouvai ma maie ouverte & entièrement 
vuide : on n'y avoit laiffé qu'une Croix 
d'argent de i'Inquifition d'Avignon, 



' rmi^ 



Fraftçoifes de VAmericjne, %-j 5 

qui étoit attachée au dedans du couver- ■ 

de. Il me vint aulîî-tôt en penfée de 1701, 
m'en fervir. Je la pris , & l'ayant pal- 
fée à mon col par delTus ma robe , je fis 
demander par M. des Portes à celui qui 
commandoit ces gens , qui avoit plus la 
mine d'^un gueux , que d'un Officier ; " 
s'il connoifToit cette marque , & fi on. 
ttaitoic ainfi un CommiiTaire du Saine 
Office 5 je ne l'étois pourtant pas. J'a- 
vois eu cette Croix de la dépouille d'un 
de nos Religieux , ôc je ne fçai par quel- 
le avanturc elle s*étoit trouvée dans là 
maie que j'avois portée avec moi. Elle 
ne laiffa pas de faire un bon effet, on 
eut plus dç refped: pour moi , qu'on 
n'en auroit peut-être eu. Je m'en fervis 
pour empêcher que le pillage n'ailâc 
phis loin , ôc qu'il n'arrivât quelque cho- 
fe de fâcheux àrnotre canot où étoit le 
Patron Sanfon , fur lequel ces braves 
voukirent tirer quand il approcha de la 
Barque. Je ne fçai de quel pais étoit 
Jeur poudre , elle ne vouhit avoir aucun 
démêlé avec nous, ik ne prit jamais 
feu. 

Mon Ncgre s'étoit fi bien caché , 
qu'on eut toutes les peines du monde à 
le trouver -, il parut enfin , & par bon- 
heur , il avoit emporté mon chapeau 

M vj 



27^ Nouveaux VojAges aux Tfles 
——avec lui, qui n'aaroitpas manqué d'ê- 
a7or, rre dérobé fans cela, & moi obiigé de 
m!en paiïeu jurqu'à S . Thomas'. 

Quand le tumulte fut un peu appai- 
fé , je m'embarquai dans une des Cha- 
loupes avec M. <iesPortes, & un Offi- 
cier Efpagnol, pour aîler à bord de l'A- 
miral, Nous remarquâmes que ces Cha- 
_ loupes avoient chacune quatre Picrriers 
de fonte , deu^ à l'avant , & deux a Tar- 
rierc, un panier de grenades, huit avi- 
rons par bande , 3c au moins trenre-cinq 
hommes dans chacune. Nous fçûmes 
que ces deux VaiflTeaux étoient l'Arma- 
dille de Barlovento, qui après avoir fait 
le tour du Golfe', depuis Cartagene juf- 
qu'à la Marguerite & la Trinité, s'en 
rerournoit à la Veracrux. La Barque qui 
étoit avec ces deux VaifTeaux apparte- 
coit au Gouverneur de Port- Rie, qui 
s'en alloir à la Havanne , pour paiTer de 
la en Efpagne. On prétendoit qu'il y 
avoit dans cette Barque ciaq ou fix cens 
mille écus, & d'aurrcschofes de valeur. 
L'Officier qui étoic avec nous dans la 
Chaloupe , étoit un Alfiere ou Enfeigne. 
Il nous dit, que nous allions être tous 
frères , parce qu'ils avoient appris à S. 
Domingue , par une Corvette d'avis, 
qui y avoir paifé en allant porter les 



Arrr.a 
dillc de 
BarJo- 
Vcuto 






Wrajiçoîfes de Tuémérique, lyj 
Paqiicrs de la Cour à la Veracriix > que ' ^ ■ * 
M. le Duc d'Anjou étoit Roi d'Efpagne, lyoi» 
fous le nom de Philippe V. Nous ntia 
fçavions encore rien à Léogane , ni à la 
Caye , quoique ce Prince fût parti de 
France dès le mois de Décembre , pour 
aller à Madrid. Cette nouvelle nous 
réjouit beaucoup ^ &: nous fit cfpérer , 
que nous ferions quittes de cette avan- 
ture pour le pillage , qui s'étoic fait 
dans notre Barque , & qu'elle ne feroit 
pas conhfquée , comme nous avions fii- 
jet de le craindre. 

Lorfque nous fûmes arrivés au Vaif- 
feau, on nous fitrefter dans la Chalou- 
pe pendant que rOflicier alla rendre 
compte de nocte capture. Après cela, 
'on nous fit monter. Je trouvai à l'é- 
chelle du gaillard le Gouverneur de 
l'Armade ( c'eft amfi qu'ils appelloient 
le Commandant ) qui étoit un vieux i^e Coni&. 
Marquis , dont j'ai oublié le nom , fi J^n" de 
goûteux qu'il ne pouvoir fe fervir de l'Arma- 
îes mains. Il fe fit ôter Ton chapeau '^^' 
pour nous falner. Il éroit prcfque vètui 
â la Françoife 5 avec un m.antcau fur fes 
épaules, &: un Reliquaire d'or au col , 
de (ept à huit pouces de^ hauteur, fur 
quatre a cinq pouces de large, couvere 
d'un criftalj éc fouteiui par une groû-e 



^JOl 



17 S^ Nouveaux P^ojages aux IJlei 
chaîne dor. Qu'on dife tout ce qu'on 
voudja, du peu de dévotion des Fran- 
çois, pour les Agms^Dei y & pour les 
Reliques. Ceux qui en parlent ainlî fonc 
des médifans , ou plutôt des calomnia- 
teurs : car je {liis fur qu'il n'y avoir per- " 
fonne parmi nous , qui ne fe fût chargé 
avec joie de ce Reliquaire. Je fis mon 
complimenc en Latin à^M. le Gouver- 
neur. Son Aumônier qui étoic à côré 
de lui , Iri en expliqua ce qu'il en com- 
prit , qui fut peu de chofe. M. des Por- 
tes paria enfuite , & comme il s'expli- 
qua en Efpagnol, on l'entcudit mieux. 
Il s'étoit revêtu avant de fortir de la 
Barque d'un habit rouge , avec des bou- 
tons d'or , une vefte a&brtilTante, & un 
chapeau à plumer. Nous étions conve- 
nus avec le Maître , que nous le ferions 
pafTer pour le Major de la Martinique , 
& nous l'avions chargé d'en avertir l'E- 
quipage. Il foutint fort bien ce carac- 
tère, 

Le Gouverneur nous témoigna qu'il 
étoit bien fâché du défordre qui écoic 
arrivé dans notre Barque en nous arrê- 
tant. Il nous dit , que fi c'eut été do 
jour^fes chofes feroient allées d'une 
autre manière j & je le croi bien , car 
ttous ne ferions pas allés aifez proche de 



•^ ^'^^J?5:;^»i> K^ 



' Françoifes de V Amérique* ij^ 
fon Vaifleau pour nous laifTcr prendre; —— «— 
Il envoya cependant un autre Officier à Ijôi» 
bord de notre Barque , pour la garder 
& conferver ce qui y ccoit , & donna 
ordre qu'on chaifât tous les Efpagnols 
qu'on y trouveroir, & qu'on les fouil- 
lât , afin de leur faire rendre ce qu'ils 
auroient volé , & furtout ce qu'on dé- 
couvriroit m'apparcenir. ' , 

L'Aumônier qui étoit un Prêtre Sé- 
culier fit nietveille en cette occafion. Il 
fit un difcours à l'Equipage , pour obli- 
ger ceux qui a voient quelque chofc dtï 
pillage de le rapporter , & furtout ce 
qui appartenoit au Révérendiiîime Père 
CommifTaire du Sacré Tribunal de I'Iit- 
quifition. Il déclara , que ceux qui au^ 
roient quelque cliofe , ou qui fçauroient 
qu'un autre en eût , & ne le reveleroient 
paSj feroient excommuniés, ôc actire- 
roient la malédiclion de Dieu fur le 
Vai(Tearu Ce difcours fit efo. Un jeu- 
ne Matelot l'avertit auilitôt qu'un de 
fes camarades avoit ma bourfe. On fai- . 
fit le drôle , & comme il nia le fait , on 
le fouilla. Ce fut \\n opéra d'arriver au , , 
neu ou ma bourie etoit cachée. Ii avoit fe de 
pris dans la maie cinq de mes caleçons , l'Aucun 
& deux de mon Nègre, &: les avoii vée. 
iïùs fur lai les uns fut 1 es autres ^ avec , 



I70I 



4 1 o Nouveaux Voyages aux Tjies 
deux autres , que je fuppofe lui appar- 
remu ; de forte qu'il étoit revêtu de neuf 
caleçon», qu'on lui ôra les uns après les 
autres. Ilfembloit que ce fût un oignon 
qu on dcpoiiilloit de (es robes. On trou- 
va a la fin ma bourfc dans le dernier, 
que l'Aumônier me rendit aulH-tôt , & 
me dit de voir s'il n'y manquoit rien. 
Je trouvai onze piilolcs & demie d'Ef- 
Çagnc , avec quelque argent blanc , qui 
cfoit a peu près mon compte. Je voulus 
donner une piftole à ce jeune homme , 
pour e confoler de la perte qu'il faifoit, 
inais r Aumônier ne le voulut pas fouf- 
tni , au contraire, il l'apodiopha de 
deuxfouflets, & d'un coup de pied au 
derrière. Mon Nègre fe faifit de nos 
ca cçons. On retrouva encore mon ma- 
telas, ma couverture, mon hamac, 
mon bréviaire, une chemife, quelques 
mouchoirs, & une partie de mes pa- 
piers. Mais pour mon éroiFe , mon cou- 
vert d'argent , avec une talTe, & un 
gobelet ,^ tout le refte de mon linee , 
ma unettc d'approche, mes plans, 
mes livres , mes nacres de perle & ma 
calaque , je n'en pus avoir de nouvelles^ 
de forte que le pillage ne tomba pref- 
qae que fur moi , & fur les marchan- 
diies de la Cargaifon, dont il yen eue 



^^-''.m^'ilS^^y)^'' 



Trançoifes dé T Amérique, l%i 
pour près de deux cens piftoles enlevées =-*-*-« 
avec la plus grande panie de nos vivres, 170'K 
& de nos rafraîchiflemens. 

M. des Portes s'en retourna à bord 
de la Barque » avec un autre Officier 
qu'on iui donna , qui acheva de chafTcit 
les Efpagnols qui y étoient encore , y 
laifiTant feulement une cfpece d'Officier 
fubalcerne , pour empêcher que les Ma-* 
telors & Soldats ny rentraflent , & n'y 
filTent du defordre -, après quoi on ame- 
na la Barque A l'arriére de l'Amiriïl > 
& on l'y amarra. 

Cependant l'Aumônier me ccmduifÎE 
dans la grande chambre, où étoit le 
Gouverneur, avec les autres Officiers 
du VaiiTeau , entre lef*que,ls le- Pilote 
Major tient le premier rang, & porté 
la qualité de Lieutenant. C'étoit un bon 
vieillard habillé de fatin noir, qui 
parloir un peu François. Tous ces Mei& 
iieurs me firent beaucoup d'honnête- 
tez. On apporta des confitures , du bit 
cuit , ôc du vin , & cnfiiite du ehoco- 
colat , qui étoit très- bon. Nous pafïa-* 
mes le reile du tems jufqu'au dîné , à 
difcourir fur l'événement, qui devois 
faire réconncment de toute l'Europe ^ 
ôc à pronoftiquer la Guerre qui eft arri- 
yéc depuis > qui ne manquer oit pas d.'è-* 



iSi Nouveaux Voyages aux Ifles 
tre caiifée par la jaloufie qu'auroient les 
17 ou autres Nations , de voir l'union àts 

deux plus puifTantes & plus belliqueufes 

xSlations du monde. 

ri:r i>/' ^."^f^"? ^^ î^ ^«^ conduit étoit 

appelle ^^"iiral de i'Armade. Il portoit le 

TS^rr^H,"^''"''^ au grand mât. Il étoit 
• de latin blanc, avec les armes d'Efpacrne, 
im le tour defquelles on avoit déja^'ap* 
Plique un petit éculTon, avec trois fleurs 
de lis. CeVaiflTeau s'appelloit la Sainte 
Tnnitej il étoit percé pour foixanre 
pièces ; mais il n'en avoit que cinquan- 
te-deux , montez depuis douze iufqu a 
quatre livres de balles , avec trois cens 
cinquanre hommes d'équipage , Mate- 
lots , foldats , èc PaiTagers. Il avoit été 
fabriqué k l'Amérique , bc il étoit tout 
d'acajou , ou comme ils difent de cèdre, 
bois excellent pour réfifter aux vers , & 
à la pourriture. Nous remarquâmes en 
y arrivant , que tous les Canons étoient 
décapez, c'efl-â-dire qu'on avoit ôré 
les rampons, dont on garnit les bouches, 
pour empêcher ks coups de mer d'y en- 
trer. On avoit pris cette précaution a 
cauîe de nous : car ils nous prenoienc 
pour dQs Forbans, èc ils avoicnt déjà 
cornmencé a Hier leurs cables pour foû- 
tenir, leurs Chaloupes , Û nous avions 



Trans^oifes de t Amérique, 1S5 
.été autres que de très-pacifiques Mar- — ~ 
chands. 1701. 

On faifoit la cuifine fur le pont , à c^,ç^^^ 
«eu près comme dans les Galères , ex- ^^'u vaif- 
cepté que c etoit entre le grand mat oc 
la mifene. Je crois pourtant que quand 
ils étoient en route , ils la faifoient fou^ 
le gaillard d'avant. Tous ceux de l équi- 
page y ont leur pignate en particulier. 
Car les Matelots qu'on appeiloit Stgno- 
res Aférineros , y los Signores Soldados , 
font des gens de trop de diftindion , 
pour être nourris à la gamelle comme 
les nôtres. On leur donne les vivres ert 
art^ent, & chacun fe nourrit à fa fantai- 
sie. Ce Vaideau étoit beau , quoiqu'il 
nous parût un peu court pour ia largeur 
& fa hauteur , & nous eûmes de la peine 
à croire ce qu'on nous difoit de fa vi- 
iQ^t* Je l'ai vu depuis à Cadix en 170^. 
On dépêcha le même jour un Courier 
au Préfident de Saint Domingue , pour 
lui donner avis de notre capture, & fça^ 
voir fon fentiment , parce que le Gou- 
verneur de la Flotte ne vouloir pas fe 
charger feul de notre deftinée , fur tout 
dans un tcms où l'avencment de Phi- 
lippe V. à la Couronne d'Efpagne de- 
voir faire confidcrcr les François d'une 
toute autre manière, qu'on ne les au- 



i> 



acanfifcanonfelonlcsloixdup,ï,r 
(•Bfpa. ^g'ande chambre a l'heure du dîné Le 

r '°'^ ''^^^ g^n'le > non par grart- 
deur, comme ouïe pourroitcS 

te de (es dameft^ues, qui lui metroiértt 

^ i^"po''d:brrNo""'"™'"^^- 
r 11 IL ae oras. Nous nous trouva 

IStt r '^\-^- L'Aumôn e 
Sr iT'''r-^^"Weéroit 

vîTtes'éS; " "'' P"^"?'^- Les fer.- 
vie.res etoient un peu plus pcrires oiie 

des .nauchœrs médiocres , frangées ni 

ture lement , ol, pour parler plSs |ufte 

efElees par les bours. Je cro^i quS« ' 

avoxent écé blanches autrefois.^ cL 

tl ' "^""^^ '*'^^'" n»°i «ant comme 
les a^,rres l'Aumônier en fit apport 

iNous ne trouvâmes pomt d'affietccs fous 

f!/«7";«' ™-» feulement kcu.!! 
lier ix la fourchette • non,- ^- 

*wuA«.acccc j poux de couteau. 






FrânçoifesdeVAmért<^He, iSç 

il îii y en avoit qu un aiïèz grand , qui . ^ 

écoic à côcé de l'ALimônier, donc la lyoî 
fonftion eil de à^ixç^Xo, Bsnedicite ^ de ' 

couper les viandes , & d'en fcrvir à tou- 
te la compagnie. 

On içau aflez comment font faîtes 
les ci^iliKrs & les foiuchettes à l'Efpa-î* 
gAole, fans que je me donne la peme ^ 
de les décrire ici. On fçaura feulement 
que ceux qui comme moi , ne font pas 
açcoûrumez à ct% fortes dindromens, 
o.nt autant de peine à s'en fervir , que 
dei- petits bâtons Aq^ Chinois, 

L'Aumônier avoit a fon côté gauche 
ane grande pîle d'aiTicttes d'argent , 
•alTezj larges , peu preufes , & prefque 
aiiflî noires que iî on les eut retirées à 
l'inftant du fond de la mer , après y 
avoir demeuré \xn couple de Çi^cX^s, 

On fervit d'abord le (ruit en cinq ,^^^^^ 
plats. Celui du milieu étoit de con iitu- des ter- 
res fciches, très belles, & en tr autres de ''^"'"• 
certaines oranges entières, remplies 
d une marmelade excellente , d'une cou- 
leur brune , çorapofée de plufieurs fruits, 
avec le mufc & l'ambre. Les autres plats 
é.toient remplis de bananes , de figues , 
d'abricots, & autres fruits du païs, avec 
àt% oranges douces , donc ils font grand 
ç^i au lieu que nous lî'eftimon^ dan§ 



ïyoï. 



itC NoHVems: Fisyages aux ïjleS 
nosrifles , que celles de la Chine. L'Au- 
mônier mit de ces fruits fur deux afliet- 
t^s qu'on porta au Gouverneur. Il m'en 
préfenta-de même façon , & enfuite à 
toute la compagnie. On leva ces plats , 
ècovx mit à leurs places un grand plat de 
^ucifTes & d'andoLirllcttes de Cochoru 
Cela me furprit un peu , car c'étoit le 
Samcdy Saint. L'Aumônier qui s'en ap^ 
perçut me dit, qu'on faifoit en met 
comme on pouvoit , & que d'ailleurs , 
ils avoient la Bulle de la Croifade , qui 
leur donnoit ce privilège , dont je de- 
vois jouir me trouvant avec eux. Je fuis 
naturçllement fort accommodant, ainQ 
je mangeai de grand appétit ce qu'il m'a- 
voit préfenté , & ce qu'il continua de 
faire de tous les plats qui vinrent fur la 
table les uns après les autres , car excep- 
té le fruit , on ne fervit jamais deux plats 
à la fois. Ce plat fut relevé par un au- 
tre où il y avoit trois groiFes volailles 
boiiillies. On fervit enfuite un ragoût 
de Cochon avec force fafFran , puis un 
plat de Cochon rôti , enfuite un autre 
de Ramiers & de Poulets rôtis, & enfin 
un grand plat de Patates boiiillies ,' qui 
ctoient enfevelies dans un boiiilloa 
épais , qui auroit pu paiTer pour une pu- 
rée. Après tout cela , on apporta le cho- 



iSéi^î^S^i!^: 



Fra^çoifes de V Amérique» i%j 
eôlat. Je trouvai d'abord un peu écran- , m^ 
ge , que prefque tous ceux qui étoient à lyoi, 
table mangèrent plùcôt de la cafîave que 
du bifcuit , quoiqu'il fut fort blanc , 
fort léger , & fort bien-fait s mais je le 
fus encore davantage de ne les point 
voir boire. J'attendois toujours que quel- 
qu'un couimençâr \ à la fin je m'impa- 
tientai, & j'en demandai: car j'avois 
mangé des faucilTes qui m'avoient exci- 
té une foif terrible. Un Domeftique 
m'apporta aulli- tôt un vafe d'une efpece 
de terre figillée, qui pouvoir tenir une 
chopine mefurc de Paris , mais ce n'é- 
toit que de l'eau. Je dis a l'Aumônier 
qu'on ne donnoit de l'eau dans mon 
pais qu aux malades & aux poules , & 
que j'ctois homme , ôc en très bonne 
fanté. Il parla , & on m'apporta un 
grand verre de vin fur une foucoupe. 
Ce fut un autre embarras \ je n'étois pas 
accoutumé à boire de l'eau route pure , 
ni du vin fans eau. Il fallut appeller mon 
Nègre , qui rôdoit dans le VaifTeau , 
pour découvrir quelque cho(e de notre 
pillage , il vint!&' me fervit à ma maniè- 
re j & ces Meffieurs parurent furpris d 
leur tour, de me voir boire l'eau avec 
le vin , après m'a voir vu refufer de boi- 
re l'eau pure, & le vin pur, leur coutu- 



.ll *illU. P J " 



1701^ 



iM NmvedHX V^jâges aux Ifles 
.me étant toute contraire. Ils burent 
très-peu pendant lerepas, & «quand ils 
burent, ce ne fut que de Teau. Quand 
un avoit bu , Ton voifin ne faifoit point 
de difficulté de boire fon refte. 

Le pâuv^r^ M. des Portes n'a^oit pref- 
que pas le tems de manger-, parce qu'il 
nous fervoit d'interprète ._, excepté quand 
la converfation écoit entre l'Aumônier , 
le Pilote &: moi. A la fin du repas on 
apporta deux foucoupes avec autant de 
verres de vin que nous étions de pcrfon- 

des Ec falua le Gouverneur , qui but auïïi à ma 
l»agno!s. fanté.. Après cela on delîervit , de on ap- 
porta le chocolat. On ne fait pour l'or- 
dinaire qu'un repas , la plupart ne pren- 
nent le foir que dQS confirirres 5c du cho- 
colat. Mais on fervit tout le tems que 
nous fûmes arrêtez, un fouper fort hon- 
nête pour M. des Portes & pour moi , 
où l'Aumônier nous lenoit compagnie 
avec quelques-uns àts Officiers plûrôt 
pour caufer , & par pure honnêteté que 
pour manger. Le vin que nous bûmes 
ctoit très-bon. Il y en avoir du Pérou , 
d'Efp.igne , 6c de Canaric. Nous fûmes 
coucher à notre Barque , où j'eus afTez 
de peine à dormir , parce qu'il vint 
plufîeuts Lfpagnols , pour traiter en ca- 
chette 



}^à^} 



Frafjçoifes de V Amérique, 2 S 5) 

clîcttc les marchandifes que nous , 

avions. 

Le lendemain 27. jour de Pâques, 
nous allâmes â bord de l'Amiral , pour 
entendre la MeiTe. On nous dit, qu'on 
ne la difoit qu'à terre , où on ne jugea 
pas à propos que nous y miffions le pied. 
Nous prîmes le chocolat en attendant 
le diner, qui fut à peu près comme celui 
du jour précèdent. 

Le Lundy je priai l'Aumônier de me 
prêter fa Chapelle pour dire la MeiTe 
a bord de notre Barque , & faire faire 
les Pâques a nos gens. Nous chantâmes, 
la MelTe , c'eft-à du-e , tout ce o,uovi\tS:, 
peut chanter ians livres, comme le ^'^^ p^- 
Kjrie, k Gloria le Credo .IcSan^ns ^^^^ 
1 Agms Dei , & VExmdmt, Je prêchai, P^g«. 
& je commuûiai nos gens , qui s'acquit^ 
terent de ce devoir avec beaucoup de 
pieté. Plufîeurs £fpagnols qui étoicnt 
a l'arriére du VailTeau Amiral , auquel 
nous étions amarrez, furent fort édifiés, 
& me dirent , qu'ils ne croyoient pas 
que les François fuiïent fi bons Catho- 
liques , caria plupart nous font l'hon- 
neur de nous croire fans Religion. Cette 
marque de Catholicité Ht un fort bon 
effet 5 & comme nous faifions exade- ^ 
nient nos prières foir ^ matin à bord 
Tome V'IL jsj 



l^Q NoHvea,tix V6j(^ges aux IjUs 
^.r..r.n. Jc Hotre Bai'que, avec toute la modeftie^ 
Ï70Ï. & la révérence polîible , les Efpagnols 
nous en tcmoignoient plus d'amitié , d^ 
nous étions adiircz d'avoir pour fpeda- 
teurs la plupart des Efpagnols de l'Ar- 
l?na<le. 

J'ai oublié le nom du VailTcau qui 
portoit le pavillon de Vice-Amiral. Il 
etoit de quarante Canons 3 & portoit 
fpn pavillon quatre au mât de mifenc. 
Le troijlieme Vaiffcau de cette Efcadre, 
jétoit encore à la Ville de Saint Domin- 
gue. On l'appelloit le Navire de Re- 
giftre 3 parce que c'étoit lui qui étoit 
Navire chargé de$ marchandires de traite, qu'on 
^e Re- juge néccfTaires dans les lieux où l'Ar- 
^' '^' *madille fait fa tournée. Ce Vaifïeau eft 
en partie caufc que je n'ai point vu la 
Ville de Saint Domingue. D'ailleurs 
lîGus vendîmes le refte delà Cargaifon > 
qui étoit dans la Barque aux deux Vaif- 
-feaux, avec lefqucls nous étions. Je ne 
pou vois concevoir ce que ces gens- là 
pourroient faire des marchandifes qu'ils 
achetoient, fur tout de plufieurs caifles 
de fil î qui étoit prcfque pourri , qu'ils 
pe lailTerent pas de nous payer en bon- 
nes piaftres mexicanes toutes neuves, 
fur chacune defquclles on pouvoir ro- 
gner pour hujit éc dix fols d'argent. Ils 



i'JfS^l 









TrajiÇoifes de r Amérique. 2<?l 
^rent ce qu'ils parent pour ni obliorer à - - , 
vendre mon Nègre. Je m'en excufai , 1701. 
parce qu'il étoir de notre Habitation , 
où il avoir toute fa famille; ils m'en 
offrirent trois centpiaftrcs , & auroienc 
été plus loin. 

Je remarquai en me promenant dans 
leVaifleau 5 qu'il y avoir la figure d'un 
Saint attachée au mât de mifene , avec 
une lampe d'argent devant lui, piufleurs 
bouquets, petits tableaux, & autres 
babioles , comme \cs enfans en mettent p. 
à leurs petites chapelles, fans oublier s' Dieg« 
im tronc pour recevoir les aumônes. J'y ^'t^ "i" 
mis^ une ^ reale , pour ne pas paroître mifene. 
moins dévot que les autres a ce Saint ,. 
avant même de pouvoir deviner qui il 
étoit : car il étoit lié avec une corde de 
la grofTeur^du pouce , qui lentironnoic 
avec le mât , depuis le coi jufqu'aux 
pieds , dont on ne voyoit que le bout. 
La figure pouvoir avoir trois pieds & 
<lemi de hauteur. Je priai l'Aumônier 
de me dire quel Saint*c'étoit, & pour- 
quoi il étoit ainfi lié. Il me dit que c'é- 
toit Saint Diep ou Didace , qui étoit 
Cordelier en (on vivant, pour qui les 
Matelots avoient une extrême dévotion, 
mais fi mal réglée , &: fi extraordinaire, 
que fans mon prétendu cara6tcre de 

N ij 



m 



x^i, Nouveaux Vojages mx Ifles 
^■— — CommifTaire du Saint Office , je n'ait-; 
:7oi. rois pu m' empêcher de rire, de ce qu'on 
me racontoit de ce Saint , & de fes dé- 
vots. Je ne me fuis pas trouvé dans àt^ 
VaiiTeaux Portugais , mais les connoif- 
fant encore plus extraordinaires dans 
Jeurs dévotions que les ETpagnols , je 
n'ai pas de peine à croire du moins en 
partie , ce qu'on dit du cukc qu'ils ren- 
dent à Saint Antoine de Pade. AflTez 
d'autres en ont inftruit le public 3 fans 
que je le répète ici. 



CHAPITRE XIL 



panière de fofer les SentifseUes , ce qut 
çefl cjue le Baratto, Dejfein de lE* 
^fuipage de la Barque far le VatJfeaU; 
Efpagnol. Ils fartent ^ continuent 
leur voyage» 

LE Sentinelle qui étoit à la porte de 
la chambre , au lieu d'épéc ou au- 
tre arme , n'étoit armé que de la four- 
chette dont on fe fervoit anciennement, 
èc dont apparemment les Efpagnols 
fe fervent encore aujourd'hui, pour foii- 
t^iiir le moiifquct. Un de mes divcrtif- 



TrÀnçoifes de V Amérique, i p j 
femens étoit de voir relever , & pofer — - 
les fentinelles. En voici la manière. Le 17Ô1 
Caporal avec la fourchette à la main , sentinei- 
uiivi du foldatqui devoit entrer en fac- '" ^^' 
tion, qui n'avoit ni épée , ni bâton /'^ 
s'approchoit le chapeau à la main de ce- 
lui qui étoit en fadion, celui-ci le re- 
ccyoit de la même manière , on fe com- 
f limenroit de part & d^autre , après 
quoi celui qui quittoit le pofte , après 
avoir inliruic celui qui y devoit entrer de 
la confignc , baifoit la fourchette en la 
lui préfentant 5 celui-ci la recevoir avec 
la même cérémonie, & ils tcrminoienÊ 
leurs civiiitez par une paire de révéren- 
ces qu'ils fe faifoient en fe quittant. 

L'exprès qu'on avoit dépêché au Pré- 
iident de Saint Domingne revint le 
Mardy au foir. On aifembla aulîi-tot le 
Confeil , & on le renvoya avec de nou- 
velles lettres , fans qu'on nous dît rien 
de ce qui fe palFoit. Nous remarquâmes 
pourtant ou on étoit plus refervé aved 
nous qu'à l'ordinaire, & même le Mer- 
credy matin on nous Çïi attendre alTez 
long-tcms a la porte de la chambre 
avant, de noi^s lailfer entrer , ce qu'on 
n'avoit point encore fait. Je demandai 
a l'Aumônier s'il y avoit quelque chofe 
.de nouveau , il me répondit alîez froi- 

Niij 



i/oi. 



294 Nouveaux Voyages aux IJles 
dément qii*il ne fe mêloit point de ces 
fortes d'affaires. 

Je retournai à la Barque après que 
nous eûmes dîné , fous prétexte que j'a- 
vois mal à la tête , M. des Portes y vint 
auiîî. Nous nous enfermâmes dans la 
chambre avec le Maître pour confulter 
cnfemble 5 fur ce que nous avions re- 
marqué, & fur ces allées & venues à la 
Ville de Saint Domingue , qui eft éloi- 
gnée de dix huit iieiies du lieu où nous 
étions. Il fut réfolu de faire un prefent 
au Gouverneur , qui paroi ffoit erre dans 
nos intérêts afin de l'y affermir. Il fc 
trouva par bonheur dans la Barque une 
felle de velours rouge , en broderie 
d'or ôc d'argent, avec la houiïc, les 
fourreaux , & les chaperons des pifto- 
lets de même parure. On l'avoir portée, 
pour la vendre à la Jamaïque , & on n'a- 
voit pu. On réfolut donc de la lui pré- 
fenter. Après quoi nous conclûmes, que 
î"^îr^"L fi l'ordre venoit de confifquer notre Bai- 

tion de ^ ^ 

réquipa-que, nous demanderions pcrmillioii 

fefaum ^'^^^^'oy^c un autre exprès au Préfident , 

& pendant ce rems - là , nous ferions 

notre polîible pour nous échaper, quand 

même nous devrions pour*cela mettre le 

feu au Vaiiïeau, afin d'avoir le rems de 

• couper notre cable , ôc de nous mectre 



Fra^coifes de V Amérique. 29 ^ 
I la voile , pendant que nos nouveaux — — « 
frères les Efpagnols feroient occupez à 1701. 
l'éteindre ou à fe fauver. Nous concer- 
tâmes les moy.ens que nous empioirions 
pour réiifîir dans ce defïein , & nous 
chargeâmes le Maître de prelTentir l'é- 
quipage fur ce que nous avions réfolu , 
bc fur tout , de ne confier fon fecrer 
qu'à ceux dont il étoit bien aduré ^ Js 
encore non comme d'une chofe arrêtée 
&: conclue' , mais comme d'une penfée 
qui lui feroit venue en l'cfprit en fon- 
geant aux moyens de nous fauver, fi ont 
nous vouloit confifquer. 

Je me chargeai de douze pièces de 
platilles pour donner à l'Aumônier y 
afin de lui ouvrir la bouche. Nous re^ 
tournâmes au Vaiffcau fur le foir. J af- 
fe6tai plus de gayeté qu'à l'ordinaire , 
& étant allé trouver l'Aumôhier dans 
fa petite chambre , je lui donnai le pré- 
fenr qu'on lui avoir deftiné. M. des 
Portes en fit autant au Pilote Major. Ces 
deux préfens firent leur effet. L'Aumô- ' 
mer in* dÎ! - ^u'îi y avoir de la contefta- 
tion entre le Préîîdent 3^ le Gonvw": 
neur fur notre f ujet. Que le premier ju- 
geoit que nous étions de bonne prifc , 
& que le Gouverneur n'en vouloit pas 
demeurer d'accord *, & ou'en cas que le 

N iv 



# 



lili 



- — - i^G Nouveaux Voyages aux Mes 
^701. Préfidents'obftiiiât, il avoit réfolo àt 
nous conduire à la Veracrux, U de fai- 
re décider la queftion par le Vice-Roi 
du Mexique, de qui la Flotte dépen- 
doit. Le Pilote Major dit la même cho- 
lefa M. àt^ Portes , & lui recommanda 
le iecret , comme l'Aumônier me Ta- 
voit recommandé. 

Je n'aurois pas été trop fâché de faire 
le voyage de Mexique. J'étoisdcja pref- 
que accoutumé à leurs manières j & fi 
nous en eiiffions été réduits à ce point- 
la , il eft fur que leur Vaiffeau n'auroit 
pomt eu de mal , du moins fi j'en avois 
ère le maître.^ L'Aumônier fe chargea 
de faire agréer le préfent que nous- 
avions defliné pour le Gouverneur , 
qui ne manqua pas de faire fon effet , 
comme la fuite nous le fit connoître. 

A notre retour dans notre Barque , 
nous trouvâmes nos gens les mieux in- 
tentionnés du monde. On avoit déjà 
travaillé aux chemifes fouffrées, & ow 
avoit chargé fept ou huit grenades qu'on 
avoir trouvées dans la Barque , pour les 
envelcppcr dans les chcmîfes , afin d'é- 
carter ceux qui voudroient apporter du 
remède au feu. Nous avions encore 
- neuf fufils & quelques piftolets , on mit 
tout en ordre. 



Vrançoifes de V Amérique, i^j _^_^ 
Mais nos gens propoferenr une cho- ^ 

fe, à laquelle nous ne voulûmes point * 

du tout confentir^qui fut d'enlever la af'f'"* 
Barque du Gouverneur de Port^Riç. Ils quipage 
diioient pour raifon, que la nôtre de- S'' ^^ 

* , -^ . „ ■w. v»>. Barque 

meurant amarrée au VaifTcau , on ne fe ie Porr- 
douteroit point que nous fuffions caufe ^^'^• 
de rincendie , que l'autre Vaifîeau 
voyant fuir la Barque dç Port-Ric ne la 
pomfuivroit pas, au lieu qu'il neman- 
queroit pas de pourfuivre la hôtre. Je 
répondis à cela , que l'enlèvement de 
cette Barque nous découvriroit infailli- 
blement, qu'il y avoit du monde defïus , 
qui fe mettroit en défenfe, & que n é- 
rant point en Guerre avec eux, nou^ 
-n'avions aucun droit de les piller. Je 
leur ixpréfentai beaucoup de conféquen- 
ces fâchcufes de . leur adion , fuppofé 
qu'elle leur réiafsit, mais comme je le^ 
vis entêtés de leur deffein , je fis figne à 
M. des Portes de finir la converfation. 
Cependant , afin que le fecret fûtmieuj^ 
gardé , il fut réfolu , que perfonne n'en- 
treroit plus dans le Navire Efpagnol ^ 
que M. des Portes & moi, & qu'on ne 
traitcroit plus avec ceux qui viendroienc 
pour acheter quelque chofe , de peur 
qu'ils ne s'apperçulTenc des préparatifs 
qu'on faifoic. 

N V 



lyoi 



25)8 NoHveeiHX Voyages aux fjles 

Nous continuâmes d'aller manger a 
bord de l'Amiral , & nous remarquâ- 
mes qu'on nous y recevoir encore mieux 
qu'au commencement depuis les pré- 
fens. 

L'Aumônier & les autres Officiers & 
Paiïagers jouoient beaucoup a un cer- 
tain jeu qu'ils appelioient , fi je ne me 
trompe , para &: finto ^ c'eft-à dire , 
pair èc non. Il fe joue avec deux dez 
feulement. La première fois que je les 
vis joiicr , je m'approchai de la table > 
pour padèr quelques momens à les re- 
garder. Je fus furpris qu'un des Joueurs 
me préfcnta trois piaftres. Je le remer- 
ciai 5 & je ne vouiois pas les prendre. 
Mais F-Aumonier & les autres me dirent 
de les recevoir > qu'autrement je ferois 
affront au Joueur qui me les donnoit , 
& qu'en pareille occafion le Roi d'Efpa- 
gne même ne les refurcroit pas. Je its 
pris donc, & je le remerciai j un mo- 
inent après, il m'en préfenta deux au- 
tres 5 &c un peu après , il m'en donna 
encore trois : de fonc qu'il fembloit ou 
qu'il voùloit me renvoyer, ou partager 
fon gain avec moi. Cela me ^t de la 
peine. Je me levai pour me retirer , il 
m'arrêta civilement , &^ me fit dire , 
que je lui portois bonheur , 6c qu'il me. 



# 



TrAfiçoifes de tAmeYif^é, i^g 
prloit de refter. Je le fis , effed:iv€menr 
11 gagna beaucoup , oc me donnoïc ton- ' 
jours quelque chofe de tems en tems , dC- 
à la fin da jeu , il me donna une grande 
poignée de l'éalles. J'avois honte de les 
prendre , je lui fis dire , que le jeu étant 
fini 5 il n'avoir plus befoin de mon pré- 
tendu fecours ; mais il me pria avec tant 
d'honnêrecé de les recevoir , que je fus 
obligé de les mettre avec le reftc. QLiand 
je comptai ce que j'avois eu , je trouvai 
près de dix-huit écus de Baratto. C'éft 
ainfi qu'ils appellent le préfent qu'ils 
font à ceux qui les regardent joiier 3- 
quand ils s'imaginent qu'on kur porte 
bonheur. J'ai fçû depuis que cela i^ pra- 
tique par toute l'Efpagne, & que les 
fpedareurs n'ont pas honte de deman- 
der le Baratc^ ceux qui gagnent , quand 
ils fe trouvent auprès d'eux. 

Comme ces manières ne font pas ufî-* 
tées chez nous , je me retirois des que 
je voyois qu'ils vouloient joiier ; mais 
ils m'appeiioient, & me prioient de de- 
meurer auprès d'eux , s'imaginant , on 
feignant de croire , que ma préfencc ai- 
doit, & portoit bonheur à celui qiic je 
voulois favorifer. Je ne laifiai pas de 
ramalFer près de quatre-vingt piaftres de 
ces Barracto ; car ils jôiioient foi?t ero«' 

N vj 



^oe ^ouveAHx Voyages aux Ip,es 
" )^^' ^is ne comptoient point les rcallrs 

i70i.en les mettant au jeu , mais chaque 
Joueur en mettoit une poignée à peu 
près comme celle de celui contre lequel 
il joiioit. Je croi qu'il y avoit un peu de 
vanité dans leur fait , & qu'ils étoient 
bien aifes, que je portafife des nouvelles 
de leur générofité dans nos îfles. Je 1 e- 
cris donc ici, pour fârisfaîre aux defirs 
Cit% donateurs , &hux obligations de ma 
confcience \ & je confeiile à tousies Ef- 
pagnols qui joiieront . de payer le Ba- 
ratto aufli-bien qu'ils me l'ont payé , fur 
tout a ceux qui font aufli exads que moi 
a en informer la pofterité. 

Infécond Courier qu'on avoit en- 
voyé à la Yille de S. Domingue arriva 
le Vendredy après midi» Le Gouverneur 
nous fit appeller après qigl eût lu Çt% 
Lettres, & conféré avec les Officiers. 

xa Bar ^°"^ "^^^ ^"^ ^^ circonftance de l'ave- 

que de " nement de Philippe V. à la Couronne 

cftreTr ^'^^P^g"e^ousétoit favorablc , que c'é- 

ché'e/" ^^^^ ^^"^ cela qu'il avoit beaucoup infifté 

auprès du Préfident, pour empêcher la 

confifcation de notre Barque , qui l'étoic 

de droit , puifque nous avions été trou- " 

vés hors de route , & fur leurs Cotes 

chargés de marchandifes de traite , ^ 

^'autres chofes encore, dans le détail 



Frdnçoifes de V Amérique, 3 o î 
defquelles l'affecSlion qu'il avoir pour les * ■■ ' ' ^"« 
François l'avoit empêché d*entrer , & 1701. 
qu'ainfi nous étions libres de partir 
quand il nous plairoic. 

Il nous avertit de ne point toucher à 
la Ville de S. Domingue, & de faire 
route au large , de peur d'être rencon- 
trés par le Navire de Regiftre , qui étoit 
prêt de partir de la Ville , qui étant un 
Marchand comme nous , auroit plus 
d'envie de pourfuivre notre confifca- 
tion , s'il nous trouvoit fur fa route j que 
fon fentiment étoit , que nouspartiffions 
au plutôt 5 de crainte qu'il ne fur vint 
quelque nouvel embarras. Il nous dit en- 
core 5 qu'il avoir fermé les yeux fur le 
Commerce que nous avions fait depuis 
que nous étions arrêtés *, que le Préfident 
l'avoit fçLi , & lui en avoit fait des re- 
proches \ & qu'ainfi fi nous avions quel- 
que traite à faire , que nous la filîions 
quand nous ferions à la voile & hors de 
vue. 

On peut croire que nous ne manqua-- 
mes pas de le bien remercier , & alTûré- 
ment il le méritoit. Nous lui promîmes 
d'informer la Cour de fcs bontés , afin 
qu'elle lui en marquât fa gratitude dans 
les occafions. 

Nous lui demandâmes permiiïion de 



^01 Nouveaux Voyages mx Ifles 
*~- — faire de l'eau , & du bois. Il nous die, 
1701. qu'il ne pouvoir pas nous pcrmerrre de 
raetrre pied à terre \ mais que le lende- 
main au point du jour , il cnvoyeroit 
une Chaloupe prendre nos futailles , & 
nous les faire remplir. 

A notre retour a notre Barque , nous 
dîmes à nos gens ce qui fe paiïoit , & 
que nos préparatifs étoienr déformais 
inutiles \ mais ils étoient fi entêtés de 
leur deflTein , que nous eûmes toutes les 
peines du monde a les empêcher de 
laller exécuter fur l'heure. Je leur dis 
pour les calmer un peu , qu'il n'étoit pas 
^ tems de rien faire , puifque nous n'a- 
vions point de prétexte pour nous ap- 
procher du VaiiTcau a l'heure qu'il étoit , 
que nous avions le refte de la nuit, 5c 
tout le jour fuivant à bien prendre nos 
niefures , & que dans une affaire de 
cette conféquence , on ne pouvoir trop 
y penfer. 

Nous nous retirâmes enfuite M. des 
Portes & moi , & nous convînmes des 
mefures que nous prendrions pour par- 
tir le lendemain en plein jour, & faire 
echoiicr le defTein de nos gens. 

La Chaloupe de l'Amiral ne man- 
qua pas de venir prendre nos futailles 
au point du jour. Elle nous les rappar- 



Wrançûifes de TAmericjue, ^o^ 

ta far les dix heures , avec plus de bois -• 

que nous n'avions de viande à cuire. 170 î. 
Nous fûmes dîner à l:É>rd , ôc prendre préfens 
congé du Gouverneur & de fcs Officiers, d« ^ou- 

il nous envoya environ deux cenr livres a l'Au- 
de viandes. Il me fit prefent d'un barril ^eui-. 
de bifcuit blanc , de deux jarres de vin 
d'Elpagne, de lîx coqs d'Inde , d'envi- 
ron vingc-cinq livres de chocolat, ÔC 
d'autant de fucre, avec une cuiliier, une 
fourchette, ÔC un eobelet d'argent , & 
vingt piaftreSj pour lui dire aurant de 
MeiTes. L'Aumônier me donna quatre 
paquets de Vanille , & douze piailreSy 
pour autant de Meffes. J eus encore 
vingt piaftres d'autres perfonnes , pour 
le même fujet , de forte que fi je n'avois 
pas été pillé , j'aurois fait un profit hon- 
nête avec cts Meilleurs. 

On me fit encore pi éfefit de diverfes 
curiofirez, & entr'autres de plufieurs 
vafcs de terre très-femblable â la t^rre Y^^t^ <l® 
figiilée. Elle eft rouge , légère , & àt''^^^'' 
bonne odeur. Le dehors de ces vafes 
étoit peint de blanc & de noir ^ qui ne 
faifoit pas un mauvais effet fur le fond 
rouge. Au commencement qu'on s'en 
fert 5 ils collent un peu la bouche, 
mais cela palïe bien- tôt. Du refte ik 
communiquent aux liqueurs qu'on mec 



^ 




J04 Nouveaux Voyages aux Ifles 

• dedans une odeur aromatique tres- 

1701. agréable. ^ 

ic^s w Lts femmes Ef|>agnoIes de rAmeri- 
pagnoicsS'^^ mangent de ces vafes, comme les 

cïvîf" t^^^'"""^^' d'Europe mangent de ceux 
. vaiesg^i^o^^j. ^^ véritable terre /igillée du 
Levant, qui cft peut-être la même cho- 
ie 5 du moins autant qu'on en peut ju- 
ger à la vûë , car pour le goût , je n'en 
puis rien dire. Les femmes prétendent 
^^^. ^^l^ i^^ ^^^^ devenir blanches. Je 
croi plutôt que cela les rend pâles , &: 
leur caufe beaucoup d'obUrudions 5 
mais c'eft leur affaire. 
Gour- On me donna auiîi des gôurcroulcttes 
gouiec.es de Mexique. Ce font des vafe'^s de ter- 
<iue. regnie, extrêmement légère , &tranf. 
pirante , qui font doubles , c'eft- à- dire, 
qu'ils font en partie l'un dans l'autre. 
Le premier ou fupérieur a la forme d'un 
entonnoir , qui n'eft pas percé , dont le 
bout eft enchafîé dans le fécond , ou in- 
férieur, qui a un petit goulot, comme 
une theiere , pour rendre la liqueur 
qu'il a reçue. C'eft dans le fupérieur 
qu'on met la liqueur, d'où elle pafte 
en filtrant dans celui de deffous. On 
attache une corde aux ances de la gour- 
goulette, pourla fufpendre en l'air, & 
en quelque pais que ce foit, pourvu 



. Trançoifes de VAmericfue, |0'5 ^«««^ 
qu'on rexpofe al'air, & à l'ombre, l'eau i-^qi, 
y devient d'iuic^ fraîcheur admirable. 
On a voulu imiter ces vafes en Europe, 
j'en ai vu en quelques endroits de l'I- 
talie , mais on n'a pas pu y réiilTir juf^ 
qu'à préfenr. C'eft la terre qui en fait 
toute la bonté , & ils font d'une com- 
modité merveilleufe. On n'y -met pour 
l'ordinaire que de l'eau , parce que le 
vin eft trop chargé de corpufcules hé- 
térogènes j qui ne paiferoient pas au 
travers è^ç,s pores , ou qui les rempli- 
roient bien-tôt ; au lieu que l'eau étant 
plus homogène pa{Ie plus facilement 
fans gâter , ni remplir les conduits , & 
fc rafraîchit tellement par le moyen de * 

l'air qui pénétre ces vaiiTeaux , qu'il 
femblc qu'elle foit à demi à la glace. 
Je priai le Gouverneur d'envoyer 
avec nous un de fes Officiers à notre 
Barque , où fa Chaloupe devoit nous 
conduire poiu' commander de fa part à 
nos gens de mettre fur le champ à la 
voile. Je lui dis pour raifon , que notre 
Equipage étoit compofé de Flibufticrs , 
gens peu fournis , & peu accoutumez à 
obéir , qui ne voudroient peut-être par- 
tir que la nuit , & que cela nous pour- 
roit expofer à trouvenle Navire de Re- 
giftre 5 ^ à quelques nouvelks difficul- 



40^ ^oumanx Vbydges ÀHx ïjief 
-*— • tez. Il fe contenta de ces raifons , & or- 
î 701. donna a un de t^s Officiers de nous con- 
dairc à bord , & de dire de fa part au 
Maître de la Barque de mettre fur le 
champ à la voile. Le Gouverneur nous 
conduiBt avec beaucoup de civilité jus- 
qu'à réchellc , & puis il s'alla mettre à 
fa galerie de p0«pc, d'où il cria à nos 
gens, de mettre à la voile , & fur le 
champ il fit larguer les deux manœu vres 
qui nous amarroient à fon arcaife. Il 
fallut ©béir , nous mWes â la voile. 
Nous fîmes ferablant M. Ags Portes & 

Bé art ^^°- ' ^'^^^'^ fâchez de ce qu on nous 
èé ia^'^ obligeoit de partir fi vite , ôc nous dî- 
-*ôique. mes à l'Equipage , que le mal étant fans 
remède, il fe préfenteroit peut-être 
l'occafion àe£c venger avant la un dix 
voyage. Nous faluâmcs le VailTeau Ef- 
pagnoi de trois coups -, fçavoir , d'une 
Eoëre dePierrier, & de nos deux Ca- 
nons. Il nous répondit d'un coup de 
Canon , que nous payâmes de cinq vi- 
ve le Roi. 

Nous trouvâmes k Chaloupe de l'au- 
tre Vaiffcau un peu au delà de la pointe 
de TEft de la Baye d'Ocoa , qu'on nom- 
me le Cap Nizoa. Elle nous y attendoit 
comme nous^n étions convenus avec un 
Officier de ce Navire , qui devoit pren- 




Françoifés de tj4mericfue» 307' 
iït le refle de nos marchandifes. Nous *■ 



mîmes en panne, quand nous eûmes i-jéir- 
doublé la pointe , 6c nous fîmes notre 



négoce. 



Nos gens achevèrent de fe dépouiller ,- 
bc vendirent tout le refte de leur linge à 
ceux de cette Chaloupe i & apurement 
ils ne dévoient pas y avoir regret. Ori 
leur vendit encore quelques armes *, de 
forte qu'il ne nous refta que trois fufîls , 
&: une paire de piftolets. Nous nous ré- 
parâmes bons amis , eux emportant bieiï 
de vieilles chemifes , du fil à coudre de- 
mi pourri , des merceries & des clin- 
quailleries, & ce quiétoit de meilleur 
des platilles , & nous les piaftres. Il n'y 
eut pas jufqu'à mon Nègre qui ne vou- 
lût commercer. Je lui avois acheté un 
bonnet de velours bleu, avec un petit 
galon d'argent , à rinventaire de ce 
Controlleur Ambulant de l'î fie à Vache. 
Il prit la liberté de le vendre avec fcs 
deux caleçons, trois des miens, &" au- 
tant de mes mouchoirs. Je croi qu'il 
eut dix ou douze piaftres de ce commer- 
ce. Il me les apporta , en me difant pour 
cxcufe > qu'il n'avoit pu voir les autres 
gagner l'argent des Erpagnols fans preîv- 
dre part au gain. « 



$JOl, 



^oS * Nouveaux Voyages mx IJles 



CHAPITRE XIII. 

Tempête, VuedèlaCateline, De Paru 
Rie, Befcente an Coffre k mort , ç^ a 
Il fie a Crabes, Pommes de Raquettes 
& leur effet. 



N 



pus quittâmes ct^ Me/Heurs fur 
les fept heures du foir , le Samcdy 
2 Avril. Nous portâmes au large pour 
nous éloigner de la rouie tlu Navire de 
Regiftre. Cette malheureufe avanture 
m empêcha de voir la Ville de S. Do- 
mmgue , ou je me ferois peut-être arrê- 
f • Sf j^ ^ÇÛs quelque tems après , que 
le Prcfident avoit envoyé à la Cave S 
Louis , pour demander un Ingénieur * 
afin de conduire \^s travaux qu'il vou- 
loir faire faire. Il eft certain, que fi on 
m en eut fait la propofirion , je ne me 
lerois pas fait tenir a quatre pour de- 
meurer avec eux, afin d'avoir enfuitc 
1 occafion de voir la Nouvelle Efpagne- 
Le Dimanche 3 Avril un peu avant 
le jour , nous fumes pris d'un coup de 

^en^pa J'"'.^'^°^^^' ie plus rude que jW 
^' jamais effuyé 5 nous fumes contraint^ 




FrAnçoifes de V Amérique» #50^ 



d'amener cour plat, <Sc de pouger à mats 170Î, 
hc à cordes , & cependant nous ne laif^ 
fioiis pas de faire un très grand chemin. 
Nous vîmes les montagnes de Sainte 
Marthe , fur les trois heures après midi, 
Le vent fe mit à l'Eft fur les neuf heures 
du foir 5 qui nous fit porter au Nord , 
il changea fur le matin , & vint à l'Oueft 
avec une extrême violence. Nous portât 
mes alors au Nord-Eft , il continua ainfi 
tout le Mardy jufqu'au foir , qu'il tom- 
ba tout d'un coup , lai0ant la mer fi agi- 
tée, avec des lames fi épouvantables , 
que pas un de nos gens ne pouvoir fe 
tenir debout fur le Pont. La pluie vint 
fur le minuit , qui appaifa la m^r , & le 
jour nous fit découvrir le Cap Mongon. vûé H 
Nous en étions par le travers environ ^^p 
iix lieues au large. Il ne fallut pas nous ^°"^'''^ 
prier pour nous faire reporter au large , 
ce que nous fîmes jufqu'au Jeudy l midi ^ 
que nous portâmes au Nord-Eft. Nous 
découvrîmes certaines montagnes qui 
font à l'Eft de la Ville de S. Dominguc 
le Vendredy au foir. Le Samedy nous 
nous trouvâmes à deux liciies de terre , 
fous le Vent de la Cateline , ou Ifle Sain- 
te Catherine , qui efl une Ifls longue & 
bafie , adez près de la Côte de S. Domin- 
gue. Nos gens voulurent mettre à terri^ 



5 lo" Neuve aux Voyages aux TJÎts 
— pour prendre de l'eau , parce que nom 
tyoï. en avions perdu quatre Barriques dans 
le roulis que nous avions fouferts , &: 
qu'il n'en reftoïc plus qu'une qui écoît 
entamée. On mit le canot a la mer avec 
Prodi- àtivA futailles. J'y dcfcendis pour me 
gieufe promener un peu , mais j'eus bientôt 
•demouf- achevé ma promenade. A pemc arrivâ- 
#^ues. mcs-nous à terre , que nous fumes a(Tail- 
lis de la plus épaiiïc nuée de mouftiques 
qu'on puiffe s'imaginer. J'ai dit que llfle 
à Vache étoit le pais de ces infedes , je 
m'en dédis. L'iÂe i Vache eft un pais 
q[ui n'en a point en comparaifon de l'en- 
droit où nous étions defcendus. Je croi 
que tous les grains de fable , & tous les 
atomes de l'air , étoient changé en bi- 
gailles , qui défendirent fi bien l'entrée 
de leur pais, que je fus obligé de me 
rembarquer au plus vite. Nos gens em- 
plirent leurs futailles, mais ils perdirent 
l'envie d'aller chercher à tuer quelque 
Bœuf, ou quelque Cochon , & s'en re- 
yinrent à bord. Nous fîmes fervir nos 
voiles ôc portâmes fur la Savone ou Saô- 
ne , diftante de la Grande Terre d'en- 
viron deux lieiies , Se à trois lieiies ou 
environ à l'Eft de la CatcHne. Nous la 
rangeâmes le Dimanche matin , la laif- 
fant à bas bord à demie lieiie de nous. 




Franfôifes de V Améric^ue, 3 i î 
Elle eft inhabitée à prcfcnc , quoiqu'el- r^ — ^ 
Je ait été très-pcupléc autrefois, tant 1701. 
4es naturels du pais ;, que 4cs premiers 
Efpagnols , qui découvrirent le pais. 
Elle me parut belle , afïcz unie , oc bien 
fournie d'arbres. Qtielques uns de nos 
gens qui y avoicnt écé , me dirent qu'elr- 
Ic n'étoit pas bien pourvue d'eau douce.» 
ïl y a prefque toujours àzs Pcfcheurs 
Efpagnols , & fouvent des Flibuftiers., 
j& des Forbans , qui s'y arrêtent dans le 
tcms de la ponte des Tortues ^ pour en 
tourner & avituailler leurs BâtimenSj. 
Elle eft plus longue que large , elle me 
parut à là vû,ë de fept à huit iieiies d@ 
longueur. 

Le Lundy 1 1 Avril , nous vîmes la 
Mone 5 la Monique & Zachée d'afTez 
près 5 & le Mardy matin , nous nous 
trouvâmes avoir dépalTé la pointe de 
rOueft de Port-Ric appelle le Cap Rofr ^tf 
fo ou le Cap Rouge. Le Mcrcredy nous ^° • ' 
moiiillâmes aa Coflfrc à mort. Les Ef- 
pagnols rappellent Bomha â Infier no ^ 
C'eft un Met , éloigné de Port-Ric d'en^ 
yiron deux Iieiies , à peu près au mi- sonifei 
lieu de la longueur de cette Ifle. Car d'infier- 
n'en déplaife à quelques uns de nos c^fFr^ | 
jGéographes , l'Ille de S. Jean de Port- Hion. 
giç eft un quarré long de quarante-cinq 




I ï 2, Nouveaux Vojdges aux Ijles 
■ ft- * * - ' lieiics ou environ , Tar leize â dix-huit 
Ï70 1 . lieues de large. L'Iflc: fe nomme S. Jean. 
Son Port qui efl; un à.ç.s plus beaux qu'on 
puiife voir , naturel , fur & capable de 
recevoir les plus grandes Flotfts , ell à 
la bande du Nord. C'eft fa beauté , qui 
le Fait nommer le Port riche , & non les 
mines ou autres richefTes qu'on y a trou- 
vées, & le nom du Port a fait enfin là 
dénomination de toute l'iHe \ comme le 
nom de la Ville Capitale à'Hifpaniola , 
appellée San Domingo q\x Saint Domi- 
nique , cft devenu le nom de toute cet- 
te grande Ille. 

Le Coffre à mort a cinq quarts de 

lieues ou environ de longueur, Ôc mille 

pu douze cent pas dans fa plus grande 

largeur^ On prétend que quand on le 

rcgaide d'un certain point de vue , il a 

la figure d'un mort étendu fur une table. 

Je n'ai pas vîi ce point , pour affurer que 

cela eft , ou que cela n'eft pas, Il m'a 

paru pliuôt comme deux groiîes boules 

écrafées , féparées l'une de Fautre par un 

valon aflez grand. Les bords de cet Iflct 

.du côté de Port- Rie {pnt plats & fa- 

blonncux , ceux du côté du Sud font 

hauts & pierreux. Il n'y a point d'eau 

fÉQuce, ni d'arbres de quelque efpece 

que ce puiife être , que pour brûler. Je 

croi 



Trançoifes de V Amérique, j 1 1 
croi poLirrant qu*cn creiifanc dans le ■ « 
fable un peu au-delà de l'endroit où les 1701. 
plus groflcs lames & marées peuvent 
monter , on y trouveroit de l'eau douce : 
car on en trouve de cette façon dans tou- 
tes les Bayes fablonneufes. Il faut feule- Moye» 
ment obferver de ne pas creufcr bicn^^Var' 
ayant , &: fe contenter d'un trou de mé- ^''eau ^ 
diocre grandeur, parce que àh qu on ^^^J" 
Ic^eut faire plus profond , on fent auffi- bor^it jf 
toi la falure de l'eau, parce que l'eau ^'*"*"' 
douce qu'on trouve ainfi à la fuperficic 
eft celle de la pluye , qui a filtrée au tra- 
vers du fable > & que fa légèreté a con- 
fervée au-dedus de celle de la mer , 
qu'on ne manque jamais de trouver dès 
qu'on eft arrivé au-deflTous du niveau de 
celle du bord de la mer. C'eft un très- 
bon endroit pour la pefche , &- pour la 
Tortue , qui vient pondre dans la gran- 
de Ancc de fable. Aufîî ce lieu eft; fort 
fréquenté par les Corfaires , par les For- 
bans, & parles Habitans de Port- Rie» 
qui font la plupart des Mulâtres. 

Nous trouvâmes en mettant pied a 
terre des marques aiïûrées , qu'il y avoit 
des Pefcheurs Efpagnols dans l'iAet. 
Quoique nous n'cuffions plus pour tou- 
tes armes que trois f ufils , deux piftolcts , 
& quelques machettes , c'eft: amfi qu'on 

Tome riL q 




51 4 Nouveaux T^ojAges aux IJlss 
— appelle des fabrcs courts & atfcz larcres , 
701. qui ne coupent que d'un côré ; noso-ens 
fc mirent en tête de les trouver , 6c alfû- 
rcment ils leur auroient fait paflcr quel- 
que quart-d'hcurc de mauvais tem$ , s*ils 
fuflTent tombés entre leurs mains. Leur 
adreilc a fc cacher les fauva *, & je nç 
Voulus pas découvrir leur canot , que Ip 
hazard me fit trouver , parce qu'ils i'au- 
roient mis en pièces , s'ils l'avoient vu, 
comiTue ils firent leurs filets, & les au- 
tres inftrumcns de leur pefchc. Nou^ 
emportâmes quatre Tortues en vie , & 
plus de fix cens livres de Tortue faléc, 
^vec beaucoup d'œufs , leurs calebaiïcs , 
marmites & barriis à eau -, & fi j'avois 
découvert leur canot , il eft fur que C€$ 
pauvres Mulâtres qui font d'ailleurs de 
Franche^ canailles , cruels , voleurs , & 
fans raifpn , auroient foufïert beaucoup 
de miferes , avant de pouvoir regagner 
Port-Ric. Nous dinames à terre à leur? 
/dépens. Nous fîmes cuire deux Tortues 
en boucan , &c d'autres viandes autant 
que nous crûmes en avoir befoin juf- 
qu'à S. Thomas, 

Nous remîmes a la voile fur les cinq 
heures du foir. Nous eûmes un gros 
vent de Nord-Eft , qui nous dura deux 
jours ^ 6c nous obligea de louvoyer fan$ 



à Ciabcs. 



Frdnçeifes de V Amérique. 5 r c 

Le Samcdy matin nous moiiiliâmes .^ . 

à l'Iflc à Crabes. Ccft ain/î que nos 1701 
Flibufticrs appellent Flflc de Boriqucn , ^cr ,„e„' 
elle cit a hx lieiics ou environ au vent ^^' 1 ^fle 
de Port-Ric. Cette Ifle cft belle, & alfez ' "'" " 
grande. Il y a à^s montagnes & du plat 
pais , &: par confcqucnt des fources & 
àz% ruifTeaux, 

Les Anglois s'y étoicnt nichés, il y a 
nombre d'années , & y avoient déjà 
fait beaucoup d'Habitations. Mais les 
Efîjagnals connoilTant le préjudice que 
ce voifinage leur pourroit apporter, fi- 
rent un armement , les furprirent , tail- 
lèrent en pièces tous les hommes , & em- 
menèrent les femmes, & iesenfans, qui 
furent difperfés dans Port- Rie , &: Saine 
Domingue , où ils font encore aujour- 
d'hui. Cette Ifle cfl; à-préfent entière- 
ment déferte. Il y a apparence que les 
Efpagnols l'ont habitée autrefois : car il 
n'eft pas polîîble que les lizicres d'oran- 
gers U de citroniers qu'on trouve par 
tout , aycnt été plantées & cultivées par 
les Angiois , dans le peu de tcms qu'ils 
y ont demeuré. 

^ Nous mouillâmes devant une petite 
rivière où nos gens emplirent leurs fu- 
tailles, pendant que le Maître & deux 
autres allèrent â la chalfe. Je pris avec 

Oij 



I/OI. 



5 î (j N'dHveaux Voyages aux Ifles 
moi mon Nègre &; le boye ou mouffc 
de la Barque , pour amafTer des crabes, 

6 ils furent bientôt chargés. Ceft avec 
raifon que nos Flibufticrs ont appelle 
cette Ifle , l'Ifle à Crabes , elle en cft 
toute pleine , ôi on y en trouve de tou- 
tes fortes d'efpeces. Selon la bonne 
coutume des François , nous ne prîmes 
que des femelles , nous remettant à la 
providence , pour la confcrvation de 

i'efpece. 

Nous trouvâmes une marmitte de 
fer pleine d'œufs de Tortue , & tout au- 
près le canot , la caban ne , & tout l'atti- 
rail des Pefcheurs qui s'étoient cachés à 
notre vue. Cette découverte rpe fit re- 
tourner promptcmcnt à bordjje fis tirer 
une bocte de Pierricr , pour donner 
avis à nos gens qu'il y avoir du monde 
dans rifle , afin qu ils ne fufifent pas fur- 
pris. En effet , ils fe raffemblercnt au 
plutôt. Je revins à terre dès que je les 
vis fur l'Ance, ^ je leur dis la raifon 
qui m'avoit obligé de faire tirer. Ils fu- 
rent aufii-tôt au canot, & ayant recon- 
nu qu'il étoit Efpagnol , ils vouloient 
le mettre en pièces j je fis tant que je les 
en empêchai. Ils prirent une Tortue , 
Se tout le poifTon lec qui fe trouva , §C 
firent cuire la Tortue. 



Prdnçéifês dé V Afnérifue, ^ ï 7 
"Un de nos gens fe mit à cueillir des 
pommes de raquettes , que les Anglois 
appellent poires piquantes. Je n'en 
avois jamais vu de fi belles. Il faut être 
adroit pour les cueillir, & pour les pe- 
ler 5 fans fe remplir les doigts de leurs 
épines, qui font prcfque imperceptibles. 
Voici comme il s'y prit. Il coupa un 
petit bâton 5 auqnel il fit une pointe. 
Il en perçoit la pomme, êc la tenant 
ainfî enfilée , il la fcpaioit de la tige 
avec fi^n couteau , & la peloit légère- 
ment tout au tour. Il nous en accom- 
moda de cette manière plus de deux 
cens , qui nous furent d'un grand fe- 
cours^ pour nous rafraîchir. Car nous 
étions échauffés à un point , que M. des 
Portes avoir un commencement de flux 
de fang \ ôc pour moi , j'avois toutes les 
lèvres emportées. 

Je croi avoir déjà remarqué , que ce 
fruit eft tout à-fait rafraîchifTant. Il ap- 
proche plus de la figure d'une figue , que 
de tout autre fruit. ^ Sa première peau 
eft verte , afiez épaiffe éc route hériffec 
de petites épines. Il a fous cette peau 
une autre enveloppe blanche , plus min- 
ce, & plus molle, qui renferme une 
fubftance d'un rouge très-vif, toute par- 
fcmée de petites graines comme les &- 

Oiij 



170Ï. 

Pommes 
de ra- 
<)uettes 
ou poiies 
piquan- 
tes. 



Manière 
de les 
cueillir 
& de les 
pcler^ 



■ 



5 1 8 Nouveaux Voyages aux IJtes 

— gucs. Ce fruit a un goût agréable, fu'- 

1701. cré, avec une pente pointe d'aigreur, 
ptoprié- qui réjoiiit , & qui fcmblc néioyer l'ef- 
t^l^' tomach. Il teint Turine en couleur àt 
fang , fans cependant caufer aucun mal. 
M. des Portes qui ne fçavoit pas ce fc- 
cret eut peur dès qu'il s'en apperçût , & 
ne voulut plus en manger. Nous 'eûmes 
la charité de lui apprendre la propriété 
à.t ces ftuics , après que nous les eûmes 
tous mangés, le Maître & moi. No» 
Chaiïeiirs revinrent fans avoir trouvé 
les Efpagnols. Us apportèrent bon nom- 
bre de Ramiers , de Perdrix & de Péro- 
^uets. Nous fîmes tous cnfemble un 
repas magnifique de poiffon & de gi- 
bier 5 avec un deifert de pommes de ta- 
quctres U d'acajou , de bananes fraîches, 
^oranges & de citrons , & après avoir 
fait une bonne provilîon de tous ces 
fruits, nous mîmes à la voile pour S. 
Thomas, où nous avions befoin àz tou- 
cher pour quelques affaites. 



PranÇoifes de t Amérique, i^t^ 

m ' '• Il II I '^ 1 !■ « Il I II • ' i r iii / 

CH A PITRE XIV. 

Defcription dé Vlfle de S» Thomas , feU 
Commerce. Indiennes a bon marchés 
£liianHté de poijfon déins les TiergeSé 
Serpent marin^ 

LE Lundy iS Avril à la pointe dugaraveî- 
jour nous apperçiimes la Caravelle ^® ^^ ^* 
de S. Thomas* C'cft un rocher afïèz 
élevé avec deux pointes qui font toutes 
blanches des ordures que les oifcaux font 
dcllus. Ce qui le fait paroître de loin> 
eomme une Corvette ou un Brigantin* 
C'eft ce qui lui a fait donner le nom de 
Caravelle , qui eft un petit Bâtiment 
EfpagnoL Ce rocher eft environ a trois 
lieues au Sud-Oueft de S. Thomas. 

Il ne faut pas^ confondre S. Thomas s-Tlro- 
avcc S. Thomé. Cette dernière Ifle eft^^J;j! 
fur la cote d'Afrique , dire6fecment fouse^^'avce 
la Ligne j & S.Thomas de rAmériquc ^^l^'^ 
cft par les 1 8 dégrés de latitude Nord. 

Ceue petite Ifîe eft la dernière du côté 
de rOueft , de toutes celles qui compo- 
fent cet amas d'ifles ou d'Iftcts, qu'on • 
appelle les VicrgcSr Le Port qui cft na- 

Oiv 



J-JOl 



510 Nouveaux Voyages aux IJles 
'tiirel eft fore joli, & fort commode, 
c'eft un enfoncement ovale , formé pat 
les cuiiïès de deux mornes affez hauts 
du côté de la terre , ou du centre de 
l'Ifle, qui s'abaifTent infenfiblement, Sc 
qui forment en finiflant deux mottes 
rondes & plates , qui femblent faites ex- 
près pour placer deux Batteries , pour 
défendre Tentrée du Port. Le mouilla- 
ge eft excellent pour toutes fortes de 
Bâtimens qui y font en lûrcté autant 
qu'on le peut fouhâiter. 

Quoique cette Ifle foit fort petite y 
n'ayant qu'environ fix lieiies de tour , 

^\sls ^^^^ ^^- ^^^^^ P^^ d'avoir deux Maîtres. 

Thôœat^Ç^^oi'-'' ieRoi de Dannemarc, & l'E- 
ledcut de Brandebourg , aujourd'hui 
Roi de Prulïc. Il eft vrai , que les Bran- 
dcbourgeois n'y font que comme fous 
la protcdion des Danois , dic pour par- 
ler plus juftc , ce font les Hollandois 
qui 7 font tout le commerce , fous le 
nom des Danois. 

Il y a un efpece de Fott prcfque au 
milieu du fond du Port , qui n'eft qu'un 
petit quarré , avec de très-petits Baftions 

fort des. ^^^^ ^^oflTc ni ouvrages extérieurs. Tout^ 

Thomas. fa défcnfe confîfte en un plan de raquet- 
tes , qui régnent tout au tour , & qui 
occupent le terrain que dcvroit occuper 



FrAnçoifes àet Amérique, ^ti 
le foiïé & le chemin couvert. Ce terrain — . 
peut avoir fix à fept toifes de large. Les 1 70 !•; 
raquettes y font très-bien entretenues , 
fi preiïees , Ci ferrées à leur fommet , 5c 
fî unies , qu'il femble qu'on les taille 
tous les jours. Elles ont pour le moins 
fept pieds de haut. Les Bâtimcns qui 
font dans le Fort font ado (Tés contre le 
mur , pour lailTer une cour quarrée au 
milieu. 

Le Bourg rommence à cinquante ou Bourg ^c 
foixante pas à l'Oueft du Fort. Il fait la *• Tho- 
mêrae figure que TAnce , & n eft com- ™"* 
pofé que d'une longue rue , qai fe ter- 
mine au Comptoir de la Compagnie de 
Dannemarc, 

Ce Comptoir eft grand Se vafte , bien 
bâti. Il y a beaucoup de Logemens , de 
des Magafms commodes pour les mar- 
chandifes , Se pour mettre les Nègres 
qu'elle reçoit. Se qu'elle trafique avec 
les Efpagnols. 

A la droite du Comptoir , il y a deux 
petites rues , qui font remplies de Fran- 
çois réfugiés d'Europe Se des Ifles. On 
fes appelle le Quartier de Brandebourg. QuanJec 
Ce qu il y a de lingulier dans cette Ille , ^ebourg. 
c'eft d'y voir trois ou quatre Religions 
fans que pas une ait de Temple , à peu 
près comme à la Barbade ,011 malgré les 

O V 



•322 Nouveaux Voyages aux Tfles 
^-.-- — grandes nchefTcs des Habitans , ils n'ont 
1701. pu venir à bout d'en faire un, parce 
qu'ils n'ont pii encore convenir à quelle 
Nombre Rcligiou il fcroit alTcdc , 6c que Ten- 
de Reij treprifc auroit ^urpaflé infiniment leurs 
dcMinic rotccs, S 11 avoit fallu batir autant de 
ticsi Temples qu'il fe trou voit parmi eux de 
Religions ou de Sedes différentes. Ce- 
pendant généralement parlant , il n'y a 
que deux Religions dominantes à Saint 
Thomas, &: il me femble que cela eft 
alTez honnête pour un auiîi petit lieu , 
c'eft' à-dire , la Luthérienne & la Cal- 
vinifte. Celle-ci avoit ordinairement 
écux Minifttcs, un François, & un 
Hollandois. La première n'en avoit 
qu'un qui patloit Flamand &:Allemand. 
Je ne fçai pas s'il étoit de la ConfefTion 
d'Augfbourg , ou de quelqu'autrc Ré- 
forme, 
chiiur- ^^ Chirurgien François , qui écoit le 
S'en feul Catholique Romain blanc qui fût 
cTthou! *^^^^ ^'^^^ » vint au-devant de moi àhs 
gne. que je mis pied à' terre , & me dit , qu'é- 
tant de même pais , & de même Reli- 
gion que moi , il efpéroit que je préfe- 
rerois fa maifon â toute autre. Je crus 
d'abord qu'il renoit cabaret , & je ne iii 
point de difficulté , ni de cérémonie 
d'accepter fon^oiffc. Mais quaiid je vis 



fra'4çoifes de t Amérique, 5X5 
que V écoit un Officier d'Efculapc , |c — ~- 
lui demandai excufe de maméprife , & 1701. 
je voulus faire porter mes hardes ail- 
leurs. Il ne le voulut jamais permettre , 
&: il engagea même M. des Portes à de- 
meurer avec moi. Il envoya chercher 
une blanchiffeufc , à qui je donnai tout 
mon linge , qui confiftoit en deux che- 
mifcs, deux caleçons , trois mouchoirs, 
un bonnet de nuit, & une paire de bas 
de coton. Les Efpagnols m'àvoient dé- 
baralTc du furplus , ôi mon Nègre s'ctok 
donné la liberté de vendre une partie de 
ce que nous avions retrouvé. Ce même 
Chirurgien me fit la barbe & les che- 
veux , &: eut l'honnêteté de me prêter diï 
linge , fans quoi j'aurois été obligé de 
faire deux lelTives. M. des Portes étoit à 
peu près dans le même cas. 

Lorfque nous fùraes en état , nous al- 
lâmes faluer le Gouverneur. Le Maître 
de la Barque lui avoir déjà porté notre 
Paflcport, ôcllfcavoit qui nous étions 
avant que nous nous p ré fen taillons au 
Fort. Il nous reçût avec beaucoup dlion- hW- 
ïiecete , & nous arrêta a dmer. il etoit Couver- 
Danois : il avoit voyagé en France , enneia^dj^ 
ECpagne & en Italie. U pavloit Fran- ^j^s. 
çois afTez corredement. La converfation 
roula fur l'avencment du Duc d'Anjau 



IJOl 



hei m- 



324 Nouveaux roy^es aux Ifles. 
- à k Couronne d'Efpagne. Il nous ctï 
. parla en homme de bon fens , & nous 
dit qu'il comptoit la Paix finie , & une 
longue Guerre commencée. 

Entre autres Domcftiques qui le fer- 
voicnt, il avoit deux jeunes Nègres de 
douze à quatorze ans , les mieux faits 
& les plus beaux enfans qu'on pût voir.. 
Comme il vit que je les rcgardois atten- 
tivement , il me demanda fi ces Nègres 
me plaifoient. Je lui dis , que s'ils 
étoient en d'autres mains , & qu'ils fuf- 
ient a vendre , j'en donncrois volontiers- 
cinquante piftoles. de chacun, lime ré- 
pondit 5 qu'ils n etoient point à vendre> 
mais qu'ils étoient â mon fervice , èc 
non- feulement , il me pxelTa de les accep- 
ter, mais il me les envoya à mon logis. 
Je les lui ramenai , & je ne voulus pas 
les prendre , a moins qu'il n'en reçût le 
prix. Nous en demeurâmes de part & 
d'autre fur la civilité. Quoique je n'euf- 
fc pas d'argent avec moi poiu* cette em- 
plette , j'étois bien fur de n'en pas man- 
quer. Il y en avoit dans notre Barque ,. 
& d'ailleurs J'en aurois trouvé chez les 
Marchands de notre connoilïànce. 
■ Après dîné j'allai voir M. Vambcl 
Directeur de la Compagnie Danoifc. Il 
me reçut ^vec toutes fortes d'konnête- 



Trknçoifes àeV Amérique» 325 
tés. Il me dit , qu'il était bien fâché que 
ré\racuation de Flfle de Sainte Croix lui 1 70 1 . 
eut fait perdre l'occafion de voir fouvent ^^^^^^^ 
nos Pères , &: de leur rendre fervice gnie de 
comme il faifoit , quand cette lue étoit ^^^^^^=- 
habitée. Que depuis ce tems-la , il n'en 
avoir vu aucun , & qu'il croyoit que j'en 
uferois avec lui comme mes Confrères 
en avoient ufé, & que je prendrois moa 
logement chez lui. Je le remerciai , & 
je lui dis l'engagement où j'étois 5 mais 
je ne pus m'empêcher de lui promettre 
de venir manger chez lui. Il tient une 
efpecc de table ouverte , pour tous les 
honnêtes gens qui viennent dans l'Ifle, 
êcceft la Compagnie qui la lui paye.. 
Nous y foupâmes. 

M. Vambel étoit marié depuis peu 
avec une Françoifc de Nîmes en Lan- 
guedoc , que la différence de Religion-, 
& le chagrin d'avoir quitté fon pais y, 
n'empêcha pas de nous faire bien des 
amitiés. 

Je remarquai une chofe chez M.Vam- 
bel, qui me fit un vrai plaifir. Ce fut 
que quelque tems après le foupé , oh fon- 
na une cloche , pour appeller tous les 
Nègres Chrétiens à la prière. Madame piété de 
Yambel alla voir fi perfonne n y man- ^^^^^ 
q^Lioir. Son mari me dit , cju'il y avoit van^jei»^ 



P-6 NoHvem:^ Voyages aux Iftés 

« . longtemsqtic fcsEfckves Chrétiens n'a- 

2701. voient fait leurs dévotions. Il me pria 
de les confelTer , &: dc-les inftruirc , & 
dit , que quoiqu'ils ne fufTenc pas de fa 
Croiance , il étôit pcrfuadG qu'étant 
Chrétien, il devoir avoir foin de leur 
falut 5 puifqu'il croyoit qu'ils pouvoient 
le fauver dans leur parti comme lui 
dans le fien. Je louai Ton zelc, & l'ex- 
hortai à continuer , fadûrant que Dieu 
récompcnferoit cette bonne œuvre , en 
lui donnant les lumières dont il avoit 
befoin , pour affiucr fon falur. Je fus 
furpris que toutes les Négreffes qui fer- 
voient Madame Vambel avoient des 
Croix d'or au col. Elles me dirent que 
leur Maître & leur MaîtrelTe avoient 
grand foin de les inftruirc, & de les 
faire confefTer quand il pafîoit quelque 
Eccléfiaftiquc dans l'ifîe. 

J'écris ici l'exemple de M. Vambel , 
pour couvrir de confufion une infinité 
de Maîtres Chrétiens non-feulement 
des I£Ies,mais encore d'Europe, qui 
n'ont aucun foin du falut de leurs Do- 
mefliques , comme s'ils n'y étoicnt pas 
obligés , & que l^s paroles de l' Apôtre 
ne s'adreiïafTent pas à eux : fi quelqu'un 
n'a pas foin des fîens , &: particulière- 
ment de it% Domcftiques , il a renon- 




Fr^nçoifes de tAm-frique, 317 
ce à la foi l^ eft pire qu'un infidcic. — — • 
Il y avoir un Marchand Hollandois lyoi, 
établi dans le Bourg nommé Pirre ^ p.^^^ 
Smith , que j'avois connu à la Martini- ouPicne 
que. Je le trouvai qui m'attcndoit au ^^5°;^^]^-^ 
loo-is de notre Chirurgien : il venoit Hoiiaa- 
m^offrir le fien , & nous prefla fort M. *^°''* 
des Portes & moi de l'accepter. Il m'of- 
frit de l'argent , & tout ce qui étoit en 
fon pouvoir. Il envoya chercher des li- 
queurs chez lui , &: du chocolat pour 
nous régaler. Nous rallâmesvoir le len- 
demain matin , il nous pria à dincr -, & 
comme nous lui dîmes que nous étions- 
engagés chez M. Vambel , il nous dit , 
qu'il prenoit fur lui l'engagement , &: 
que M. & Madame Vambel dîneroient 
avec nous. Nous prîmes du chocolat , ôc 
allâmes nous promener dans le Bourg hC 
au Comptoir. Je fis préfent à Madame 
Vambel d'un paquet de Vanille , & de 
quelques Vafes de terre (igillée. J'en 
donnai autant à Madame Smith. Je 
remarquai qu'on me regardoit beaucoup 
quand je palTois dans le Bourg , & qu'on 
fe mettoit anx portes & aux fenêtres 
pour me voir. Ces Meflieurs me dirent^ 
qu'on s'étoit défaccomumé de voir nos 
Religieux depuis qu'on avoir quitté 
Sainte Croix. Cela m'obligea d'envoyer 



tan 



f2,S' NouvemxVoyagesauxip.es 
^'— — chercher mon habit noir, & de le prcn- 
î 70 1 . dre, & enfiiite de me promener bien plus- 
longtems que je n aurois fait,afin de con- 
tenter la cLiriofité de tout le monde. 
!»rote;. Je trouvaibeaucoup de François , qui 
^oLVt ^voient demeuré aux Ifïes du Vent , & 
%iés à dans nos Paroiffes de la Gabefterre , d'où 
mZ °" i^s étoient fortis après la révocation de 
l'Edit de Nantes. Quoiqu'ils fulTent af- 
fez bien a S. Thomas , ils rcgrettoient 
fore les liïes , parce qu'ils cprouvoienc 
Touvent la jaloufic des Etrangers , chez 
lefquelsilss'étoient retirés. Ladiverfîté 
de Religion , ne les empêcha pas de fai- 
re paroitre que leur cœur étoit toujoiirs 
François. Ils me firent bien des offres de 
fervice , & de tout ce qui étoit chez eux, 
& même des préfens. 
Maifons Lcs maifons du Bourg n'ctoient ci- 
''S' devant que de fourches en terre, cou- 
vertes de cannes ou de rofeaux , & en- 
vironnées de torchis blanchi avec de la 
chaux. \.t^ fréquens incendies ont obli- 
gé^ à \ts^ bâtir de briques , comme la 
plupart font aujourd'hui. Elles font 
balles j peu ont deux étages. Elles font 
très-propres, carrelées de carreaux vcr- 
niffés , ou de fayence , & blanchies a la 
Hollandoifc. Ils me dirent , qu'ils n'o- 
foient les faire plus hautes ,. à caufe àx\ 



ou 




îOU 



Françoifes de V Amérique. 319 
peu de (oUdité du terrain , où lon^ ne — 
peut creufer trois pieds fans trouver l'eau 1 7 
& le fable mouvant. Je leur dis , que le 
même inconvénient fe trouvoit à la Vil- 
le du Fort Royal de la Martinique -, & 
que le remède étoit de ne point creufer, 
ôc de pofer les premières affifes far le 
fable , ou far l'herbe , en obfervant foi- 
gneufement de faire de bons empate- 
mens bien larges , & bien liés , avec tous 
les murs , tant de faces que de refend 3 6c 
que Icxpéricnce faifoit voir , que cette 
manière étoit très-bonne & très-folide. 
On fait un commerce très-confidéra- 
ble dans cette petite Ifle , & c'eft ce qui 
y a attiré les Habitans qui la peuplent. 
Comme le Roi de Dannemarc cft ordi- 
nairement neutre , fan Port cft ouvert 
à toutes fortes de Nations. Il fert en 
tems de Paix d'entrepôt pour le Com- 
merce que les François , Anglois , Efpa- 
gnols & Holiandois , n'ofent faire ou- 
vertement dans leurs Ides, Et en tems 
de Guerre , il eft le refuge des VailTeaux 
Marchands pourfuivis par IcsCorfaires. 
C'eft-là qu'ils conduifent leurs ptifes , Avant*. 
& qu'ils les vendent quand ils les font |;\^^^^^ 
trop bas pour les faite remonter aux Ides de saint 
du Vent -, de forte que les Marchands de Ti^om«. 
cette Ifle , profitent du malheur de ceux 



I 

tien 



Ï3^ ^o^'veau^a: Voyages mscïftes 

~~ qui (ont pris , & partagent avec \^, vain^ 
1701. qaeursl avantage de leurs vidoircs C eft 
encore de ce Pott , que partent quantité 
de Barques), pour aller en traire k lona: 
de la cote de Terre-Ferme , d'où elles 
rapportent beaucoup d'argent en efpeccs 
ou en barres, & des marchandi fes de 
prix. Voilâ ce qui rend ce petit lieu 
Hchc , & toujours plein de toutes for- 
tes de marchandi fes. 
xiMrc Nous allâmes voir l'après-midi le Mi- 
*i.n niltre Luthérien. Il étoit habile homme, 
fort honnête , & de bonnes mœurs. Le 
Aiiniftre Françoisétoit mort depuis peu;- 
nos compatriotes en étoient affliçrés , & 
«l'en dirent beaucoup de bien. Je leur 
offris de les prêcher ,• mais ils me remer- 
cièrent, & me dirent que leur Réforme 
ne saccommodoit pas alTez avec ma 
Religion , pour écouter ma Prédication. 
Je ne vis point l'autre Miniftre Calvi- 
nide , il éroit â la campagne. Je remar- 
quai que ces Peuples avoient plus de 
rdpcdpour leurs Pafteuis, que les An- 
glois de S. Chriftophe. 

Le Mercredy 20 Avril M. Vambel 
me mena voir fk Sucrerie , Qui étoit ï 
nn quart de lieiie du Bourg. Il y en avoir 
encore quelqu'auties dans V^^ : ils ne 
travaillent que le jour, & font par con- 



^ 



Prdnçoifes de ï Amérique. 5' 5 1 
fequcnt peuple Sacre. Ce que j'en vis 
ccoit beau & bien gréné. Je vis aflaré- 
mentplus de la moitié deFlfle, jcne 
crois pas qu'elle aie plus de fix a lepc 
lieiies de tour. Les Plantations , c'eft auv Q|ia|l« 
fi qu'ils appellent les Habitations , font ^ s. 
petites-, mais propre?^ bien cntrete- Tbom»s. 
nues. Le terrain , quoique léger eft bon». 
6c produit très-bien le manioc , le mil 9 
les patates, & toutes fortes de fruits ,ô2 
d'heibages , les Cannes y viennent très- 
bien. Ils ont peu de Bœufs & de Che- 
vaux , parce qu'ils manquent de terrain 
pour les entretenir. Cependant ils ne 
manquent pas de viande \ les Efpagnols 
de Port-Ric leur en fournirent en abon- 
dance. Ils élèvent des Cabrittcs qui font 
excellentes , &: des volailles de toute foc- 
te en quantité. Avec tout cela, les vi- 
vres y font chers , ce qui vient de la quan- 
tité de gens qui y abordent , & de ce que 
l'argent y eft commun. 

En retournant au Bourg , nous entrâ- 
mes dans une maifon, où le Miniftrc 
Luthérien faifoit un mariage. _ Il éroir 
vèta d'une grande Robe de fatin noir ^ 
plillce , comme une Robe de Palais , les 
manches étoient fort larges , & fermées 
au poignet. Il avoir autour du col une 
très-c^rande > ôc très-haute fraife , avec 




LaCa 

pitainc 
Daniel 




532 Nouveaux Voyages aux Ifles 
--- un petit chapeau de velours noir , coniu 
Ï701. me une tocque fur la tête. Après qu'il 

eut reçu le confentement des Epoux , il 
M.nage le^r fit un afTe. long difcours , auquel je 
théricn- n entendois rien, parce qu'il étoit en 

Flamand , ou en Allemand. Je compris 

cependant par lespaflTages de rEeriturc 

?i>r: ""'' r^P ^^ ^"'^^ rccommandok 
a 1 Epoufe 1 obeïlTance & le refpe^à fan 
«lan ; comme nous ne manquons pas de 
taire , & comme je penfe auffi inutile- 
ment les uns que les autres. 
Nous apprîmes que la Barque qui nous 

Porban ''°'' ,^°""'^ ^ V^^^^ ^ ^^ ^éate^ étoit 

• montée par ïm de nos capitainesFrançois 
appelle Daniel , qui avoir environ qua- 
tre-vingt hommes avec lui. Il avoit en- 
levé depuis trois mois une Barque, qui 
appartenoit à M. Vambel , dans laquelle 
Il y ayoït quatre de Tes Nègres. On a voie 
écrit a M. Vambel, que Daniel avoit 
donne un de Tes Nègres au Père Lucien 
^armc , Curé des Saintes , auprès de la 
Guadeloupe. Il me pria de l'informer de 
la vente de ce fait , & me chargea d'une 
1 rocutation , poijr reclamer ce Neo-re 
qui €toit^ d'autant plus reconnoilfable ! 
qu il etoit eftampc. 

Nous connoiffions tous Daniel , & 
aliurement il ne nous eut fait aucun d^- 



^ 



Fr^f^çoîfes de t Amérique, 35^ 
plaiflr , ni pas un de fes gens gtii étoienc "^ * 
de nos Flibuftiers , qui n'avoient pu fe 1701. 
refondre à fe remettre au travail quand 
le métier de la Courfe ne fut plus per- 
mis après la Paix de Rifwick. Cela eft 
ordinaire dans les Ifles , ou pour mieux 
dire (i commun 5 tant chez nous que 
chez les autres Nations , qu'il cft comme 
palTé en coutume. 

Il y avoir environ deux ans qu'un ^Vai^TcaM 
gros VailTeau Forban , monté par difFé- [jls rU 
rentes Nations, & fur tout par des An-chc. 
glois 5 s etoit dégradé vers Saint Tho- 
mas 5 ils avoient ccholié leur Bâtiment 
après s'en être retirez les uns après les 
autres , parceque perfenne ne les vou- 
loit recevoir en Corps à caufe des con- 
féquences qui s'en feroient fui vies. Ca^ 
ces gens avoient pillé les Vaiiïcaux du 
Grand Mogol , qui portoient à la Mec- 
que quelques-unes de fes femmes , avec 
des marchandifes & des richcffes très- 
grandes^ & comme ces VaifiTeaux avoient 
été pris fous pavillon Anglois , ce fiitf 
aufîî aux Anglois à réparer le dom- 



mage. 



Ôr ce VaifTeau Forban s'était charge 
d'une quantité incroïable d'Indiennes &: 
de Mouiïelines des plus riches. Ceux qui 
trafiquèrent avec eux pendant qu'ils 



f 3 4 ^oîivemx Voyages mx IJÎes 

•— — écoient encore dans leur Bâtiment , cft 

1705. cheixhant un afiie^ les eurent à Ci bon 

Indien. iBarché 5 que l'aune de Moufïeiine buo- 

Moufle- ^^^ ^ ^"^^ "^ revenoit pas à vingt fols, 
iines à^' Le refte étoit a proportion. Ils répan- 

mT^ché ^.^^f "'^ ^-^"^ ^^^ ^^^^ ""^ grande quan- 
^'^ ^' tiré de pierreries & de certaines pièces 
d'or d'Alie , que nous appellions à^s Se- 
quins, faute de fçavoir leur véritable 
nom 5 qui étoit Roupies ou Pagodes. 
Elles étoient marquées des deux cotez 
de caraderes Arabes , Se pafToient dans 
- le Commerce pour {\% francs , \qs Loiiis 
d'or valans alors quatorze livres. . 

M, Smith , & d'autres Marchands 
ayoient des Magafms remplis de ces In- 
diennes & de ces Mouflelines , & les 
donnoient à bien meilleur marché qu'à 
la Martinique , où ce qui coûtoit vincrt- 
cinq éciis , fe donnoir pour cinq à Samt 
Thomas. Cela nVobligea d'employer 
tout largent que j'avois, & deux cens 
écu5 que j'empruntai à en acheter une 
bonne quantité, tant pour nous que pour 
des perfonnes de nos amis , à qui je fca- 
vois que cela fcroit plaifir. J'eus entr'au- 
Achat *^['^s chofes des courte- pointes de Mafu- 
?A te'' ^/P^^^"^^^^ première beauté, à quinze 
^^"'"'écus pièce, qui en auroicnt valu cent en 
France , la plupart des autres Indiennes 





. Trançoifes de t Amérique, ^ ^ 5 
,^uc j'achetai éroient des Turbans de — -^ — - 
trois aunes de long , fur près d'une iiune 1701 
,dc large. Je les eus à un écu pièce , il 
en falloir quatre pour faire une grande 
.couverture , & ce qu'on tiroit des co- 
tez , afin que le milieu de la couverture 
fût du même deMein , rufEfoir pour aug- 
menter le cinquième Turban , ÔC faire 
un magnifique tapis de table , ou dç 
toilette. 

J'achetai auflî des Epiceries fines , 
comme mufcade , géroiSe êc canelle , i 
.deux écus la livre» Et j'employai vingts 
iix écus en Livres brochez , que je choifis 
dans une balle qui éroic venue d'Hol- 
lande , pour le compte d*un Marchand 
4e la lyiartinique nommé Cachet , qui 
n'avoir pas voulu s'en accommoder avec 
M. Smith. Je pris ces Livres , bien moins 
pour les lire que pour empêcher quil§ 
ne fijifcnt lus , &' qu'ils ne fiffcnt im- 
preiîlon fur des efprits foibles , &c déjà 
afTez gâtez. Je les parcourus pendant le 
voyage , ôc les jcitai à la mer à mefure 
que je les lifois , èc ils ne méritoient pas 
autre chofe. Car c'écoient des cloaques 
d'ordures , ou des répétitions de calom^ 
nies &c d'impertinences , dont il eft fur- 
prenant qu'on permette l'impreffion 
4ans un pais auiïi-l?ien réglé que la Hojl- 



I70I 



Mauvais 
Livres 
qui s'fm» 

en Hol- 
lande. 



Sattetîe 
du Port i 
fes dé- 
fauts. 



3îS^ NoHvemxrojagesauxlJles 
lande , & qu'il fc trouve des Libraire? 
allez perdus de confcicncc , pour faire 
les haisde pareilles impreffics . & des 
gens alTez ennemis d'eux-mêmes pour 
acheter ces fortes de Livres , qui ne peu- 
vent que corrompre leurs mœurs, & les 
porter aux derniers déréglemens. 

On a vu par ce que j'ai dit ci-devant 
en parlant de la Fortereffe de S. Tho- 
mas , qu'elle n'eft capable d'aucune dé- 
tente, m pour elle-même, ni pour le 
pais, m pour les VailTeaux qui feroient 
dans le Port. On a crû remédier , Aie 
tout a ce dermer inconvénient , en fai- 
lant une grande Batterie fur le bord de 
la mer au bas du Fort. Je croi y avoir 
compte vingt Canons. Le Gouverneur 
m en parlant un jour en nous promenant 
vers cet endroit , je pris la liberté de lui 
tare remarquer que Ton prédécefTeur 
qui avoir fait faire cet Ouvrage , avoit 
employé inutilement fon argent, parce- 
que cette Batterie , quoique bonne pour 
battre dans l'entrée du Port, étoit inu- 
tile pour tout le refte , parce qu'étant 
toute ouverte par derrière , elle pouvoir 
eue aifement prife par ceux qui l'atta- 
queroient du côté de terre, après avoir 
fait leur defcente à la petite Ance , qui 
eft derrière le Comptoir des Danois , 

comme ' 




Tramçoifes de l'Amérique, 3^7 
comme nos Flibuftiers avoient fait pen- ^ 

' dant la Guerre de 1(^88. En voici Ihif- 1701, 
toire. Deux cens hommes mirent à ter- 
re (ans bruit la nuit dans cecte Ance , y 
étant venus dans des canots , après avoir 
laiflé leur Bâtiment entre la Caravelle 
&: rifle. Ils furprirent le Comptoir , 
amarrèrent tous ceux qui ëtoient de- 
dans , pillèrent l'argent , les meubles , & Les Fli- 
^Içs marchandifes qu'ils 7 trouvèrent , & ^-'"^'^'s 
fe fervirent des Nègres .pour porter leur côpToil' 
butin au bord de la mer. Ce pillage fut "^^ ^*' 
très-confidérable , & il l'auroit été-bien ''°''" 
plus s'ils euffent fçû , que le gros de la 
CaiflTe étoïc dans un caveau fous la falle, 
dont l'ouverture couverte adroitement 
par le plancher , n'étoit fçuë que de peu 
de perlonnes de la maifon. Ils oublièrent 
en cette occafion leur pratique ordinai- 
re 5 qui eft de donner la gêne à leurs pri- 
fonmers, pour \^% obliger a déclarer où 
eft le butin. Il eft certain , que s'ils l'euf- 
fent fait, on leur eût découvert la ca- 
che , dans laquelle on prétend qu'il y 
avoitplusde cinq cens mille livres. Il 
leur auroit été aifé de prouver que cet 
argent appartenoit aux Hollandois , par 
les Livres & les papiers du Comptoir 
qu'ils emportèrent , & qui leur fervirent 
à faire déclarer de bonne prife ce qu'ils 
avoient pillé. Tome VII. - p 



i: 



mas. 



1 3 S JVôU'Veaux Voyages aux Fjîes 
■ ' Il eft certain qu'on auroit employé 

I701, plus utilement l'argent que cette Batte- 
rie & le Fort ont coûté , à en conftruire 
un iur la pointe , qui iépare le grand 
Port de la petite Ance , qui eft derrière 
le Comptoir , parce qu'étant dans cet 
endroit, il défendroit ces deuxlieux , 
& il n'auroit pas befoin de grande for- 
Defleiii tificatiou. Deux baftions , & une demie 
At l'Au- L^ne Tuffiroient du côté de la terre , il 
fortifier lie mudroit dans le relte de 1 encemte 
'^^°- que des Redans Ôc des Batteries fans Ou^ 
vrages extérieurs , parce que la mer qui 
laveroit le pied des murailles leur fer-, 
viroit de folTé , & les brifans qui envi- 
ronnent la pointe lui tiendroit lieu de 
paliiTades, Si on vouloit mettre ce Port 
dans une entière fureté , il n'y auroit 
qu'à faire fur la pointe de l'Eft une Bac^ 
terie fermée en manière de redoute , ifo- 
lée par un profond folïe , pour être à 
couvert d'un coup de main , & on don- 
jieroit au Port , au Bourg , & au Comp- 
toir , une fureté parfaite , & toute en- 
tière. C'eft l'avis que je donnai au Gou- 
verneur , 6c au Diredeur du Comptoir, 
qui l'approuvèrent , & m'en témoignè- 
rent bien de la reconnoi^ance. 

Nous fîmes nos adieux le Vendredy 
tu (oir. Madame Vambel Ôc Madame 



apon. 



Françoifes de V Amérique, 229 
Smith m'envoyèrent environ trente ïi 
vrcs de chocolat, qui venoir de Carra- 1701. 
gène , ou la vanille , le mnfc , & l'am- 
ore, n'avoientpas été épargnés. Avant 
de recevoir celui-là , j'en a vois acheté 
quelques livres , pour faire des préfens , 
qui m'a voit comi trois écus la livre. On 
me donna aulîi quelques porcelaines du 
Japon. Elles étoient parfaitement blan- 
ches , avec des fleurs de relief de même 
couleur. Pour connoitre (i elles font Porcc- 
véritablement du Japon , il faut en l""'"" '^'* 
rompre un petit morceau pour voir le 
dedans , parce que le dedans des vérita* 
blés , cft aufli blanc , a peu de chofcs 
près , que le dehors. 

Le Samedy 15 Avril nous mîmes à 
la voile fur les fix heures du matin. Nous 
paflames entre toutes ces petites Iflcs , 
cju'on nomme les Vierges , par le Canal 
du milieu , qu'on appelle la grande Rue 
des Vierges. C'eO: aiEirément une des 
glus agréables Navigations qu'on puifle 
taire. Ils femble qu'on foit dans une 
grande prairie cantonnée de quantité de 
bofquets de part& d'autre de la route. 
Il eft aifé de juger que la terre y eft bon- 
ne , par la quantité de beaux arbres dont 
ces Iflets font remplis. Nous en vîmes 
quelques-uns qui étoient habités & cul- 

pij 



lyoï. 



340 Nouveaux Voyages aux IJles 
i rivés 5 la plus grande partie étoient dé- 
fères. La plus grande de toutes ces peti- 
tes Ifles eft à la tête & à l'Ell de toutes 



La grofle jgg autres. On rappelle la grolTc Vierge. 



vierge • • - • — 

ou Pa- Les Anglois qui l'habicenr la nomment 
ncfton. Panefton. Nous la lailTâmes à plus d'u- 
ne lieiic de nous à Stribord : ainfi je 
n'en puis dire , que ce que j'en ai appris 
par un de nos Religieux , nommé le P. 
Roffei , qui ayant fait naufrage Tur les 
hauts fonds de la Negade, ou Ifle Noyée, 
fut pris avec le refte de l'équipage de 
fon Vailïeau , par les gens de Panefton , 
èc y demeura près de deux mois. Il m'a 
dit , que les Anglois qui y demeurent , 
vivent très-pauvrement. Us font un peu 
de tabac , &: d'indigo , du coton & àcs 
pois. Leur nourriture ordinaire eft du 
poiiTon Ôc des patates. Ils n'ont de l'eau 
douce 5 que celle qui tombe du ciel , 
qu'ils confcrvent dans des canots , & des 
futailles-, & quand celle là eft confom- 
mée ou corrompue , leur rcifource eft 
celle qui fe trouve dans des rochers 
creux 5 qui fe rempliffent d'eau de pluïe, 
fur laquelle il fe forme une croûte verte, 
de l'épaiffeur de deux doigts, que l'on le 
donne bien garde de rompre entière- 
ment quand on puife de l'eau ; on la 
conferve au contraire ayec foin , on n'y 



Françoifes de V J^mérïque. 5 4 ï 
fait qu'une ouverture de la grandeur du •« 



VaifTeau avec lequel on la puife , parce 1701» 
qu'ils prétendent qu'elle modère l'ardeur 
du Soleil , en faifant fur l'eau le même 
effet, qu'un toit fait fur une maifon. 

La pefciie eft extrêmement abondan- Perche 
te dans tous les Canaux qui féparent ces '^J"^]^ 
Ifles. Nous prîmes à la ligne , & à la Rue des 
traîne plus de foixanre poiflfons , dont le ^'^'S"- 
moindre avoir plus de deux pieds. Nous 
eûmes des bécunes , & des tazards de 
quatre pieds. 

Nous prîmes un poiifon , que nous 
crûmes d'abord être un conere en le tH 
rant a bord , parce qu'il fe débattoit d'u- 
ne étrange manière , & qu'il en avoir 
afîez la figure ; mais quand il fut fiu* le 
Pour, il ne fe trouva perfonne parmi 
nous qui le connût. Il croit long d'un Scrpem 
peu plus de trois pieds. Sa tête étoit '^*^'^^- 
plate comme celle d'un ferpent , & ce- 
pendant longue & effilée. Le corps étoit 
de la groifeur dû bras. La qaeiie étoit 
large & fourchue. Il avoir un aîleron ou 
empenure fur le dos , qui lui prcnoità la 
nailTance du col , & continuoit en dimi- 
nuant jufqu'à la naiiïance de la queiic , & 
deux autres ailerons femblables depuis 
le col 5 jufqu au même endroit de la 
queue , larges de trois bons doigts dans 

Piij 



1 42, Nouveaux Voyages aux Ijt.es 

• leur commencement. Ses dents étoient 

170 1. longues & noires s & le défaut de con- 
noiifance de fon efpece , firent que nous 
rattachâmes au mât, après l'avoir af- 
fommé , pour voir quelle figure il auroit 
le lendemain. Nous connûmes combien 
notre bonheur avoit été grand , de n'a- 
voir point touché a ce poifTon , qui fans 
doute nous auroit tous empoifonnés. 
Car nous trouvâmes le matin , qu'il s'é- 
toit entièrement difious en une eau ver- 
dâtre & puante , qui avoit cou^é fiar le 
Pont , fans qu'il rcftât prefque autre cho- 
ie que la peau &: l'arrête , quoiqu'il nous 
eût paru le foir fort ferme , & fort bon. 
Nous conclûmes , ou que ce poifTon étoit 
empoifonné par accident , ou que de fa 
nature , ce n'étoit qu'un compofé de ve- 
nin. ^ Je croi que c'étoit quelque efpccc 
de vipère marin. J'en ai parlé a plufieurs 
Pefcheurs , & autres gens de mer , fans 
avoir jamais pu être bien éclairci de ce 
que je voulois feavoir touchant ce 
poifiTon. 



vwxr 



Françoifes de t Amérique» 343 



^I^^^^S^SSS^S^^^SSk 



I70Ï. 



CHAPITRE XV. 

De rijle appellee la Négade , & dpi 
Tréfir qH(>n dit j être. De la Som- 
hrere. Defcription de celle de Saha ^ 
Saint Euflache, 



N 



Ou^fîiiies route jufqu'à im quart 
d^euë près de la Négade , afia 



de nous élever le plus que nous pour- 
rions pour gagner plus facilement Saba , 
où nous devions toucher , pour délivrer 
des cuirs & autres marchandifes , que 
nous avions chargées à Saint Thomas. 
Je n'ai pu juger de la grandeur de l'iHe ifle NI- 
Negade ou Noyée qu'à la vue'-, elle m'a ^^^^, °« 
paru d'environ quatre lieues de long* *^^ * 
Elle eft extrêmement plate & balTe , 
excepté vers fon milieu , qui paroît un 
peu plus élevé que les bords , il 7 a des 
arbres & des mangles en quantité. Il ne 
paroît pas que la mer monte alfez haut 
pour la couvrir entièrement , même dans 
les plus grandes marées , quoique la plus 
grande partie demeure alors lous leau. 
C'eft ce qui Ta fait nommer par les Ef- 
pagnols ^^^^W^ ou i'Ifle Noyée. Elle' 

Piv 



544 Nouveaux Voyages aux îfles 

— eft environnée de haut fonds fur \d^ 

1701. qnels il s eft perdu bien des Navires , 

uir rout quand Ja mer eft agitée , & 

que par conféquenr le rangage eil plus 

grand. ^ 

.^e u1^r , ^;? P^^^f "^ q«'un Gailion Efpaenol 
gade. s 7 eft perdu autrefois , & qu'une o rande 
partie du trefor , c eft-à-dire , de l'or & 
de 1 argent dont il étoit chargé , fut 
caché en terre dans cette lile , où 1 on 
dit qu'il eft encore aujourd'^ , parce 
que ceux qui l'avoienr cachUrant pé- 
ris fur mer , ceux qui refterenr , n'a- 
voient ^as une connoiiTance alTez dif- 
rinde du Yi^xx oà il avoir été caché pour 
le venir chercher & le trouver. Cet ar- 
gent caché a fait perdre bien du tems 
a des Habitans de nos lues , & à nos 
Fiibuftiers. J'en ai connu qui ont pafTé 
les quatre & cinq mois à foiiiller la 
terre , & à fonder. On dit qu'on a trou- 
ve quelque chofe , mais qu'on n'a pas 
encore découvert le grand trefor , foie 
que fapefanteur l'ait fait enfoncer dans 
ces terres ou fables mouvans , foir que 
le diable , comme difent les bonnes 
gens , s'en foit emparé , & qu'il ait la 
méchanceté de ne le pas laiffer trouver 
a ceux qui le cherchent , qui en feroienc 
un meilleur ufage que lui. 




Fran^oîfes de V Amérique, 545 
Sur le foir nous vîmes l'Ifle Sombrere 



ou le Chapeau qui eft inhabitée. LesEf- 1701. 
pagnols lui ont donné ce nom , parce- 
qu'elle eft ronde & plate ^ avec une 
montagne toute ronde , & alTez haute 
au milieu , qui la fait reiTembler à un 
Chapeau. 

Le ^^nx. s'érant jette au Nord , nous -^kn. 
côtoyâmes à quelque diftance les Ifles s^'î^e ^ 
appellées l'Anguille & SaintBarthelemy. lemy!^^' 
La première eft aux Angiois , qui y ont 
une petite Colonie 5 qui a fouvent été 
pillée par nos Corfaires , & qui n'a à la 
iin trouvé fa sûreté que dans la pauvreté , 
où les fréquentes viîites de nos gens l'ont 
réduite. Saint Barthélémy eft aux Fran- 
çois , les reftes de la Colonie qu'on en 
avoir oté pour fortifier celle de Saint 
Chriftophe pendant la Guerre de iG%%* 
commeoçoient à s'y rétablir. 

L'ïfle de Saint Martin , qui eft au L'ifle de 
Sud-Oiieft de celle de Saint Barthe'emy ^: ^*'^" 
eft partagée entre les François & les Hol- 
landois. 

Nos Généraux voulurent lever cette 
Colonie pendant la Guerre de 1702.de 
crainte que fa foiblefte & fon éloigne- 
ment de nos autres Colonies , ne la fît 
tomber entre les mains des ennemis. 
Mais les Habitans fatiguez de changer 

Pv 



tin. 



5 4^ Nouveaux Vojâges mx Ifles 
•"- — fî foiivent de domicile , ont mieux aimé 
170 1. courir ce riiljue, que de quitter leurs 
maifons. lisent fait un concordat avec 
les Hollandois , & fe (ont pris récipro- 
quement foLîs la protedion les uns des 
. autres. De forte que s'il vient un Cor- 
faire François , ou autre , qui veiiillc 
trafiquer , il eft bien reçu , & fait fon 
commerce avec toute forte de sûreté y 
mais s'il veut infultcr les Hollandois , les 
François prennent les armes en leur fa- 
A^eur^a^ les défendent. Les Hollandois 
font la même cliofe pour les François , 
quand les Bâtimens de leur Nation , ou 
les Anglois ne veulent pas demeurer 
dans les bornes du concordat qui eft en- 
tre les deux Nations. Voilà ce qu'on ap- 
pelle des gens fages , & il feroit à fou- 
haiter que leur exemple fût fuivi dans 
toutes les autres Ifles, & qu'on y vécût 
en paix , fans prendre part aux différends 
de l'Europe. Elles deviendroient tontes 
d'or , & les Princes dont elles dépen- 
dent, y trouveroient des relïources abon- 
dantes dans leurs befoins j le Commerce 
ne feroit point interrompu , & on ne 
verroit pomt , comme il arrive dans tou- 
tes les Guerres , une quantité de famil- 
les auparavant à leur aife , difperfées ôc 
réduites à la mandicité, fans aucun a van- 




Tr^nçoifes de V Amérique, t^a^-j 
tage , ni pour le Prince en particulier , i - i n-mi 
ni pour la Nation en général , mais feu- 1701. 
lement pour quelques particuliers qui 
ont fourni les fonds ou la protedion 
nécelTaire pour faire les armemens. 

Nous mouillâmes à Saba le Diman- ifle de 
che 27 Avril fur les dix heures du matin. ^^^-^ 
Cette Ifle eft encore plus petite que S. 
Thomas , & ne paroît qu'un rocher de 
quatre ou cinq lieiies de tour , efcarpé 
de tons côtés. On n'y peut mettre à ter- 
re que fur une petite Ance de fable qui 
eft au Sud , iur laquelle les Habitans ti- 
rent leurs canots. Un chemin en zigzac 
taillé dans le rocher , conduit fur le fom- 
met de i'ifle , où le terrain ne lailTe pas 
d'être uni , bon & fertile. Je croi que 
les premiers cjui y font abordés , avoient 
des échelles pour y monteï. Cell une 
FortereiTe naturelle tout-à fait imprena- 
ble, pourvu qu'on ait des vivres. Les^j^^^sjg 
Habitans ont fait des amas de pierres en preries^ 
beaucoup d'endroits à côté de ce che- fendre k 
min 5 foûtenuës fur des planches pofées chemin, 
fur des piquets, ajuilésde manière qu'en 
tirant une corde, on fait pancher un 
piquet , & on fait tomber toutes ces 
pierres dans le chemin , pour écrafer 
lans miféricorde une armée entière , il 
elle étoit en marche pour monter , ou 

P vj 



IIM 




5 48 Nouveaux Voyages aux IJies 
— — même en quelques endroits de l'Ancc , 
1 70 1. on dit qu'il y a uncautre montée du côté 
de la Cabefterrc ou du Nord-Eft , plus 
facile que celle-ci, qui eft au Sud-Oueft> 
f uppofé qu'on y puiiïè aborder \ mais la 
mer y eft ordmairement fi rude , que 
% la côte n'eft pas praticable, & c'cli ce 
qui leur a fait négliger d'efcarper cet 
endroit comme ils le pourroient faire , 
parce qu'ils ne craignent pas d'être fur- 
pris par-la. 

Le Commandant , Chef ou Gouver- 
neur de cette lile vint à bord , après que 
notre canot eût été à terre , & qu'on 
nous eût bien connus. Car quoique nous 
fufïions en Paix , ils craignent avec rai- 
fon les viiîtes des Forbans, Il nous invi- 
ta a dîner \ cela me fit plaifir , car j'avois 
envie de voir ctii^ Ifle. Nous montâ- 
mes donc , & nous fûmes agréablement 
furpris , de trouver un pais fort joli au- 
deffus de ce qui ne nous avoir paru 
qu'un^ rocher aifreux. On nous dit que 
î'Iile étoit partagée en deux Quartiers , 
qui renfermoient quaranre-cinq à cin- 
quante familles. Les Habitations font 
petites , mais propres & bien entrete- 
nues. Les maifons font gaïes, commo- 
des , bien blanchies , & bien meublées. 
Le grand trafic de l'Ifîe eft de fouliers j 



Françoifes de V Amérique. ^49 
je n'ai jamais vu de païs ii Cordonnier. — *-«- 
Le Gouverneur s'en mêle comme les 170Î, 
autres , & je croi que le Miniftre Te di- _ r , 

;. ^ kl • ^ C \ Trafic de 

vertu a ce nob'e exercice a les heures sa:.a. 
perdues. C'efI; dommage que cette Ifle 
ne foit pas à àcs Cordonniers Catholi- 
ques , ils la nommeroient fans doute 
l'ifle de Saint Crefpin , avec plus de 
raifon que Saba, que nous ne lifons 
point avoir été un Royaume de Cor- 
donniers. Quoiqu'il en foit, nous fû- 
mes fort bien reçus. Les Habitans vi- 
vent dans une grande union. Ils man- 
dent fouvent les uns chez les autres. Ils 
n'ont point de Boucherie comme dans LeL,r mâ- 
les aunes liles plus confidérabies j mais n^re àz 
ils ruent des beftiaux les uns après les 
autres ce qu'il en faut pour le Qiiartier 3 
& fans rien débourfer , ils prennent ce 
qu'ils ont befoin de viande pour leur 
famille , chez celui qui a tué , qu'ils lui 
rendent en efpece quand leur tour 
vient. Le Commandant commence , 6^ 
les autres du Quartier le fui vent , juf- 
qu'à ce que ce foit a lui de recom- 
mencer. 

Il y avoit parmi eux quelques Réfu- 
giés François, qui me firent bien des 
amitiés. Je couchai à terre > après avoir 
employé toute l'après-midi à me pro- 



ViVfe. 



ijoi 




înTepri 
fe fuf Sa 
ba m an 



»' 



3 40 Nouveaux Voyages aux Ifîes 
~ mener. Mon habit les farprenoit un 
• F" ' & je leur faifois plaifir d'entrer 
dans leurs niaifons , afin qa'ils le puf- 
lent confidéreu â leur aife. J'achetai fix 
paires de foiiliers , qui étoient fore 
bons. On leur vendit une partie de 
peaux vertes, c'eft-à-dire, qui ne font 
point préparées, que nous avions pris 
a 1 Ihe a Vache. Avec leur trafic de fou- 
iiers & un peu d'Indigo & de Coton , 
ils ne lauTent pas d'être riches, ils ont 
des Efclaves, de l'argent & de bons 
meubles. 

M. Pinel un de nos Capitaines Fli- 
buihers penfa les furprendre pendant 
la Guerre de i^SS. Il avoir pris une 
Barque qui étoit chargée pour leur comp- 
te. Il vint â l'embarcadère dans cette 
Barque au commencement de la nuit , 
avec la plus grande partie de Tes gens • 
& comme les Habitans l'attendoient , 
& la connoilToient , ils n'entrèrent point 
en défiance. Déjà nos gens mettoient à 
terre , & commençoient â mon ter quand 
la Barque Corfaire qui n'avoir ordre 
de venir que quand on lui en feroit le 
iignal par un feu fur l'Ifie , fe prelTa 
trop , & vint pour moiiiller à côté de 
la première. Ceux qui croient dedans 
la prenant pour une ennemie , firent feii 



Frdnçoîfes de V Amérique. i^t 
defTus 5 &: ceux-ci croyant la même — 
choie firent feu de leur coik , tuèrent un 170 1. 
homme , & en bleflfercnt trois ou qua- 
tre entre lefquels fut le Capitaine. Les 
Habitans prirent aufîitôt les armes, &: 
fc doutant de la furprife , ou pour une 
plus grande fûreii^ , ils firent pleuvoir 
lur nos gens qui montoient une grêle de 
pierres, qui en cftropia quelques uns , 
& obligea les autres à fe retirer au plus 
vite , & à f c rembarquer , n'étant plus 
poiîible de rien entreprendre. La nuit 
qui éroit noire avoir d'abord favorifé 
nos gens *, mais elle fut caufe enfuite 
qu'ils furent méconnus par leurs com- 
pagnons , & que l'cntreprife échoiia. 
Il efl certain qu'ils auroient fait un bon 
pillage. 

Nous partîmes le Liindy matin après s. Eufia- 
déjeune. Le Commandant nous donna h^o^j-^, 
une grande loncre de Veau rôrie , avec^oi^e. 
plus de vingt livres de viande crtic , 
des bananes, & de très-belles pommes 
d'Acajou. 

Nous payâmes à S. Euftache, qui efl 
une lilc Hollandoife , bien plus grande 
que Saba. Mais nous ne voulions nous 
y arrêter que pour mettre à terre un 
Habitant de Saba , à qui nous avions 
donné paiïage , ôc pour rendre des lec- 




pe. 




3 5 1 Newveanx Voyages mx Tjles 
" ^^^s donc on nous avoir chargés à S. 

I701. Thomas. 

Nous vîmes en approchant de Tlfle 
un Vaiileau qui éroit mouillé à une de- 
mie lieiie , fous le vent du Fort , en un 

VaifT^au ^"'^^^^"^ ^"'?" appelle rinterloppe , 
imalop" F^^^^ q^c «^'eft ordWairement en ce 
.e. lieu-lâ que moiiillenr ces fortes de Bâci- 
mcns : cqïï éroit effedivcment un. Com- 
me ils craignent tour , parce qu'ils font 
toujours de bonne prife , ils ne fe laif- 
fent approcher que quand ils connoif- 
fent bien les gens , ou qu'ils ne peuvent 
laiie autrement. Nous portions fur lui 
pour accofter la terre , & nous rendre 
au mouillage j nous lui fîmes peur , il 
nous tira un coup de Canon à balle , 
pour nous faire allarguer, c'eft- à-dire, 
nous éloigner. Nous crûmes que c'écoit 
feulement pour nous faire mettre notre 
pavillon , nous le mîmeà , & continuâ- 
mes notre bordée , qui nous porroit bord 
à bord de lui. Il nous en rira trois, un 
defquels paflTa à notre avant , & les deux 
autres âu-delfus de nous. Cette manière 
vive & incivile , nous fit connoître no- 
tre erreur , nous arrivâmes , & cela 
Jïoas obligea de faire deux bordées , 
pour regagner ce que nous avions perdu. 
M, des Portes ne voulut point mec- 



Françoifes de V Amérique* 353 

tre à terre. Il envoya le Maître dans le — 

.canqr avec le palîàger, avec ordre de 170Ï. 
remettre les lettres au Corps de Garde , 
& de revenir promptcment. Il en arriva 
tout autrement : car le Maître monta au 
Fort, s'amufa d boire pendant iîx ou 
fept heures , & nous empêcha de faire 
la diligence que nous avions réfolu de 
faire , ou du moins de voir le Fort , 6c 
nous promener dans le Bourg. Nous 
fumes vingt fois fur îe point de partir , 
6c de laifîer le Maître d terre avec les 
trois hommes de l'Equipage qu'il avoit 
avec lui. Il revint enfin , après que nous 
eûmes tiré deux coups de Canon , 6c 
mis pavillon en berne pour le rappel- 
1er 5 dans le tems que nous halions l'an- 
cre à bord pour partir. Nous avions en- 
vie de lui laver la tête , mais l'état ou 
il étoit nous fit remettre la partie à une 
autrefois. 

Le féjour que nous fîmes à cette Rade ïfle cîe s. 
(ans pouvoir mettre a terre raute de ca- 
not 5 me donna tout le loifir de la con- 
fidcier , du moins la partie qui étoit vis- 
a-vis de nous. 

Elle paroît compofée de deux mon- 
tagnes féparées l'une de l'autre , par un 
.grand vaion , dont le rez de chauffée , 
pour ainfi parler , ell élevé de plus de 



Il 



0i 



354, ^oHveaux Voyages mx IJles 
" ^>x ^oi^es au-deiïiîs du rivage. La mon- 

Ï701. ragne du côté de l'Oueft eft partagée ei^ 
deux ou trois têtes couvertes d'arbres-.: 
la pente jufqu'au valon ne paroît pas 
trop rude. La montagne de TEft feroic 
bien plus haute que la première, fi elle 
ctoit entière. Mais tWt paroît comme 
coupée aux deux tiers de la hauteur, 
qu'elle de vroit avoir naturellement. Elle 
fait peu i près le même effet qu'une 
forme de chapeau , que l'on auroit un 
peu enfoncée. Cette Ille nous parut 
. P^i^ 5 ^ bien cultivée. Le Fort pa- 
roît être au pied de la montagne de l'Eft, 
il faut cependant qu'il en foit a une di- 
ftance raifonnable , qui ne me paroiffoit 
pas de l'endroit où j'étois. Les François 
en ont été ks maîtres deux ou trois fois. 
Il n'y a entre Saint Euftache & S. Ghri- 
ftophe qu'un canal de trois lieues de 
large. 



CL -^Ji^ *Y 



Françoifes de V Amerîqf4e, 555 



1701 



C H A P I T R E [X V L 

V Auteur deh arque a Saint Chriftophe. 
Vanité du Général des. Anglais* Arri" 
vée k la Guadeloupe» T>îfferent que 
l'Auteur eut avec un Commis du D&' 
maine, 

NOus rangeâmes la cote pour pro- 
fiter des vents de terre qui vien- 
nent fur le foir , & nous mouillâmes en- 
fin à la Baffe-Terre Françoife de Saint 
Chriftophele 1%, fur les huit heures 
du foir. Notre Barque n*avoit point 
d'autre affaire a Saint Chriftophe , que 
de me mettre a terre , parce qu'elle ne 
vouloit pas toucher a la Guadeloupe , ni 
moi aller a la Martinique. D'ailleurs Arrivée â 
j'étois bien-aife de revoir mes amis à s. chnf. 
S. Chriftophe, étant bien sûr de trou- ^^^ ^* 
ver tous les jours à^s occafions pour 
pafifer à la Guadeloupe. Je remerciai M. 
des Portes , & je me débarquai. 

Les Soldats qui étoient venus fur le 
bord de la mer , pour fçavoir qui nous 
étions 5 Te chargèrent de mon bagage , 
& m'accompagnèrent chez M» de Châ- 



5 5 ^ Nouveaux Voyages aux Ijies 

- teau- vieux, un des Lieutenans de Roi, 

1701. qui dcmeuroirdansle Bourg, qui von- 

lot me retenir chez lui. Je le remerciai, 

6 je me rendis chez \q% Pcres Jefuites , 
qui me reçurent avec leur bonté ordi- 
naire. Ils me donnèrent du linae , ^ 
parurent prendre beaucoup de part à 
1 accident qui m'étoit arrivé avec les Ef- 
pagnols. 

\. -^ H"^^^^ ^9 Avril je fus après la 
MefTe faluer M. le Comte de Genncs 
Commandant de la partie Françoife , 
qui me retint à dîner. On fçavoit l'a- 
veneaient de Philippes V. à laCouron- 
11e dËlpagne, & on ne doutoir point 
que la Guerre ne dû: bientôt recom- 
mencer. Les Anglois ne s'en cachoient 
point, ils difoient hautement que leur 
Roi ne fouffriroit jamais l'union àts 
deux Monarchies , & qu'ils repren- 
droient infailliblement la partieFrancoi- 
le de S. Chriftophe. Je palfai prefliue 
toute l'après midi avec M. de Gennes. 
î y avoir un vailfeau Nantois à là 
Kade,qm devoir partir inceffamment 
pour la Guadeloupe , où il devoit pren- 
dre des Sucres blancs, pour achever fa 
charge. M. de Gennes eut la bonté d'en- 
voyer chercher le Capitaine , pour fca- 
voir quand il feroic prêt à partir /& 




^ Francoifes de /' Amérique . 257 
pour lui ordonner de ne pas mertre à la ^ 

voile fans me prendre. Il nous dit, qu'il lyoï. 
ne pourroic partir que dans trois ou 
quatre jours. Cela m auroit fait de la 
peine dans une autre occafion. Mais j'a- 
vois befoin de repos , ôc j'érois sûr de 
ne me pas ennuyer dans un lieu où j a- 
vois tant d'amis. 

Je trouvai en arrivant à la maifon des 
PeresJeruites5mon bon ami le Capi- 
taine Lambert , qui bon gré malgré ces 
Percs,mc fit monter fur un Cheval, 
qu'il m'avoit fait amener , & me con- 
duifit chez lui. Il écrivit le lendemain 
matin à un Officier Anglois appelle 
Bouriau , qui l'avoir prié a dîner , pour 
s'en excufer fur ce qu'un Père blanc 
( c'eft ainfi qu'on nous appelle) qui éioit 
de (es intimes amis , étoit arrivé la veil- 
le , & qu'il étoit obligé de lui tenir com- 
pagnie. Nous crûmes après cela être 
en repos. Mais cet Anglois lui écrivit Bouriau 
une lettre des plus civiles , & des plus ^^"'^ 
prefTantes , par laquelle fans me con- ^"^^''''' 
noître , il me prioit de venir avec M. 
Lambert & de me fervir pour cela du 
Cheval qu'il m'envoyoit. Nous nous y 
rendîmes , & je ne fus point du tout 
fâché de ce voïage : car outre les hon- 
nèretez que je reçus de tous ces Mef- 



I 



i4 



ï 7 o I , 



558 NoHvedHx Voyages aux Ijies 
lieurs , j'eus le plaifir de voir M. de Co- 
dringcon Gouverneur général des Mes 
Angloifes fous le vent , avec qui je fou- 
haitois depuis longtems d'avoir un peu 
d'entretien. Le hafard tout pur en fut 
la caufe, car ni Monfieur Bouriau , ni 
nous , ne nous y attendions point. 
' M. de Nous avions lavé , & étions prêts de 

Codring- vil 1 ^ 

ton Gé i^ous mettre a table , quand on entendic 
Anlolr?^^ Trompettes du Général, & dans un 
"^ "'" inftant on le vit paroitre. Nous fortîmes 
tous pour le recevoir. Il s'informa d'a- 
bord qui j'étois , après quoi il fe mit à 
table , & me fit mettre auprès de lui. Il 
dit à M. Lambert , qu'il étoit bien-aife 
de trouver cette occafion , pour fe re- 
concilier avec lui , qu'il lui a voit voulu 
bien du mal pendant la guerre pa(Iée , 
parce qu'il l'âvoit fouvent empêché de 
dormir. En effet , M. Lambert lui avoit 
fouvent donné l'aliarme , ôc l'avoit pen- 
fé enlever une fois , comme je l'ai dit 
dans un autre endroit. On ne manqua 
pas de parler des affaires du tems. Il 
nous dit fans façon , que la guerre ne 
tarderoit pas à fe déclarer, & qu'il fe 
vçrroit encore une fois Maître de touc 
S. Chrifl:ophe> Je lui dis en riant, que 
cette conquête n'étoit pas digne de lui , 
& que je croyois qu'il penferoit plutôt 



Françoifes de t Amérique, j 5 ^ 

ï. la Martinique. Non , non me dit-il , -^ 

ce morceau efl: trop gros pour un com- 1701. 
mencement. Je veux prendre la partie 
Françoife de Saint Chriftophe , après 
quoi je vous irai voir à la Guadelou- 
pe. Je lui répondis , que j'y ferois in- 
cefïamment , & que je porterois cette 
nouvelle au Gouverneur , & que je Tai- 
derois à fe préparer à le recevoir du 
mieux qu'il fe pourroir. On lui dit, 
que je me mêlois de faire remuer la 
terre , & par une avanture alTez parti- 
culière , il fe trouva que fon Miniilre 
qui étoit préfent lui fer voit auffi d'In- 
génieur. 

Mondeur de Codrington eft Origi- 
naire ou Créole de Saint Chriftophe , 
il a été élevé à Paris , & a demeuré aiïez 
long-tems dans d'autres villes de France. 
Lui & tous ces Meilleurs qui étoient à 
table eurent l'honnêteté de parler pref- 
que toujours François. Je remarquai 
dans leurs difcours combien ils font 
vains , & le peu d'eftime qu'ils font des 
autres Nations, &: (ur-tout des Irian- 
dois. Car quelqu'un ayant dit que la 
Colonie Françoife écoit fort foible , M. 
de Codrington répondit fur le champ , 
qu'il ne tenoit qu'à M. de Gennes de 
l'augmenter du moins avec les Irlandois 



5 ^^ Nouveaux Vêjages aux Tfles 

s'îi ne pouvoit le faire avec d^s f lançofs. 

1701. Je le priai de me dire ce fccrer, & de 
me permettre d'en faire part à M, de 
Gennes. Très- volontiers, me dit-ii^fca- 
vez-voiis que M. de Gennes a fait nn 
Paon qui marche , qui mange , qui di- 
gère. Je lui répondis que je le fçavois. 
Hé bien contmua-t-ii , que ne fait- il 
cinq ou fix JRegimens d'Irlandois. Il 
aura bien moins de peine à faire ces 
fortes de lourdes bêtes qu'un Paon. 
Comme il a de Tefprit infiniment, il 
trouvera bien le moyen de leur impri- 
mer les mouvemens nécelTaires pour 
tirer, & pour fe battre , èc de cette 
manière il groffira fa Colonie tant qu'il 
voudra. 
Aiuoma- Pour entendre c^d , il faut fçav.oir 
•que M. de Gennes avoir fait un Auto- 
mate , qui avoit la figure d'un Paon , 
qui marchoit par le moyen des relTorts 
qu'il avoit dans le corps, qui prcnoit 
du blé qu'on jettoit à terre devant lui , 
& qui par le moyen d un didolvant le 
digeroit , & le rendoit â peu près com- 
me des excremens. 

Le Général Codrington me fit cent 
queftions fur mon voiage, fur Saint 
Domingue , fur les Efpagnols quim'a- 
voient pris , ^c fur quantité d'autres 

chofcs i 



de Gen 
lies 



rancedcï 



Ttmçotfes de T Amérique. ^6î 

CÎiôfcs y mais il éroit fi vif, qu'il avoit - -. 

toujours trois ou quatre queftions d'à- 17451, 
vance, avant que j'eufTe eu le rems de 
répondre à la première. Ilétoit bien 
plus fobrc que ne le font d'ordinaire 
ceux de fa Nation. 

Gn ne fçauroit croire combien le 
mal de Siam joint à leur manière de 
vivre , leur aenlcvé de gens. L oifiveté 
& lopuicncc les portant à la débau- 
che, ils font prefquc toujours en fcftin. 
Le premier remède qu'ils donnent àimcmpé. 
Jcuts malades eft une copicufe ponche "^^"^ ' 
aux œufs^ avec force mufcade , gérofle ^""^^ 
Se cancllc. La quantité que ces malades 
intcmpéraras prennent de ce remède , 
rendroit alTurément malade l'homme le 
plus fain. On peut juger quel effet il 
iioit produire fur des gens qui ont déjà 
plus de mal qu'ils n'en peuvent porter , 
ôc combien il en envoyé en Tautre 
monde. 

La quantité de boifTons différentes 
dont ils fe chargent, les rend fujets â 
des maux de poitrine. Ils fe couchent 
après avoir beaucoup bu , la chaleur 
qu'ils reffentent au dedans , ks oblige 
de fe découvrir, ôc de fe tenir la poi- 
irme à l'air , pour fe rafraîchir , mais ce 
plaifir leur coûte cher , car le moins qui 

Tome ril* O 



^6i Nouveaux Voyages aux Ifles 

. iear puKTc arriver , c'efî: d'être attaqués 

170 1. Qe coliques épouvantables. Ceux qui fc 
couchent avec un peu de bon fens , met- 
tent un oreiller fur leur poitrine. G'cft 
une très-bonne méthode. 

Le Général Anglois monta à cheval 
un quart d'heure après qu'on fut forti 
de table , où félon la coutume on avoir 
demeuré près de trois heures. Il avoit 
deux Trompettes qui marchoient de- 
vant lui 5 il étoit accompagné de huit 
perfonnes , qui étoient apparemment la 
plupart fes Domeftiques : car il n'y eût 
que fon Miniftre , & M. Hamilton fon 
Major général , qui fe mirent à table 
avec nous. Devant les Trompettes , il 
y avoit neuf ou dix Nègres à pied , qui 
couroient à la tête des Chevaux, quoi- 
que ces Chevaux ailalTent toujours le 
petit galop , ou un entre-pas fort vite. 
Cornent J'eus compalîiQn d'un petit Nctrre de 
prend le «^^2^ a qumze ans, a qui on enfcignoit 
métier de le métier de coureur. Il n'avoir fur lui 
InTnk. g^^'uî^^c caudale 5 qui eil: un caleçon fans 
gtes. fond, qu>n lui fit ôtcr, & ainfi tout 
nud il couroit le premier, fiiivi d'un 
Nègre plus âgé qui lui appliquoit àt% 
coups de ÏQÙ^t fur les feffes toutes les 
fois qu'il ie pouvoit avoir à portée. Ces 
Meilleurs me dirent, que c'étoit ainfi 



Françoifes de V Amérique, 3 <j 5 
<îu'ils les accoûtamoient à courir. Il y , 
en a a la vcrire beaucoup qui crèvent 
dans leur apprentifïàge , mais c'eft de 
quoi ils fe mettent peu en peine. Au 
refte quand les Nègres font une fois faits 
a cet exercice , c'eft une commodité pour 
\^^ Maîtres qui font fûrs de les avoir 
toujours auprès d'eux , pour les fervir 
dans ie befoin , & tenir leurs Chevaux 
quand ils deicendent : au lieu que quand 
on les iaifïe en liberté de marcher à leur 
fantaiiie , ils s'amufent, & on ne les a 
jamais lorfqu'on en a affaire. Je fisfem- 
blant de vouloir laiiîcr le mien chez M. 
Bouriau pour le faire inftruire , mais il 
s'enfuit de toutes fes forces , dès qu'il 
m'en entendit faire la propoiition. J'a- 
vois remarqué , que le Nègre qui m a- 
voit amené le Cheval , avoir toujours 
couru devant nous , il fit la même chofe 
quand nous retournâmes ^ quoique nous 
allâffions très- vite. L'habitude eft une 
féconde nature , il eft vrai que celie-ei 
coûte un peu à acquérir. 

Les bruits d'une Guerre prochaine 
obligèrent la plupart des Habitans Fran- 
çois à mettre en lieu de fureté ce qu'ils 
avoient de meilleur. Il falloir pourtant 
le faire fans que le Gouverneur s'en ap- 
pcrçût 5 parce qu'il n'auroit pas manqué 



I70I. 



L'Auttur 



3t?4 Nouveaux Voyages mx Tdes 
rrr t U °PP°^"'' dans la crainte que les 
170 1 . Habuans ayant (auvé leurs meilleurs ef! 

têts, ne fc milTentplus en peine de dé- 

J aidai a M. Lambert , & à d'autres de 
mes amis a embarquer beaucoup d'cfFcts. 
que je faifois palTer comme s'ils culTent 
ete a moi. Je fis embarquer fîx de Ces 
jeunes Nègres , non-feulement pour Ie« 
laiiycr en cas d'une Guerre avecles An- 
glois, dont nous prévoyions bien que 
les (uitcs Icroient funeftcs d ia Colonie 
vu le peu de forces qu'elle avoit, & 
qu elle ne devoit attendre aucun fccours 
de la Martinique ; mais encore pour re- 
tenir par cet endroit les pères & mères 
de ces enfans dans la fidcfité qu'ils doi 
vent a leurs Maîtres. Car ils ont une af- 
feftion extrême pour leurs enfans ; le 
plus grand plaifir qu'ils ayent cft de les 
voir carelTés & bien traités : & ils ref, 
Icntent de même très-vivement le mal 
qu ils leur voycnt fouffrir. De forte que 
Içachant leurs enfans en ffireté , il y avoir 
Jieu d efpercr, qu'en cas d'un malheur . 
Ils feroient les derniers efforts pour fui- 
vre leurs Maîtres, ou pour fe mainte- 
nir dans les bois , en attendant qu'on 
les vint chercher. 

Je m'embarquai le Samedy aufoir , 



'^ r ançoife s àeî Amérique, 3(^5 

nous mîmes à la voile le Dimanche 4 . 

May fur les trois heures après minuit. 170 î. 
Le Lundy 5 nous nous trouvâmes par^,„, „ 

t^-. 1 »5 /! \ ^ *■ ^ pattdeS. 

le travers de 1 iflet à Goyaves. Je penfai chiifto- 
me faire mettre à terre 5 mais ayant fait P^'^* 
réflexion que j'avois avec moi beaucoup 
de bagages , & ces cnfans, je crus de- 
voir m'arrêter dans le Vai(Teau , efpé- 
rant d'être inceiTamment à l'Ance du 
Baillif. Cependant le calme étant venu, 
les marées nous efïlotcrent tellement que 
le Mardy matin nous avions prefque 
perdu la terre de vue. Nous portâmes 
deifus tout le refte du jour, & le Mer- 
credy toute la jouinée , fans beaucoup 
avancer, enfin le Jeudy matin nous 
étions à trois lieii.es au large, par le tra- 
vers du Bourg. M. Augcr notre Gou- 
verneur avoit été averti par im canot à 
qui j'avois parlé devant Goyaves , que 
j'étois dans ce Bâtiment , & voyant que 
le calme le reprenoit , il eut la bonté de 
dépêcher une Pirogue, pour me venir 
chercher. Je m'y embarquai tout feul , L-Aute»r 
laiiîant mon Nègre à bord ^ pour avoir ^'"^'^ ^ 
foin du bagage & de ces enfans , & je loup"^" 
mis a terre fur \ts trois heures après 
niidy le Jeudy 8 Mai , après un voyac^e 
de cinq mois & douze jours. ^ 

Après que j'eus remercié M. le Gou- 

Q^iij 



^é6 Nouveaux Voyages aux Ifles 

'- yerneur de Ton honnêteté , je montai 

701. im un Cheval qu'il me fit donner, & 
je m'en allai chez nous au Baillif. Le P. 
Imbert témoigna beaucoup de joie de 
mon retour. Il me dit en gros l^s affai- 
res de la maifon , me remit les Livres & 
ïts Brouillons , & me pria de mettre 
promptement nos affaires en état , par- 
ce q>'il avoir réfolu de me mener avec 
lui à la Martinique , & de m'y faire re- 
connoître pour Supérieur à la place de 
celui qui venoit d'achever le tems de fa 
Charge. Je le remerciai de fa bonne 
volonté, & le priai de jetrer les yeux 
fur un^aurre , parce que cer eraoloi ne 
me convenoir point pour le préfent ^ 
vu la proximité de la Guerre , & l'en- 
gagement où j'ét€)is avec le Gouver- 
ueur. 

Le lendemain matin je fçûs que le 
Vailfeau avoir enfin gagné la Rade , & 
qu'il éroitmoiiillé. J'envoyai le grand 
canot de la maifon m'attendre au Bourcr, 
où je me rendis par terre , afin d'aller 
en fuite a bord remercier le Capitaine , 
le fatisfaire , & prendte ces enfans , &: 
tout le bagage dont je m'étois chargé. 

J'allai d'abord voir le Gouverneur , 
qui me dit, que j'allois avoir un grandi 
procès avec le Commis du Domaine > 




ne. 



françoîfes de V J^merique* ^Gf 
qui avoir eu avis , que j'avois iix Nègres - ' 
étrangers abord , Ôc qui écoit venu lui 1701. 
demander main forte pour les faifir. Je 
le priai de lui donner bon nombre de 
Soldats 3 & de l'oblio-er de leur bien 
payer leur courfe \ parce que j'étois fur 
qu'on fe divertiroic aux dépens de ce 
Commis. Je lui dis en même tems ce 
que c'étoit que ces Nègres , & je partis. 
Je trouvai le Commis au bord de la mer, Différéi 
il s'appelloit le Borgne. Il ne manqua'^'^ " "'^"" 
pas de me rane le compliment ordmai- un com- 
le 5 qu'il éroit bien fâché d'être obligé "^'^'^". 
par le devoir de fa Charge , de faire j 
faifir les Nègres étrangers que fa vois 
dans le VaifTeau. Je lui dis , que je n'a- 
vois point de Nègres étrangers. Je pris 
garde qu'il s'étoit fait accompagner de 
deux hommes pour être témoins de ma 
ïéponfe» Je m'approchai de lui , & je 
lui dis à l'oreille que je fouhaitois ac- 
commoder l'affaire. Mais lui qui croyoit 
déjà tenir les Nègres coniîrqués , me ré- 
pondit en hauflant la voix , que je me 
méprenois, qu'il étoit homme d'hon- 
neur , ôr que ce n 'étoit pas à lui qu'il 
falloit propofer des accommodemens 
contre fon devoir. Je lui dis qu'on en 
avoir apprivoifé de plus farouches que 
lui , ôc que ce qui ne fe faifoit pas en un 

Qiv 



i-6S N-MUeaux Voyms aux Iftes " 
jour fe faifou en deux. Là-deiîus j'en- 
" « dans mon Canot. M . le Commis y 

voulut enrrer, mais je le repouflTai en 
i«i difant que mon Canot n'étoit pas 
tait pour des gens comme lui. En arri- 
vant au Va.lTeau , je priai le Capitaine 
rfe. aire charger dans fa Chaloupe les 

S ^T'if?'" ' ^ ^^ ™^ i" fa-re por- 
ter au Ba^hf & de la faire partir fur le 
Champ. On chargeaauffi-tôc ; ;efis met- 
tre par-de(Jus une toile gaudronnéc , 
quon appelle un prélat, comme pour 
cacher ce qui étoit dedans , j'y fis enlbar- 
quer mon Nègre après lavoir bien inf- 
truit de ce qu'il auroit à répondre, 
quand le Commislesauroit joint, com- 
'|ic je ne doutois pas qu'il ne fit, quand 
Il verrou partir la Chaloupe ainfî'cou- 
yei te. Effedfavcment , le Commis qui 
ctoit au bord de la mer , penfa fe defcf- 
peicr, lorfqu'il vit partir cette Chalou- 
pe , ou il croyoït que les Nègres étoient 
caches. Us Soldats étant enSn arrivés , 
" loua un Canot, les fit embarquer, & 

ff']}''/°""[ 'P'^^ ^ f°^-=^ tle rames; 
Il ^alurfaire de grands efforts pour join- 
dre la Chaloupe. Quand je vis que le 
<-anot avoiÉ doublé une pointe , qui lui 
cachou la vûë du Vailleau , je fis drf- 
cendre ces enfans dans mon Canot, je 



l?rdnçôifes âe t Amérique, 3 (j 9 
les fis mener à terre , & je Icspréfenrai - 
au Gouverneur , à qui je fis voir les pie- 1 701^ 
ces, qui juftifioicnt de qui ils dépen- 
doienr. Ils étoient tous CréoUes, par- 
loient bien François , & il n'y avoir pas 
le moindre lieu de foupçonner qu'ils 
fulTent étrangers , 5c de contrebande *, 
de forte que le Gouverneur malgré Ton 
férieux , ne pût s'empêcher de rire de 
la pièce que je faifois à ce Commis. Son 
Canot atteignit enfin la Chaloupe , ôc il 
fut bien étonné de n'y trouver que des 
coffres & mon Nègre , qu'il connoiffbic 
bien. Il voulut l'interroger , & il n'en 
put tirer que de mauvaifcs réponfcs , ôc 
enfin que les Nègres étoient à terre. Le 
Commis voulut y aller auflî-tôt, pour 
fçavoir ce qu'ils étoient devenus , mais 
les Soldats ne le voulurent pas permet- 
tre avant d'avoir été payés. Après bien 
àts conteftations , il paya , & vint à ter- 
re. Il fçût que ces fix petits Nègres 
étoient entrés chez le Gouverneur , & 
que' j'y étois aufii \ il y vint fans perdre 
de tems. Comme je l'obfervois , je fis 
.fortir les Nègres par une porte de der- 
rière 5 pendant qu'il entroit par la gran- 
de porte , & je donnai ordre à un de 
nos Nègres de les faire embarquer fur le 
champ , & de les conduire â la maifon ea 
toute diligence* Qy 



5 7® NoHvemx Voyages aux Ifies 
^ Le Gouverneur demanda au Commît 
? 70 u s'il avoir fait capture. Non , Monfieur , 
lui répondit le Commis, j'ai été trom- 
pé , & il m'en coûte cinq écus , mais je 
fçai bien qui les paiera. J'ai appris que 
Its Nègres font entrés ici avec leur xMaî- 
tre. M. le Commis, dit alors le Gou- 
verneur , prenez mieux vos mefures une 
2utre fois, & ne venez plus me deman- 
der des Soldats , que vous ne foyiez bien 
informé. Vous avez dépenfé cinq écus 
mal-â propos, vous ferez heureux à'tn 
être quitte pour cela : car le Père Labat 
eft bomme à vous f^iire calTer , pour l'a- 
voir infulté. Il vous avoit dit , qu'il n'a- 
voit point de Nègres étrangers , il £il- 
Joit vous en tenir à fa parole. J'étois ailé 
pendant ce tems-là faire àts vifîtes, je 
revins dîner chez le Gouverneur, où 
ion fe divertit beaucoup de l'embarras 
' ^e ce pauvre Commis. Je n'oubliai pas 
de rapporter a M. Auger la convcrfa- 
tion que j'avois eue avec le Général Co- 
drington. On convint qu'il ne manque- 
ro.it pas de fuggérer à la Cour d'Angle- 
terre l'cntreprife de la Guadeloupe ,• 
quand ce ne fcroit que pour rétablir la 
réputation de fon père , qui dix ans au- 
paravant avoit lailîé la plus grande par- 
tie de fon Artillerie devant le fort delà 




Tfàn^oifei de VAinérique^ 371 
Ciiadeloupe qu'il affiégcoit , lorfque le 
Marquis de Ragni Général des Ifles Fraa- 
çoifcs l'obligea d'en lever le Siégé avec 
précipitation. Cependant M. Auger ju- 
gea à propos de fc préparer à tout évé- 
nement :, & me fomma de me fouve- 
nir de la parole que je lui avois don- 
née , de conduire les travaux qu'on fe- 
roit dans l'Ifle. 



1701, 



CHAPITRE XVII. 

De r^rbre appelle Gommier. Hijîoire dn 

Patron Jofeph , ^ du Capitaine Da-- 

fiiel, Dh bois de Savonnete , des lar^ 

mes de Job ; d^ Courbari & de fon 

fruit* 

LE Père Imbert Vice-Préfet Apof- 
tolique de nos Miflions , partit 
pour la Martinique le Mardy 24 Mai^ 
Il m'établit Supérieur en fa place , & 
Supérieur générai en cas qu'il vînt à 
mourir. 

Peu de jours après fon départ , le ha- 
zard nous amena un de nos Religieux 
que^ je n actendois pas. Il venoit de 
Cayenne. Le Gouverneur avoir fait une 

Qvj 



J70I 



pi }<^ouveaHx Voyages MX Ides 
féconde tentative en Cour, pour avoî» 

& Te Miniftte en avoit envoyé deux 
avec des conditions fort raifonnables. 
Mais quand ils furent arrivés à Cayenne 
Ils trouvctent que le Gouverneur avoit 
encore changé de deffein ; de forte qu'ils 
ne purent rien conclure pour un établif. 
lement ; & après avoir été affcz long- 
tems a charge aux Pères Jéfuites, qui 
ies logeoient, & les nourriffoient avec 
beaucoup de générofité , Tun prit le par- 

allant a S. Domingue , toucha à la Gua- 
deloupc , ou je l'arrêtai , & me décSar- 
geai fur lui du fc.in de la Paroilfe , ayant 
«iiez d autres affaires fuj les bras. 

Lebefom extrême que nous avions de 
iious loger un peu plus au large que nous - 
n étions , depuis que les Anglois avoient 
brûle notre Couvent , m'obligea à faire 
pelcher une quantité canfidérable de 
chaux ; car nous avions réfolu de le 
fane de pierre. Il fallut pour cela faire 
«ntroifieme Canot, les deux que nou, 
avions ne fufEfant pas pour pouifer cet 
ouvrage auffi vivcmcjit que je voulois. 
Je yiiitai nos bois , & j'eus bientôt 
trouve un arbre fufEfant pour faire uq 
Canot de trente-huit pieds de long , fut 



TrAnçoïfes de V Amérique, 57| 
cinq pieds de large dans Ton milieu \ — -* 
c*étoit un Gommier- On appelle ainfî lyoî^ 
cet arbre , à caufe qu'il jette de lui-mè- cônîier, 
me , ou quand on lui fait une incifion , ai^re , r* 
une quantité confidérable de gomme tionSc' 
blanche , friable quand elle efi: bien fe- w^^â«» 
che 5 ordinairement de la confiftance de 
la cire, d'une odeur aromatii^ue, qui 
brûle parfaitement bien , foit qu'on l'al- 
lume feule dans une terrincjfoit qu'on la 
mette en flambeaux avec une mèche en 
dedans. L'odeur qu'elle rend eft agréa- 
ble 5 rien ne purifie mieux l'air , ou un 
lieu qui a été longtems fermé , que d'y 
brûler de cette gomme \ ce qu'elle a d'in- 
commode , eft que fa fumée eft épaif- 
fe , & noircit beaucoup. Il y a de petits 
Habitans qui en font des chandelles^ 
Cette gomme pourroit être utile à au- 
tre chofe qu'à brûler , & la quantité 
qu'on en trouve 5^donneroit moyen d*en 
faire un commerce confidérable. Bien 
des gens prétendent que c'eft la gom- 
me Elemi. Je ne fuis pas alTez inftruit 
de ces fortes de chofes pour en décider» 
On voit par la grandeur de ce Ca- 
not , combien grands & gros , font ces 
fortes d'arbres. On en trouve encore 
de plus gros que celui dont je me fervis. 
J'en trouvai un quelque tems après > qui cemiw 



m Nouveaux Voyages MX Iih! 

r-]-d'oKco„.™eu„;iL£"^"^Sde'^ 
,.ure. meure plus longrems à la Gu dclÔLe 

aurons fau travailler, & j'en am^i: 
rait taire une demie Galprp ^,. • 

pu porter du Canon , & plus de quatre 
vingt hommpc Pll„ *• , ,"= S"'"^'-e- 
te nn„rT J , ^"''°" «« excellen- 
te pour faire des defcentes fur les côte* 

^e nos ennemis Jesfurprendre&Ts 
piller , & auroit été d'une légèreté & 
d une vîteffe extraordinaire. ^ 

Ifles' Ï' ^""'' ^'"°' ^"^ J'^y^ ^û aux 
cl^ appartenoit aux Religieux de la 

Charité de la Martinique. II avoit plus 
de quarante- cinq pieds de lone, &P , 

neTX ^ "'^!"' empêchoit qu'on 
ne le put commodément laâler à terre 

^ etoK mouillé avecungrapin. (Je. 

commellelît,& Il fur perdu. Oiîen 
a cul^oit un certam Provençal appelle 
P.'tion Jofeph , que ces bon Rel.a'ie,^ 

net;:^t^"^^'^""-^^^"--- 

"--Vendr d ?'"^n/' """ du Jeudy au 
.ou... nte de Jm faue faire pénitence de L 




F 



Françoifes de T Amérique, ^jf 
éché afeifli-tôt qu'il l'eue commis. Car — — « 
ayant attaché à un travers de laCafc de 170^. 
la NégrelTc , ils le foiiettercnt jufqu'au 
fang. Il fe plaignit au Gouverneur d'une 
correction fraternelle fi dure. Mais on 
lui répondit , qu'il n'avoit encore eu 
qu'une partie de ce qu'il méritoit ; de 
forte que ne trouvant point d'autre 
moyen de (e venger de ce qu'il avoic 
reçu 5 on prétend qu'il lit perdre le Ca- 
not, en coupant la corde qui le tenoic 
attaché à un grapin. Les Religieux de îâ 
Charité s'en plaignirent, raais faute de ^ 
preuves fulfifantes , ils ne purent rieri 
obtenir , & ils en furent pour leur 
Canot 5 Se l'autre pour fes coups de 
foiiet. 

Pour revenir aux Gommiers , je dirai 
que jufqu'au rems que j'ai été aux liless 
on ne les employoït qu'à faire des Ca- 
nots •, on ne s'en fervoic pas même pour 
brûler , fous prétexte qu'ils étoient diffi- 
ciles à couper en billes , & encore plus à 
fendre , & qu'ils ne faifoient qu'une flâ- 
me fombre & noirâtre. J'ai été le pre- 
mier qui les ai mis en réputation , 3c 
qui ai trouvé le moyen de les débi- 
ter , & de s'en fervir à toutes fortes 
^'ufages. 

La feuille de cet arbre eft afTez fem- 



t T^ , .,1 ' -S- "urier , mais bca«cou* 

«701. plus epaxITe & moins rude. Quand oî 

Ja broyc dans la main, die y l^ff^ une 

humidité gommeufc d'une odeu aro- 

«aaque fon agréable. L'écorcceftel 

If adhérente. Quand cet arbre eft 
plein de gomme, il s'en décharge de 
lm™e,& on la voit couler lelï 

?ft l' • ".,f "'■"'" q"e cette gomme 
cit la meilleure , & la plus parfaite 

MaisquandonenabefoV IqS 
«e veut pas attendre que l-arbre cH- 
Sof^r"'"='^'^"ffi^'J-f--une 

ce onif^^"'°' %?" 'Î^^Vefaifon que 
« puilTe être. Il eft vrai qu'on en t re 
davantage dans la faifon des pluïes 

_ Fixe que l'arbre eft alors pletderev' 
qui coule avec la gomme f qui par con- 

Ion tac quelque tems après aue les 
plu.es font paffées, eft en plus' pet e 
quantité & beaucoup meilLirefe le 

eft nn^?"™'"' "^'S^ ''<"•% elle 

eft nouvelle & n,olle comme de h 
donne telle forme .^ue l'on veut. Elle 



Tertre, 



TrànçoifesdetAmeriejue. 577 
perd de fa blancheur à mefure qu elle —«-««» 
vieillit 5 elle durcit même affez avec le 170Î- 
tems pour devenir friable. 

L'aubier de ce bois eft blanchâtre , le 
cœur eft plus chargé , l'un & l'autre font 
également bons. Cet arbre eft de deux 
clpeces. Le mâle eft plus rouge que la Eneur 
femelle. Le P. du Tertre s'eft trompe , ^" ^- ^"^ 
quand il a dit , que le rouge étoit inu- 
tile à tout. Il faut qu'il ait pris pour 
Gommier rouge un arbre que nous ap- 
pelions Pommier à la Martinique, qui 
a les feuilles aftez femblables â celles de 
l'Acajou â fruit , qui eftedivement dure 
infiniment moins que le Gommier , & 
qui jette une gomme rouHâcrc, On ne 
lai (Te pas d'en faire des Canots. Je m'en» 
fuis fcivi faute d'autres, & j'en ai fait 
débiter en planches , qui étoient d'un 
bon ufage du moins à couvert. 

Le bois du Gommier eft ferme. Ses 
fibres font affez mêlés pour lui donner 
de la force , & l'empêcher de s'éclater 
aifément : il eft roide , fans yeux & fans 
nœuds. Il eft péfant quand il eft verd , 
parce que pour !ors il eft rempU d'hu- 
midité. Il eft aftez léger quand il eft fcc. 
Son humidité gommeufe & amcre le 
préferve des vers & de la pourriture ^ 
pour peu qu'on en ait foin. 



s attache aux dents de la fae , & rem 
♦Pl'tkvoie IleftfacilederenSd ,1 
cet incon veillent. On letio„l7!i i 
Sapin & on „e lail^e ^sl , ^cL^ 

*be/d^r''5°''"''j-'^" Nègre de M. Vam- 

»; r; ^"' l" '^^"'^^ q"e je trouvai 
»e donnèrent le tems de refpirer, je 

main/dnP r ■'^"'^ ''°'' ^'"^^ 1^'s 

Cu /h: ç'-' '-""'" '^^'"gi""' Carnée, 
^me des Saintes , & qu'il lui avoit éâ 

tes & f °J,'''^'\'""'-°"va»t entre lesSain- 

volail les 7'"'^,"r ' ^°"'"^ ^^''"" ^« 
volailles , dont il fcavoit qu'il v ivoir 

M ctoK en pleine Paix , on ne faifok ni 



Françoifes de t Americjue, 579 

Guet ni Gaide.* Il fut facile à fes gens ■ - 

de mettre pied à terre , & de s'emparer 170Î. 
de la maifon du Curé 5 5c de quelques 
autres aux environs. Ils conduifircnt 
le Curé & ces Habitans dans leur Bar- 
xjue , fans leur faire la moindie violen- 
ce , bc mirent de leurs gens , pour gar- 
der Icmbarquadere & l'Egliie. Ils ti- ^^^^^^^ 
rent mille amitiés à ceux qu*ils avoientdu capi- 
pris , & leur dirent , qu'ils ne foubai- '^'^"^^l 
toient autre cliofe que d'acheter du vin, ban. 
de l'eau de- vie, à^.^ volailles & autres 
provilions qui leur manquoieat. Pen- 
dant qu'on aifenibloit ces provi(ions , 
ils prièrent le Cuié de dire la Mcfle dans 
leui' Barque , ce qu'îl n'eut garde de leur 
refiafer. On envoya chercher les orne- *' 
mens , & on Se une tente fur le gaillard 
avec un Autel , pour célébier la MelTc 
qu'ils chantèrent de leur mieux avec les 
Habitans qui étoient à bord. Elle fut 
commencée par une décharge de mouf- 
qiieterie , & de huit pièces de Canon , 
dont la Barque éroit armée. On fit une 
féconde décharge au SanB0s,une troihé- 
me à V Elévation , une quatrième a la Be- 
neàiVtion , & enfin une cinquième après 
XExat^diat , & la prière pour le Roi 3 
qui fut fuivie d'un vive le Roi des plus 



cesForbar-, c/f '^fvotion : un de 

d-un COUD d? a" ^"^^ ^" '^ ^J^^'"? 

^"■■" lui irri^ ?"^°'" ' ^"^ '« Capitaine 
n,e„nd/"V '■* °^"^ Ja tête, en iuranf n; 
fogm. qu'il en feroir a„r,„l ^ .^'^"' 

i iciuic autant au Drfmi«.r ^„,; 

manqueroit de refpea au fafn t ^ ■ -^ 
ie Prêtre fe„,„*-""''''"t Sacrifice. 

cela s "roi IV-r ""'""' '->" P«' ^mû : car 
Da'eïu|fr°"P'°^'^^«^J'>i-Mais 

hors de fon l '"^J"'" ' qui éroit 

cfEcl/ ^PP-^^'^-^rc- Manière trè.- 

àla:neruPefet;rf"-^'f?^P^ 
leHr^";r°"/°'«''^f Nègre p^nr 



l^rançdïfe s de l'Amérique, 3S1 

Je préfcntai ma Procuration a M. le ^ 
Gouverneur 5 qui donna ordre au Corn- lyoï. 
mandant des Saintes, de iz faifir du 
Nègre , & de l'envoyer à la Guadelou- 
pe. Il fut reconnu pour celui que je re- 
clamois. Les Carmes me témoignèrent, 
que je leur ferois plailîr , de faire eu 
forte 5 que M. Vambel le leur vendît , 
il y xronfentit , & j'en accommodai ces 
Percs d une manière dont ils eurent fu- 
jet d'être contens. 

Pendant que j'avois des Nègres a Tlflet 
à Goyaves , à pefcher de la roche à 
chaux , je crus que je ne ferois pas mal, 
de faire eouper une partie des arbres 
que nous avions achetés au Quartier 
de la plaine, C'étoit des Courbaris , ôc 
àts Savonnettes. 

Ces derniers font ainli appelles, par- 
ce que leur fruit , qui eft de la grof- 
feur d'une noix verte , étant écraféc , 6c 
pafféc fur le linge , y fait le même effet 
que le favon , il fait une mouffe blan- s^y'o^,^ 
che 6c épaiiïe , quidécrafTe à merveille. ?" ^r^re 
Ce qu'il a d'incommode , eft qu'en net- ^ ^''^°"" 
toyant le linge , il l'ufe à k fin , & le 
brûle. 

Les feuilles de cet arbte font lonc^ues 
pour l'ordinaire de trois pouces , & d'un 
pouce de large , d'un verd foncé & lui- 



nettes. 



met. 



^$1 N'euveaux Voyages aux Ip.es 
" ' ' fant , elles font toujouis deux à deux , 
ï/or. Se alTez preifées le long des branches *, 
elles font dures ôc fechcs , êc recourbées, 
de manière à lailTer un périr creux dans 
le milieu. Comme elles (ont en très- 
grande quantité, elles font un om- 
brage des plus beaux , êc des plus frais. 
Les fleurs viennent par bouquets , 
longs de plus d'uH pied , (e tournant 
en pointe comme une piramide. On 
Feuii'es , remarque d'abord de petits boutons 
ftuhl d^ blanchâtres , qui en s'éclofant font 
Savon, une petite fleur , compefie de fcpt ou 
huit feuilles , qui renferr^c un petit 
piftil rouge. L odeur de cette fleur ap- 
proche de celle de la vigne. A ces fleurs 
fuccedent des fruits ronds , de la grof- 
feur pour l'ordinaire des petites noix 
vertes j revêtues de leur coques. La peau 
de l'enveloppe eft aflex lice ôc forte , 
verte au commencement , elle jaunit 
cnfuitc 5 Se enfin devient brune , quand 
le fruit cft tout-à-fait meur. Elle ren- 
ferme une matière épaifle , molaflc , 
vifqueufe , fort amere. C'efl: cette ma- 
tière dont on fc ferc pour blanchir le 
linge 5 ôc qui a fait donner le nom de 
Savonnier ou d'arbre à Savonnettes , 
ou (implemcnt de Savonnette à l'arbre 
qui la porte. Le milieu de cette noix 



Ffançôifes de V Amérique, r%2 
eft occupé par un noyau rond , ou pref- - 
que rond, rempli dune madcre bîan- 1701, 
chc , ferme , & d'un goût approchant 
de celui des noifettcs. On en rire de 
1 huile 5 qui n'cil pas mauvaiic étant 
fraîche , & qui éclaire parfaitement 
bien. 

Cet arbre eft un des plus gros, àfi% 
plus grands , Ôc des meilleurs , qai croif- 
ferit aux ïfies. Mon Confrère le Père 
du Tertre fe trompe très-fort quand il ^''^'^^ 
dit, que cet arbre fe partage en deuxTmre." 
en for l'an t de terre , ôc forme deux ar- 
bres au lieu d'un. Je fais fâché d être 
obligé de le reprendre li fouveni j mais 
j'y fuis obligé. C'cft fa faute , pourquoi 
a-til écrit fur de mauvais Mémoires. 
J'ai vu un très-grand nombre de ces ar- 
bres , 5c je ne croi pas d'en avoir trou- 
vé deux entre cent, qui fuirent delà 
figure dont le Père du Tettrc le décrit. 
Cet arbre efl droit, rond, grand, 3c 
d'une bonne groffeur. J*en ai vu de 
près de deux pieds de diamètre, ôc de 
trente pieds de tige , fon écorce efl 
grife , mince , fechc , de très-peu adhé- 
rente , c'eft ce qu'on remarque dans 
tous les bois durs. L'aubier ne fe diftin- 
gue prefque pas du refle , ni même du 
cœur , qui eft d'un rouge brun. L'un & 



1^4 N'oHVeauxF'oyages auxifles 

' » '■ l'autre font très-durs, très-compads, & 

J701.. très-pefans, les fibres font fines, prcf- 
fées & mêlées. Il faut de bonnes haches 
pour l'abattre : car comme il eft fec & 
dur 5 il rompt aifément le fil du taillant, 
& pour peu qu'on donne un coup à 
faux 5 on met la hache en deux pièces. 
On met rarement ce bois en charpente , 
nos Ouvriers ne l'aiment pas à caufe de 
fa dureté , & ils ne manquent pas de 
mauvaifes raifons pour colorer leur ^^'- 
Vii[»gtà\x^^^^* On s'en fcrt à faire des rouleaux 
Savon- de moulin, & àts moyeux de roiies. 
**^"' On ne peut fouhaiier un meilleur bois 
pour cet ufage , & quand lesmortoifes 
font bien faites, un moyeu peut ufer 
deux ou trois recharges de rais 6c de 
gantes. 

On ne fe fert des noyaux que pour 
faire des chapelets : dès qu'ils font fccs, 
la fubftance qu'ils renfermoient tombe 
d'elle-même en pouffierc par les trous 
qu'on fait pour les enfiler. Lorfque les 
arbres font vieux , ces noyaux ont alfcz 
^cpaifïeur pour être travaillés fur le 
tour 5 & pour lors on y fait de petites 
moulures , ou bien des compartimens 
de filigranne , qui avec leur couleur 
noire & lullrée , & leur légèreté les fait 
cftimer. 

Ou 



Françdifes de /' Jmcripue. 3 S 5 
On fe fcrt encore pour faire des cha- — ^_- 
pelers de certaines pecires graines qu'on 1701. 
nomme des larmes de Job. Eiies font La.mes 
a peu près de la groiïèur d'un pois ordi- àc]oK, 
naire , allongées comme des larmes de 
couleur décris de perle , avec de peti- 
tes nuances. Elles font maffives , & af- 
fez pefantes pour leur grofîeur. L'ar- * 
briffèau qui les produit , vient pour l'or- 
dinaire dans les haycs & dans les lial- 
liers. Il a la feuille a0ez large & épaif- 
fe, le bois eft gris, fpongieux & ten- 
dre. Il portç ces graines dans des fili- 
ques de deux à trois pouces de lon- 
gueur. 

Le Caratas dont j'ai parlé dans un i-^ <^ara. 
autre endroit, eil bien meilleur que la r^'v^L 
Savonette pour blanchir le linge. On^avou, 
prend la feuille, & après en avoir ôté ' 
les piquans , on la bat, & on l'écrafe 
►entre deux pierres , & on frotte le lino-e 
^vec de l'eau. Elle produit le même 
efïet que le meilleur favon , elle fait 
une mouGTeouécume épaifîe, blanche, 
qui décralîe , nettoyé ôc blanchit par- 
faitement le linge , lans le rougir /ou 
le brûler en aucune façon. Avec tout 
cela il eft bien rare qu'on s'en férve aux 
liles. Les chofes communes, & qui ne 
<;oiuent rien, ne s'accommodent pas 

Tome F IL R 



3 B (j Nouveaux Voyages aux Iftes 
•— ~ avec la vanité de nos Habitans. Le fa- 
1 701. von eft fouvent rare, & toujours très- 
cher j c'eft une raifon pour ne fe fervir 
jamais d'autre chofc. De forte qu'on y 
fait la lellîve comme en Europe. Il eft 
vrai que j'ai remarqué que nos Ncgref- 
fcs metroient toujours dans leur lefîivc 
quelques feuilles de Caratas écrafées , 
éc difoient que cela leur aidoit beau- 
coup à rendre leur leflive rnçilleurc , 5ç 
leur linge plus blanc. 

Je n'ai pas été par tout le monde , il 
s'en faut bien ^ mais je puis affùrcr que 
dans toutes les Provinces de France > 
d'Efpagne , d'Italie , de Sicile , de Flan- 
dres , & d'Allemagne , où je me fuis 
trouvé j je n ai point vu blanchir le lin- 
Excellent ge dans la perfection qu'on le blanchie 
^^'"^j"^' aux Ifles du vent, & à S. Domingue, 
îfles. J etois tellement accoutume a cette pro^ 
prêté , que quand je revins en Europe ,^ 
je ne pouvois foufFrir , ni \qs habits, ni 
les mouchoirs qu'on me blanchidbit , 
qui me paroifioient gris & fales en 
comparailon de ceux dont j'avois accou- 
tumé de me fervir , qui avoient une 
certaine blancheur vive 6c éclatante > 
qui faifoit plaihr. 
■p^^^^^ Le Courbari eft un des plus grands , 
appelle des plus gros , 6c des meilleurs arbres dq 



Françoifes de V Amérique, ' 5 S 7 
l'Amérique. On s'en fetc pour faire des - ' - 
ajbres, des rouleaux , & des tables de 1701. 
moulins i ôc quand il eft débité en plan- courba- 
ches , on en fait de fort beaux meubles, ij. 
Son défaut eft d'être pefant 5 à cela près, 
il (e travaille , & fe polit très-bien. On 
fe fcrt des groHTes branches, pour faire 
des moyeux de roues. L'aubier ne fe 
diftingue prefque pas du cœur ; Tun ÔC 
l'autre font d'une couleur rouge obfcu- 
re. Les feuilles de cet arbre font afifez 
petites Se longues , d'un verd fombre , 
elles font dures & calTantes , elles vien- 
nent toujours couplées fur le même pé- 
dicule. Son écorcc eft blanchâtre ôc 
mince , ôc fe levé facilement. Le bois 
eft très-dur ôc compad, quoiqu'il foie 
humedé d'une liqueur graffe , ondueu- 
fe Ôc amere. 

Cet arbre a befoin d'un grand nom- 
bre d'années , pour arriver à fa perfec- 
tion. Son tronc eft pour l'ordinaire 
fort droit , ôc fort rond. J'en ai vu beau- 
coup de plus de trois pieds de diamètre , 
ôc de plus de quarante pieds de tige 
avant de fe partager. Il jette plufieurs 
greffes branches , qui en produifent 
beaucoup de petites fort garnies de 
feiiilles. Ses fibres font longues , fines , 
preiîées, mêlées. On ne fcait ce que 

R ij 



|S8 KToHV eaux Voyages aux Ifte s 
'"•"" ■ * c'eil d'y trouver des nœuds, ou de la 
Î701, voir éclater. 
Fleurs &: H porte detîx fois l'année àç^s fleurs 

' %f^lt4^^^^^^^^^^^^'^^^'^ grandes, compolées de 
li. ' ' cinq feuilles qui font un Calice , qui 
renferme quelques étamines , & un piftil 
rougeâtre. Elles n'ont aucune beauté \ 
elles paroilTent comme avortées, & 
n'ont aucune odeur. Les fruits qui fuc- 
cedent a ces fleurs font ovales depuis 
cinq jufqu'à fept pouces de longueur, 
fur trois à quatre pouces de largeur , de 
environ un pouce d'épailTeur , de cou- 
leur de rouge tanné. Ce qu'il y a de 
bon & d'utile dans ce fruit , eft renfer- 
mé dans une écorçe rougeâtre 5 de l'é- 
pailfeur d'un demi écu , feche , dure , 
6c picotée de petites pointes comme du 
chagrin bien fin. C'eft dans cette écor^ 
ce qu'on trouve une pâte fine , alfez 
feche, de peu de liaifon , d'un jaune 
rougeâtre , friable , d'une odeur , &: 
d'un goût aromatique , qui a de la fub- 
Itance , qui nourrit beaucoup , & qui 
lelTerre. Chaque fruit renferme trois 
noyaux de la grolTeur des amandes pe- 
lées , qui font durs , d'un rouge foncé , 
qui font remplis d'une fubftance blan- 
che , ferme comme les noifettes , à pea 
près du mèmegoLU, avec une petite 



pointe d'amertume. Les enfans man- ■■' ■" . .>« 
gent ce fruit avec plaifir. J'en ai mangé 170 1, 
quelquefois, il m'a femblé qu'il avoit 
le goût du pain d'épices , comme il en 
a la couleur. Je croi qu'on pourroic ^^3-^ ^^ 
faire à.ç.s gâteaux de cette pâte , qui fe- ftuit & 
roient bons pour le cours de ventre , & ^l^^^^^ 
qui pourroient fervir de nourriture dans 
une néceilité. 

On peut fe fervir de fes écorces , 
pour faire des tabatières , àts poires à 
poudre , & autres femblables petits meu- 
bles. J'en ai fcié , & j'en ai accommo- 
dé en différentes manières , qui étoient 
toutes fort propres. 

Cet arbre jette des grumeaux d'une comme 
gomme claire , tranfparente , dure , de ^^ ^out- 
couleur d'ambre , qui ne fe diiïout ^"* 
points dont on peut fe fervir au lieu 
d'encens , à caufe de la bonne odeur 
qu'elle rend quand on la brûle. 

Il y a beaucoup d'arbres dans les Ifles 
qui rendent de la gomme. J'ai parlé de 
quelques-uns , mais j'en ai négligé beau- 
coup, parce que je ne connoispas l'ufao-e 
auquel on pourroit les employer. Il fe- 
roit très-â-propos , que ceux que la 
Cour envoyé dans le pais pour y faire 
à^s découvertes de Botanique , au lieu 
de s'amufer à décrire des fougères &: 

R iij 



5 9o Nouveaux Vojages aux Ifles 

autres plantes ftéf lies & inutiles, don- 

Î701. naiïenc leurs foins à la recherclie des 
gommes, qui pourroient devenir le 
fond d'un bon commerce , & être d'une 
aflez grande utilité pour récompenfer 
l^s dépenfes que la Cour fait pour les 
entretenir:', & pour faire imprimer leurs 
Livres. 

Guillaume Pifon dans fon Hiftoire 
des plantes du Brefil , Livre 4. Chapi- 
tre 8. décrit le Courbari fous le nom 
de Jétaïba , qui eft le nom Brafilien : 
fa defcripcion quoique fautive, s'accor- 
de alTez a mes remarques. Il die , que 
les Portugais prennent la gomme du 
Courbaii , pour la gomme Anime. 
C'cft un procès entr'eux & les Apoti- 
caires , dans lequel je ne dois point en- 
trer. Il prétend que le parfum ou la 
fumée de cette gomme eft fpécifique 
pour guérir les douleurs de tête , & les 
parties du corps affligées de doaleurs 
froides. Il dit avoir éprouvé avec fuc- 
ch, que l'empâte de cette gomme qui 
eft chaude & feche au fécond degré eft 
excellent pour les douleurs de nerfs , à 
caufe de fa vertu chaude & aromati- 
que. Il veut que les feuilles faiïenc 
mourir les vers, étant appliquées en 
cataplâmc . & que le dedans de l'écorcc 



PrA^çoîfes de V Amérique, 3 5 i 
taclé & infu{é dans de l'eau , pris par ■■ >■ 
la bouche , dillipe les vents, &' purge 1701. 
puifTamment. Voilà bien des vertus , 
on en croira ce qu'on voudra , je ne les 
ai pas éprouvées, 6c pour l'ordinaire 
j'entre toujours en défiance contre les 
drogues aufquelles on attribue tant de 
propriétés. Qu'une drogue guérifle fpé- 
cifiquement une maladie , cela peut être, 
mais je ne puis fourtrir qu'on en fade 
une Médecine unive^felle. 

Je fis abattre une demie douzaine de 
chaque efpece de ces arbres , pour les 
befoins de notre Maifon. Mais comme 
j'aime à voir travailler mes Ouvriers 
devant moi , je crûs qu'il étoit plus à 
propos de faire porter les billes entières 
à la Maifon , que de s'amufer à les tron- 
cer , félon ks longueurs dont j'aurois 
be(oin , & les dégroffir far le lieu. Je 
dis ma penfée a un de nos Nègres , qui 
étoit prefque Charpentier. Il me ré- 
pondit, que cela étoit impofîible, par- 
ce qu'on ne pourroit pas les charger 
dans les Canots , fans rifquer de rompre 
les Canots , ni les traîner derrière , par- 
ce que ces bois ne flottent point. 

Cela étoit vtai, car ces fortes de bois 
font fi compares , qu'ils occupent un 
volume bien moindre que celui de l'eaii 

Riv 



J9i .^^"'veatix Voyages aux Mes 
— — dont ils tiennent la place n'a de pefan- 
1701. teur ce qui nécelî^Tement les emoL 
che de flotter. Mais j'eus bientôt trou- 
ve e remède i cet inconvénient, & 
voda comme je m'y pris. Je fis couper 
les b.hes tout anffi longues qu'elles le 
pou voient être , je les fis rouler au bord 
de la_mer , & ,e les accouplai deux à 
deux le plus également que ,e pus pour 
le poids, je fis enfuite attacher deux 

cordes a chaque j?iece, à des diftances 
qui repondoient i peu près à quatre 
pieds de 1 avant , & quatre pieds de 
1 arrière du Canot. J'attachai après cela 
deux rondins pat le travers du Canot , 
qui le debordoient d'environ trois pieds 
de chaque coté vis à- vis de l'Androit où 

« >, , T^°'f' "°'^"^ attachéeslux billes. 
Méthode Je fis alors mettre le Canot â flot, & 
um pour poiiiler fle chaque côté une de ces gran- 
:è;tr^ desbiHes, que je fis attacher aux traver- 
-e:,„ies 1". lans que le grand poids de ce bois 
.t'ir ^'^ ''^'l' Canot de plus de trois pou- 
lêrpuiu, <^es. Ce hit ainfi que je les fis conduire 
chez nous, & que je fis connoître à 
nos Nègres, &à bien d'autres gens, 
qui diloient que je rifqtiois de faire 
enfoncer nos Canots , que quelque pe- 
lant que foit un corps , il ne faut qu'twe 
ttcs-petue force pour le foutenir dans 



Françoifes de V Amérique, 3 5) 5 
un liquide. Ce fut flir l'expérience de ' ■' """" ■^ 
M. Pafchal, que je fis celle-ci. Il me 1701, 
femble que cec Auteur remarque dans 
fon Traité de l'Equilibre des liqueurs , 
qu'ayant pefé un jeune homme dans 
l'air, il faîloit cent fept livres pour le 
foutenir en éc|uilibre. Au lieu que le 
pefant dans l'eau où il étoit enfoncé, 
fans fe donner aucun mouvement , il 
ne falloir que vingt onces. 



CHAPITRE XVIII. 



De la PoHJfolanne des Ifles. Du Plâtre, 
Af, le Comte Dsfnots Gouverneur Gê- 
ner i^l des Ijles, Effets prodigieux du 
Soleil fur une Terraffe de plomb, 

JE ne connoilïbis point la PoulTolane 
la première fois que j'allai à la Gua- 
deloupe en i6>^6, bc je ne penfois feu- 
lement pas que le ciment pu terre rou- 
ge que l'on trouve en quelques lieux de 
cette lile, fut cette PoufTolane dont on 
fait tant de cas en Europe. J'en avois 
fait employer à quelques réparations 
que j'avois fait faire au canal de notre 
Moulin 5 ôc j'avois admiré fa bonté. 

Rv 



lyoi 



594 NoHvemx Voyages aux Ifles 
- Mais ayant-fait venir de France quel- 
. ques Livres , & entr'aurres Vitruvc 
commenté par M. Perrault, je connus 
par la defcription qu'il fait de la Pouf- 
folane d'Italie , que ce qu'on appelloit 
ciment ou terre rouge â la Guadeloupe 
etoit la véritable PoulTolane. 

C'eft une erreur de croire qu'elle ne 
fe trouve qu'à Pouiïbls auprès de Na- 
pies, il y en a par toute la Campagne 
de Rome , & en beaucoup d'autres en- 
droits où j'ai été. Peut-être que les pre- 
miers qui fe font fervis de ce ciment 
naturel, l'ont trouvé à Poufïols, & lui 
en ont donné le nom, qui s'eft enfuite 
communiqué à tout celui qu'on a dé- 
couvert dans les autres lieux. 

^ Le ciment de la Guadeloupe me re- 
vint alors dans l'efprit, & dès que j'y 
fus retourné , je l'examinai attentive- 
ment , & je fis avec foin toutes les épreu- 
ves néceifaires pour me convaincre que 
c'étoit la même chofe que la Pouflolane 
d'Italie. 

On le trouve pour l'ordinaire aux 
Ifles, par veines d'un pied & demi à 
deux pieds d'épaiffeur , après quoi on 
rencontre de la terre franche, épaiiïc 
d'environ un pied , ^ enfuite une autre 
épaiffe de ciment. Nous en avons en 



Françoifes de V Amérique, 3^5 
deux ou trois endroits de notre Habita- — ■■" - 
rion , il y en a encore auprès du Bourg 1701. 
de la BalFererre , Ôc en beaucoup d'au- pguflb^a- 
très lieux ; &; fi on vouloit fe donner la «« ffou- 
peine de chercher , on en trouvcroit [.auteur, 
beaucoup davantage. 

La première expérience que je fis , 
pour m'aiïurer de ia vérité , fut , d'en 
faire du mortier tiercé, dont je fis une 
mafie de fept d huit pouces en quarré ,, 
que je mis dans une cuve , que je fis 
remplir d'eau clouce , de manière que 
l'eau la furpaiToit de fept à huit pouces. 
Cette mafîè bien loin de fe difToudre , Expé- 
fit corps , fe fécha , & en moins de trois rJences 

P . K - Ml- pours'ai- 

rois vingt-quatre heures , elle devint sûrer de 
dure comme une pierre. Je fis la même ^^ ^^""'^^ 
chofe dans l'eau falée avec le même couvenç, 
fuccès. Enfin une troifiéme expérience 
que je fis, fut de mêler des pierres de 
différentes efpeces dans ce mortier , d'en 
faire un cube , & de mettre le tout dans 
l'eau. Elles firent un corps très- bon, 
qui fécha à merveille , & qu'on ne pou- 
voit rompre deux ou trois jours après 
qu'à force de marteau. 

Quoique ces trois expériences ne me 
lai{ïafl[ent plus lieu de douter , que ce 
ciment ne fût la véritable Pouffolane , 
je fis encore une quatrième expérience , 

R vj 



5 9^ Nouveaux Voyages aux Ifles 
'— qui flit de faire un glacis pour une poë/îe 
1701. a farine. Mais le feu ne s'accorda pas 
avec ce ciment auffi-bien que l'eau. Il 
le dégrada en peu de tems , & le rédui- 
fir en pouffiere. Cette dernière épreuve 
me convainquit 5 que notre cimenc 
amériquain étoit la véritable PoufTola- 
ne , puifqu'ii en avoit toutes les qualités, 
auiîi-bicn que la figure. 

Je donnai part de ma découverte à 
M. de Cailus Ingénieur Général de l'A- 
mérique, qui réfidoit au Fort Royal de 
la Martinique , & lui en envoyai deux 
barrils. Il me remercia fort de ma dé- 
couverte, qui pouvoit devenir très-uti- 
le dans le pais . 

J'en ai découvert une veine a(ïeî con- 
fidérable au moiiillage de la Martini- 
que , au deiTous , & un peu à coiè de la 
Batterie de S> Nicolas. La couleur étoit 
un peu plus claire , & le grain plus fin j 
poiu- tout le relie , c'étoit la même cho- 
fe. J'en ai employé une quantité confi- 
dérable , après m'être aiîuré de fa quali- 
té par les mêmes épreuves que j'avois 
employées pour connoitre celle de la 
Guadclouoe. 

Si on veut que les ouvrages conftruits 
avec de la PoulTolane falTent un corps ■ 
iolide, 6c durent iongtems , il fauc 



Tr Mçoïfe s de t Amérique, ^^y 
avoir foin de bien arrofer la maçonne- ' ■ 
rie pendant fept ou huit jours. A faute 1701* 
de cela , la chaux femble fe rallumer , Piécau- 
elle confomme la Pouffblanc , &: la^'Q^po"^ 

,1-1 les Oii- 

recluit en poudre. vi-age; de 

Le hafard m'a fait trouver du Plâtre ■P^"^'^- 
à la Guadeloupe. Ce fut dans la Falaiie, 
au bas de laquelle coule la rivière des 
Pères ou de S. Loiiis , qui nous fëparc 
d'un grand terrain appelle le Parc , qui 
eft de la fuccclîion de feu M. Hoiiel. Je 
cherchois un endroit pour faire un (Qn- 
ticr pour aller au Parc , d'où je voulois 
tirer des bois d'Acajou que j'y avoisfait 
travailler. En faitant foiiiller en quel-piâtre^ 
ques endroits auprès d'un canton de 
terre éboulée , je découvris des pierres 
de talc allez grandes. Je fis fouiller plus 
av^nt 5 & je trouvai des pierres qui me 
parurent de même efpece que celles 
qu'on tire des carrières de Montmartre 
près Paris. J'en fis cuire , & elles me 
donnèrent de très-bon Plâtre. Il y a 
une infinité de chofes dans les Ifles \ 
dont on tireroit de grandes commodi- 
tés , fi on fe donnoit la peine de les 
chercher, & de les éprouver. 

Le Père Romanet vint, de la Marti- 
niqne fur la fin du mois de Juillet , 
pour s'embarqucj fur un VailTeau qui 



39^ _ Nouveaux Voyages ïiux Ilies 
— - — devoir partir ince[ran:iment pour Fran- 
.1701. ce. Mon ancien Compagnon le Père 
Mondidier vint aiiGl pour le même 
itijet. ^ Ils m'apportèrent une Lettre du 
Supérieur Général , qui me chargeoic 
de pourvoir à leur embarquement. Je 
voulus m'accommoder avec le Capi- 
taine du VaiiTeau pour leur pafTage. Il 
me dît, qu'il fe contentoit, poutvu 
que je leur donnafïè des provifions , & 
qu'il ne demandoit rien autre chofe. 
Cela s'étoit toujours pratiqué ainfi. Je 
leur fis embarquer une Barrique de vin 
de Bordeaux , deux dames-jeannes de 
vm de Madère , foixante Poules , douze 
Coqs d'Inde, fix Moutons, fix Cabrit- 
tcs, & quatre Cochons , avec deux cens 
livres de bifcuit, des confitures, des 
fruits, & des herbages tant qu'on en 
voulut. Au bout de cinq mois , ils me 
donnèrent avis qu'on leur avoir fait 
payer cent francs chacun pour leur paf-^ 
%e , & même qu'on avoir arrêté leurs 
liardes jufqu'au payement , ^ ils m'en- 
voyèrent la quittance. 

Je crus devoir faire feiitir cette fri- 
ponnerie au Capitaine , quand il re- 
viendroit. Il arriva en ^<^zi quelque 
tems après , & ne manqua pas , félon. 
la coutume, de nous venir voir , 6c de 



Françoifes de V Amérique. 1 99 
nous offrir (es marchandifes. Je ne lui - 
dis rien fur le fujet des deux Religieux 
qu'il avoir paffez en France. Je pris de 
fes marchandifes autant que nous en 
avions bcfoin -, & quand ce vint au paye- 
ment , & qu'il m'apporta fon compte, 
je lui dis qu'il oublioit de nous crédi- 
ter des provifions que je lui avois four- 
nies à fon dernier voïage 5 dont je lui 
donnai le compte, qui fe montoità plus 
de trois cens livres. Il voulut crier \ mais 
fans faire de bruit , je le fis aiTigner , 6^ 
comme il dit par fes défenfes , que ces 
provifions avoient fervi pour le paflage 
de nos deux Religieux, je préfentai la 
quittance de deux cens livres de fes 
Bourgeois fpecifiée pour leur pafiage 
& nourriture. Il fut condamné à me 
pafTer à compte les provifions qu'il 
avoir reçues , ôc aux dépens. Je ne vou- 
lus pourtant pas joiiir de tout l'avanta- 
ge que j'avois fur lui , je lui laiffai le 
choix de me payer mes provifions , ou 
de me pafier à compte les deux cens li- 
vres portez par la quittance , il prit ce 
dernier parti , il reçût comme argent 
comptant la quittance de fes Maîtres 3 
&: nous fûmes quittes , quoiqu'un peu 
moins bons amis qu'auparavant. Cette 
petite corrcdiou fraternelle fit rire tou- 



170: 



4Ô0 Nouveaux P^oya^es aux Tjles 
^-- — te l'îfle , & apprit à ce^Capiraine , & a 
i7©i. £ç:s femblables à ne pas faite de ces for- 

M Def ^^^ ^^ ^^"^^ ^ ^^''^^^ PafTagers. 
jîo'ts ' ■' M. le Comte Defnots Chef d'Efcadre 
GjHim. des Armées du Roi , étoit arrivé depuis 
nérai,^^" peu à la Mafrinique , pour remplir la 
place de Gouverneur général des Illes , 
qui étoit vacante par le décès du Mar- 
quis d'Amblimonr. Il vint à ia Guade- 
loupe le 27 de Jiiiller. Je l'accompagnai 
dansla vifite qu'il fit avec notre Gou- 
verneur , d'une partie de l'Ille. Il ap- 
prouva ce qu'on avoit propofé de fai- 
re cinq ans auparavant , qa on avoir 
même commencé , & que la Paix avoit 
fait interrompre. Il exhorta M. Augec 
de fe mettre en état de défenfe , parce 
qu'on ne doutoit point que la Guerre 
ne fût prochaine , il lui promit tous les 
lecoursdont il auroit befoin. Il me pria 
d'avoir foin des travaux , & me promit 
d'écrire au Miniftre les fervices que j'a- 
vois déjà rendus , & ceux que je con- 
tinuerois de rendre, afin qu'il y eût 
égard. Il n'a pas été le (eul qui a écrit 
en Cour les peines que je me fuis don- 
nées , les travaux que j'ai fait faire , 6c 
les fervices que j'ai rendu à l'Ide delà 
Guadeloupe pendant plus de deux ans 
que j'y ai fervi comme Ingénieur, fan^ 



trançoifes de l'Amérique. 40 1 
jiimais avoir reçu la moindre marque -—^ — ' 
de recomioiffance , du moins jufqu'à 17^^' 
rimpreirion de ces iMemoires. M. Def- 
norsnous fit Tl^nneur de nous venir 
voir , & de dîner chez nous. Comme je 
lui dis 5 que je n'attendois que le re.tour 
du Pcre Imbert pour m'en aller à la 
Martinique , faire travailler à la cou- 
verture de plomb de notre nouveau Bâ- 
timent 5 il remit à ce tems-là à examiner 
le Men^oire que j'avois dreiTé des cho- 
{qs qui nous étoient neceiTaires pour 
mettre llfle en état de dé fenfe ,, qu'il 
nous promit de nous faire fournir abon- 
damment. 

Le Père Imbert revint de la Martini- 
que le 10. Août, il amena avec lui un 
Religieux Flamand appelle Grégoire 
BoulTemaer, dont j'aurai ôccafîon de 
parler. Je lui rendis compte de l'étac 
de la Maifon , & je me difpofai à pro- 
fiter de la première occafion quifepre- 
fcnteroit , pour pa^er à la Martinique , 
où mon bon ami le Père Giraudet , qui 
venoic d'y être établi Supérieur , me 
preifoit de me rendre , pour donner la 
dernière main au Convent que j'avois 
fait commencer quelques années aupa- 
ravant. 

Je partis de la Guadeloupe le Lundi 



:ioLi 



401 N'omemx Voyages aux IJles 
15- Août fur le foir, & j'arrivai le len- 
demain fur les neuf heures du foir au 
mouillage de la Martinique. 

Le Père CabafTon «être Supérieur 
gênerai s etoit mis en tête de couvrir la 
p ate-forme de notte bâtiment avec des 
plaques de plomb, pofées fimplement 
ur des madriers d'Acajou , au lieu de 
la carreler comme il avoir été refola 
à abord. Je m'étois oppofé de toutes 
mes forces a certe rcfolution feulement 
par la raifonque les chambres feroient 
inhabitables à caufe de la grande cha- 
leur que ce plomb y cntretiendroitpen- 
dant le jour & k nuit , quand il aifroit 
ete une fois échauffé par le Soleil , fans 
prévoir les autres inccMiveniens que je 
découvris depuis. Mais on avoir palîc 
pardeffiis mes raifons , & on étoit con- 
venu avec un Marchand du Fort Saint 
Pierre , riommé Banchereau , pour nous 
fournir des tables de plomb à raifon de 
vingt-cinq livres le cent, & des ma- 
driers d Acajou de trois pouces à feize 

A f K^^ '''"^""- "^«fe ^épcnfe exce- 
doit de beaucoup celle de tout le Bâti- 
ment & m'obligea de propofer à nos 
1 ères de le couvrir en Manfarde , & de 
leur offrir de la faire pour la moitié de 
ce que le plomb & les madriers de- 




Tr dnçoife s àeT Amérique, 405 
voient coûter. Je n'en pus venit à bout. - 
Ce fut donc pour cette belle couverture 1 
qu'on m'obligea de venir de la Guade- 
loupe. 

Je ne manqnai pas dès le lendemain 
de mon arrivée d'aller au Fort Royal 
avec le PereGiraudet, pourfaluerM- 
le Général. Il avoir une confidéradon 
toute particulière pour le mérite de ce 
Religieux. Nous en fumes reçus avec 
tout l'agrément poilible. Je lui préfen- 
tai le Mémoire de ce qui étoit nécef- 
faire pour le Fort , & les Batteries de \z 
Guadeloupe -, il le lût , hc me promit 
qu'avant mon départ , il le feroit rem- 
plir entièrement. Sa promede fut ce- 
pendant fans effet, parce que peu de 
jours après , il fut attaqué du mai de 
Siam , qui l'emporta le quatrième jour, 
au grand regret de tous les gens de bien , 
qui efpcroient beaucoup de fa bonne 
conduite , de fa fermeté , de fa fageife , 
de fon zèle , de fa Religion , &: de fa 
droiture. 

Il y avoit environ trois ans , que nos 
Pères avoient acheté une maifon, &: 
un petit terrain à côté de celui que nous 
avions au moiiillage , afin de profiter 
d'une fource d'eau qui y étoit. Cette 
maifon avoit appartenu à M. de Chara- 



4H _ I^ouveaux Voyages aux ïfies 
" bly a-devant Gouverneur de la Marti. 

170U mque. Ils furent trompez dans cet 
achat : cat il fe trouva que ce terrain 
n etoit pas jomt au nôtre , & qu'il v 
avoit une langue de terre entre les 
nl"V- " %"fenous ne pouvions 
pas faire paffer la fontaine, que notis 
prétendions faire venir chez nous , fans 
dédommager le Propriétaire de ce ter- 
ïain, & comme ce dédommaeement 
auroit ete plus confiderable que l'uti- 
lite que nous en aurions pu tirer, je 
confeillai à nos Pères d'acheter tout 
le terrain, ce qu'ils firent, & ainfi no- 
- "e place fe trouva de deux cens pas 
de large , au lieu de cent qu'elle avoit 
avant cette acquifition. Je fis travail- 
1er enfuite ï ramalTer l'eau de cette 
lourcc , avec quelques autres petits ra- 
meaux que le fieur Braguez notre voi- 
im nous donna , dont je fis près d'un 

pouce &demi d'eau, que je conduifis 
chez nous avec des tuyaux de plomb. 

Ces fources , & toutes celles qu'on 
trouve dans le voifinage, viennent d'un 
morne tres-élcvé , au pied duquel eft le 
terrain ou le Bourg eft firué. Ce ne font 
que des eaux de pluïes, comme toutes 
les autres fontaines, qui filtrent lente- 
ment au travers des pores de la terre. Il 



FranÇQÏfes de V Amérique. 40 5 
faut que celle que je fis conduire chez 1 ^ 
nous 5 paffe par quelque minière, car lypi, 
elle a une petite pointe de Tel ou d'amer- 
tume , qu'on ne fent point quand on y 
eft accoutumé, mais qui fe fait d'abord 
connoître à ceux qui en ufent toute pure 
les premiers jours. 

Je ne fus point du tout content de la 
manière dont on avoir conduit le Bâti- 
ment en mon abfence, malgré les Devis 
& les Mémoires que j'avois laifTé. On 
àvoit efpacé les poutres d'une manière à 
faire manquer tous les planchers, Je fus 
obligé de faire tout changer^ après quoi 
je travaillai à la couverture. Je fis em- 
bonneter les madriers avec des languet- 
tes poftiches du même bois, &; après 
qu'ils eurent été fortement cloiiez fur les 
folivaux 5 je les fis couvrir avec des pla- 
ques de plomb que l'on avoit achetées Couver- 

pour cet effet. Il n'y en avoir pas la moi- ^""^^ t^ 
r. , / , r ^ plomb. 

île en place , que je m apperçus que le 
5olcil pendant fa grande chaleur attiroit 
le plomb 5 & faifoit crever la foudure , 
quoique les tables chevauchaiTent l'une 
fur l'autre en replis , & qu'elles fuflenc 
parfaitement bien fondées. Je crus re- 
médier à cet inconvénient, en faifant 
çloiier les tables avec les madriers de fix 
en fix pouces , tout le long des coutu- 



l ] 



tJ 



40(3 Nouveaux Voyages aux IJles 

f^ res , & je fis continuer de cette manière 

1701^ le refte de la plate-forme. Cela réiiffit 

pendant la faifon de pluies s mais dès 

qu'elle fut finie , il arriva encore pis. 

On m'écrivit à la Guadeloupe où j'étois 

retourne, que le Soleil attiroit le plomb 

sf« comme il faifoit au commencement, 6c 

gfeiix du ^"e ne pouvant rompre la loudure,ni le- 

soîeii fut parer les taWes les unes des autres, parce 

une ter^ , ,, , . i •• / ^i i 

raffe de ^^^ elles ctoicnt trop bien clouées , il les 
fiomb, fendoit dans leur milieu dans route leur 
longueur. J'eus d'abord de la peine à 
croire un efïet Ci prodigieux j mais com- 
me c'étoit un fait, j'en cherchai la rai- 
fon , & je crus que cela venoit des ma- 
driers d'acajou,qui étoient fous le plomb 
parce que ce bois étant afiez tendre , fe 
remplifloit aifément d'humidité pen- 
dant la nuit, ce qu'il ne pouvoit faire 
fans fe gonfler , & faire en même tems 
élever le plomb qui étoit deflTus s après 
quoi le Soleil venant à darder fcs raïons 
confommoit l'humidité , & le bois di- 
minué de volume ne pouvoit plus foû- 
tenir le plomb qui fe cafioit , en rctom- 
bantpar fa propre pefanteur dans la pla- 
ce où il étoit auparavant. Cependant 
cette raifon ne m'a jamais paru convain- 
quante, &j'ai vu le même effet à Paris, 
fur une çlate- forme de plomb,bicn plus 



Trançoifes de V Amérique, 407 
petite qae la nôtre, où le plomb pofé ^ 
lui" un plancher de maçonnerie ne laif- lyoi, 
foit pas de fe crevafTer par l'ardeur du 
Soleil. Je lailTe ce fait à examiner a des 
gens plus habiles , & à en trouver la rai- 
Ion 5 s'ils le peuvent. 



CHAPITRE XIX. 



I)es arbres af fêliez, Balatas(fr Pain d'E^ 
pices ^ & de la manière de fiier h 
Gommier* 

JE partis de la Martinique le 2.1. No- 
vembre 5 & j'arrivai à la Guadelou- 
pe le 2. 5 . On m'y attendoit depuis queU 
ques jours, mais j avois été obligé de re- 
tarder mon départ, pour affifter au Ser- 
vice folemnel que nos Pères firent dans 
notre Eglife duMoiiillage, pour le re- 
pos de Tame de Monfieur, RiEre unique 
du Roi. 

Dès qu'on eût appris la mort de ce 
Prince , tous les Ordres Religieux s'é-^ 
forcèrent de marquer la vénération 
qu'ils avoient pour fa mémoire , en fai- 
fant pour lui dans toutes les Eglifes des 
Services folemnels. Surquoije dois ren ^^ 



IJQÏ 



M 



40 S Nouveaux Vojages aux Ifles 

dre cette JLiftice aux Religieux de moli 

Ordre , qu'ils fe diftinguerent de tous 

les autres , par la magnificence & le 

bon goût , qui parurent dans la Tenture, 

les Ornemens & le Maufolée , qui étoic 

élevée au milieu de leur Eglife. Le Pe- 

Service Tc Giraudet Supérieur de la Million de 

Jonfieur ^^ Martinique , prononça l'Oraifon Fa- 

Frere du ncbre , & s'acquit beaucoup de gloire 

^^y- dans cette adion. 

Comme on a imprimé à Paris une 
Relation de cette cérémonie , & un Ex- 
trait du Difcours , je croi pouvoir me 
difpenfer d'en dire davantage. 

Je trouvai en arrivant à la Guadelou- 
pe, que notre Supérieur avoir changé de 
ientmient enmon abfence, ^ qu'au lieu 
d'un Bâtiment de maçonnerie que nous 
étions convenu de faire , il avoir réfolu 
de ne le faire que de bois. Quoique ce 
nouveau projet ne me plût point du tout 
je ne m'y oppofai qu'autant que la bien- 
féance le p|u voit permettre -, ainfi je me 
/ mis à faire abattre des arbres. J'ai re- 
marqué dans plulieurs endroits de ces 
Mémoires que ceux des Ifles étoient 
ies plus beaux du monde , en voici une 
preuve fuffifante pour convaincre les 
incrédules. Je tirai d'un feul Balatas 
vingt-deux poutres de trente-fix pieds 

de 




Françoîfes de V ^men^ue, 40^ 
âe long , fur quatorze & feize pouces 
en quarré , avec quantité de cartelage 
de quatre & cinq pouces fur différen- 
tes longueurs. Je faifois travailler juf-* 
qu'à dix fcics à la fois, avec un bon 
nombre de Nègres , pour abbattre \^% 
arbres , les équarrir , & mettre à profit 
les reftes des tEoncs & des branches^ <Sc 
je çoulïai tellement ce travail , qu'au 
mois de Janvier 1702. j'avois tout le 
bois néceffàire pour un Bâtiment de 
cent pieds de long fur trente-fîx pieds de 
large , avec deux pavillons de quarante- 
quatre pieds en quarré. J'avois telle- 
ment ménagé mon monde & mon tems, 
que j'avois du bois à brûler pour toute 
notre levée de Sucre, du Manioc en 
terre pour deux ans , 6c àz^ Cannes en 
-quantité. 

Cependant la proximité de la Guerre 
fit que j'empêcliai adroitement qu'on 
ne commençât ce nouveau bâtiment , 
non feulement à caufe que fi la Guade- 
loupe étoit attaquée , il ne manqueroit 
pas d'être brûlé , mais encore parce que 
le lieu où le Supérieur le vouloir pla- 
cer , ne nous convenoit point du tout , 
& j'étois bien aife que Ton attendît le 
retour du Supérieur Général pour en 
décider. 



IJOli 



'^ 



410 N'oHveaux Vojages aux IJÎes 
■ ^" ' Cependant le fleur du Clerc Major 

1701. de Léogane à S. Domingiie , pafiTant à 
la Guadeloupe , nous ofirit fix mille 
écus de ce bois , fur lequel il précendoit 
en gagner encore autant en le portant 
à S. Domingue : je croi même qu'il eii 
eût donné' davantage , fi notre Supé- 
rieur eût eu envie de vendre. Je fis hu- 
mainement tout ce que je pus pour l'y 
engager , en lui repréfentant qu'en 
moins de deux mois j'en aurois fait d'au- 
tre en même quantité : je ne pus en ve- 
nir à bout 5 le Supérieur ôc les Reli- 
gieux s'obftinerent à ne pas vendre , Se 
ils "eurent tout iajec de s'en repentir 
quelques mois après , puifque les An- 
glois ayant attaqué l'Ifle , &c s'étant em* 
parés de notre Quartier , ils en empor- 
tèrent ce qu'ils jugèrent à propos , ôc 
brûlèrent le refte. 

LeBalâtas eft une des quatres efpeces 
de bois rouges que l'on trouve dans nos 
Balatas,Ifles. Il vient fort droit, ôc ne fe four- 
^gfjjjp *che gueres qu'à quarante pieds de tige , 
çion. ÔC fouvent davantage. Il vient mieux 
dans les terres maigres ôc pierreufcs , 
comme font les bords descôtieres , que 
dans les terres fortes ôc gralTes. Son 
écorce eft brune , peu épaiflé , toute ha- 
chée 3 ôc aifcz peu adhérente : le cœur 




FrdHÇoifis de r Amérique, 411 
^ l'aubier ne fe diftinguent prefque pas — — . 
l'un de l'autre : ils font également durs , 1 70 1. 
bons , meilleurs à couvert que dans ter- 
re , d'un rouge fombre qui fe décharge 
beaucoup en féchant. Il a les fibres lon- 
gues , fines , peu mêlées , mais extrême- 
ment ferrées. Quoique ce bois paroiffc 
fec , il ne lailïe pas d'avoir une fevc 
ondlueufe & amcre qui nourrit {qs par- 
ties, & les conferve contre les vers. 
Sa feuille eft ovale avec une petite poin- 
te : elle eft médiocrement grande , aflez 
forte : elle fe feche aifémcnt : elle vient 
couplée & en affez grande quantité. 
Cet arbre porte des panaches de petites 
fleurs rougeatres , aufquelles fuccedent 
des fruits de la giolîeur , figure & cou- 
leur des merifes , dont les Perroquets èc 
les Grives , les Ramiers & autres oifeaux 
font fort friands. Ce bois fe débite bien, 
il eft pourtant meilleur en Charpente 
qu'en Menuiferie. On en fait des tables , 
àts rouleaux , des arbres & des dents 
pour les Moulins. Il eft roide , fans - 
nœuds , il ne s'éclate point , & il eft ca- 
pable de foûrenir un très- grand poids. 

Les Pères Carmes a voient fait venir c^a^pea ^ 
de France deux Charpentiers engac^és , tiers des 
pour leur faire un Moulin , une Sifcre- ^^' ^^'^ 
ïie & une Purgerie, dont ils avoient un 

S ij 



mes. 




t/O^' 



4 î a Nouveaux Voyages aux IJles 
cxcrême befoin. Tous leurs bâtimens fc 
rcflfentoicnt de la vieille(Te de leur Or- 
dre 5 6c tomboient en pièces -, & comme 
ils n'étoient pas mieux fournis d'arbres 
pour bâtir que de titres pour juftificr 
leur Origine & leur Succeflion Prophé- 
tique y ils eurent recours à nous , & 
nous demandèrent quelques arbres , 
que nous leur accordâmes avec plaifir : 
I je me chargeai même de veiller fur leurs 
Ouvriers , que je fis pour cela travailler 
auprès des miens , afin de voir plus aifé- 
^rient le travail des uns ^ àts autres. Je 
trouvai ces deux Ouvriers fort imperti- 
nens. Ils travailloient peu , juroienc 
beaucoup , n'étoient jamais contens, 6c 
pour furcroît de mal , je découvris qu'ils 
çommençoient à s'approcher un peu 
'^offce. trop près denosNégreiTes. J'en parlai 
tîonfra- a Icurs Maîcrcs > & de concert nous en 
«ud''Au- parlâmes au Gouverneur -, & fur la per- 
teur leur mifiion qu'il me donna , je les envoyai 
porter quelques planches à la Fortereiîè , 
ou on les retint , & on les mit dans lui 
cachot les fers aux pieds & aux mains , 
où ils firent pénitence au pain &: a l'eau 
pendant quelques jours. Ils firent les 
mauvais au commencement, peu a peu 
ilss'appaifercnt,& enfin ils firent de- 
mander pardon à Ic^irs Maîtres, §ç aie 



Fra^çoifes de V Amérique. 41 1 
Ipromirent de faire des merveilles. On * 

Its^t fortir j mais pour achever de les lyol» 
dompter , je défendis à nos Nègres de 
leur tirer les chiques 5, de forte qu'en 
moins de trois femaines ils en furent 
garnis à ne pouvoir fe foûtenir. Ce 
dernier accident acheva de les humilier* 
Ils fe mirent tout-à-fait à leur devoir i> 
àc auflitôt je leur fis donner tous les fe- 
cours néceflaires , &: je les traitai à pro* 
portion des bonnes manières que je leut 
voyois prendre. 

Je fçûs qu'ils^ avoient travaillé en 
France à refendre du Sapin , & comme 
la différence de cet arbre au Gommier 
ne me parut pas fort grande , je leur en 
fis fcier premièrement des pièces d'un 
pied de large , & enfuite de plus gran- 
des. Ils trouvèrent ce bois plus difficile 
que le Sapin , parce que le Sapin qu'ils 
avoient travaillé , étoit fec , la fcie y 
pafToit facilement , au lieu que le Gom- Manîôri 
mier étant vcrd , fa gomme engageoit tic fckr le 
les (îents de la fcie. Je leur fis remé- ^^^^^^' 
dier à cet inconvénient, en faifant don- 
ner plus de voye à la fcie , & en faifant 
affûter les dents de tous côtés. Par ce 
moyen je fis débiter le Gommier que 
l'on laifToit pourrir auparavant , lorf- 
qu'on ne l'employoît pas à faire des 

S iij 



# 



4 î 4 Nouveaux Voyages auxlfles 

^ Canots ; & comme c'eft un très-boi? 

1701. bois, je le fis employer en toutes rotte& 
d OLiyragcs tant de planches que cartc- 
lagc. Ayant été obligé dans la fuite de 
faux faire grand nombre de madriers 
pour les plates formes des Batteries, 5c 
pour des flafques d'aifuts , je fis mettre 
en œuvre une quantité confîdérable de 
ces arbres malgré les murmures de nos 
Ouvriers parefTeux qui n'étoienc pas 
accoutumés a les feier. 
Mankre Ce bois eft de couleur de chair clai- 
fervTîa f ' i^^'^oi ^'^^oir dit ci-devant. Quand 
couleur ics ouvragcs aufquels on les deftine > 
«i« bois^^^éritent qu'on lui conferve cette cou- 
leur 5 & qu'on rempêche de fe déchar- 
ger 5 il n'y a qu'à prendre des copeaux 
du même ijois , & les faire bouillir 
dans de l'eau avec un peu de Lianne à 
fang , ou quelques fleurs de Rocou ou 
du Rgcou même en petite quantité^ 
& en humedret le bois deux ou trois 
fois, &: lorfqu'il eft prefque fec, le 
frotter avec les copeaux, ^ quand il 
Teil tout- à-fait, avec un morceau de 
cuir ou un peu de cire. Il conferve 
alors une couleur de chair vive , luifan- 
re & très-agréable. Au lieu d'eau on 
peut fc fcrvir d'huiîe de F aima, Chri^ 
Ji bouillie avec de la Litarge avant d'y 



■ PrdHÇoife s de t Amérique. 4Ï5 

tliêttre les copeaux , ou la Liane à fang , -* 

ou le Rocou. La couleur cft encore plus i yo.i» 
vive & moins fujette à fe décharger j &: 
l'huile dont les pores du bois font im- 
bibés , fait qu'il réfifte plus aifément 
&: plus long- temps a l'air & à l'humi- 
dité. 

On peut fe fervir de la même métho- 
de pour toutes fortes de bois, obfervant 
quand on le peut faire , de joindre aux 
copeaux quelque Lianne , racine , ou 
couleur qui en approche , ce qui n'eO: 
pas difficile à trouver , ou quand oa 
n'en a point , une plus grande quantité 
de copeaux , imbiber le bois plus de 
fois 3 <Sc le frotter avec plus de foin. 

Le fuccès que j'avois eu dans le tra- ArB^e 
vail du Gommier me fit efpérer que je f,^?'^!,',!. 
reumrois auhi bien a hure débiter un pices, 
autre qu'on appelle Pain d'Epices , que 
fa dureté avoit confervé contre toutes 
fortes d'attaques. Je ne fçai d'où ce nom 
lui eft venu, car , excepté la couleur y 
il n'a rien qui ait du rapport avec le 
Pain d'Epices. 

Il croît ordinairement fur le bord 
des Fdaifes , & dans des lieux élevés , 
arides & pierreux. Il vient très- grand. 
J'en ai trouvé un qui avoit plus de qua- 
tre pieds de diamètre , & près de qua- 

S iv 



i7©i' 



4 1 C Nouveaux Voyages aux IJles 
rante pieds de tige ; fa kïnW^ eft préf- 
que femblabie au Poirier d'Europe : Ton 
éeorce eft brune & affez épaifTe contre 
l'ordinaire de tous les bois durs ; ^'Xo^ eft 
adhérente, tailladée & marquetée de 
petits points rouges & blancs. L'aubier 
ne diffère prefque en rien du cœur qui 
eft d'un jaune rougeâtre , avec quelques 
filets d'un rouge plus vif: il eft extraor- 
dinairement compad & ferré , & par 
conféquenc pefant: {t% fibres fort dé- 
liées font mêlées les unes dans les autres> 
ce qui le rend coriace , roide , & ca- 
pable de fupporter les plus grands far- 
deaux. 

Le premier que je fis abbatre, por-^ 
toit environ deux pieds & demi de 
diamètre. Nous étions alors dans la fai' 
fon de la fève , ce qui me faifoit efpé- 
rer que nous en aurions meilleur mar- 
ché , parce que tous les arbres ont bien 
Dureté moins de dureté dans cette faifon que 

font plus ouverts , & leurs parties plus 
éloignées , pour aiofi dire , les, unes dès 
autres ; cependant il fe defFendit fi bien , 
qu'après avoir rompu huit ou dix ha- 
ches fans pouvoir prefque l'entamer , 
j'érois prêt de le faire abandonner lorf- 
qu'il fe prcfeuta un Machoquet ou Taii- 



Trânçoifes de l'Amérique, 417 

îandier , demeurant au Bourg du Baillif , ^ 

nommé Loriau , qui m'ofFric de me fai- lyoï. 
re des haches d'une fi bonne trempe, 
qu'elles couperoient toutes fortes de 
bois. lien vouloit trois écus de la pièce, 
& les donnoit à l'épreuve pendant quin- 
ze jours. Il m'en fit une douzaine , qui 
réfifterent en coupant les arbres appelles 
tendre à caillou , & les Fer-blancs , qui 
paflent pour les plus durs j mais quand 
ce vint au Pain d'Epices , elles fe rompi- 
rent comme les autres. Cela étonna 
étrangement mon Ouvrier. Il vint fur 
le lieu 5 & rompit lui-même deux de fes 
meilleures haches. Il s'en retourna chez 
lui , étudia fon métier , & trouva enfin ^ 
le point de la trempe -qu'il falloit , & 
me fournit le nombre de haches donc 
nous étions convenus *, mais il ne voulut 
jamais montrer fon fecret au Nègre" 
Taillar#ier , que nous avions dans la 
niaifon , quelques promelîes que je lui 
fifTe 5 & quelque argent que je lui of- 
friffe. 

C'eft un ménagement de tems très- 
confidérable , quand on a de grands ab- 
batis à faire , d'avoir toujours un nom- 
bre de haches emmanchées , 6c toutes 
prêtes , pour fournir aux Nègres qui ^''écaa- 
rompent les leurs dans le travail. liscp'iifaaî 

Sv 



^ 4ï ^ Nouveaux Voyages mx IJÎes 

— - perdent un tems infini à faire des man- 
Î701, ches, ou affiler leurs haches , & c'eft le 
avoir tems , qui çÇt la chofe la plus précicufe 
quand on iur tout aux IHes. J'aimois mieux don- 
abbatds Ker quelque argent aux Nègres , que je 
^'^ois, connoilFois les plus adroits'', afin quib 
fiifent des manches de haches aux heu- 
res qu'ils peuvent travailler pour eux y 
& ie Commandeur avoir fom de.fairc 
porter une douzaine de haches de re- 
change iiir le lieu du travail , pour en 
fournir à ceux qui vcnoient à en avoir 
befoin. 

^ Pour revenir au Pain d'Epices , ;*eiï 
fis débiter en planches, quiétoient d'u- 
ne grande beauté : j'en fis tourner , & 
il réiiffir parfaitement bien j il prenoit 
prefque de lui m.ême un poli , & un- 
éclat merveilleux. On peut bien ju^er 
parce que je viens de dire, qu'il ^cft 
très-difficile i fcier , qu'il éch«iife les. 
icies dune manière extraordinaire, &: 
Manière qu'il \qs décïempc facilement. Le remè- 
de à cela eft d'avoir deux fcies d'une 

égale épai(reur,aifutées bien également, 
& les changer de quart d'heure en quart 
d'heure i afin de les laiifer repofer , & 
rafraîchir , après les avoir frorées avec 
dufuif. Quelques Habirans prétendent 
que ce bois ned boa qu'a couvert, 6c 



de le 

i'cier. 



Françoîfes ds V Amérique» 419 
qa*îl ne dure gucres dès qu'il efl: expoié * 
aux injures de l'air. Je n'ai pas eu le 
tems de faire cette expérience , mais j'ai 
fi fouvent entendu dire la même cliofe 
de quelques autres bois, quoique j'aye 
expérimenté le contraire , que je ne 
croi pas , que celui-ci ait ce défaur. 

Le Procès que les Communautés Rc- 
lis:ieures de la Guadeloupe avoient h 
Paris avec les héritiers de M. Hmlelin.^ 
au fujet de la Donation qu'il leur avoit 
faite 5 ayant été terminé par un accom- 
modement , nous en reçûmes les noa- 
•vellcs fur la fin du mois de Janvier 
1701. avec les pièces nécelTaires, pour 
nous mettre en polTefiîon des biens qui 
nous avoient été légués. Mais comme 
no» intérêts étoient différens, puifque' 
les Religieux de la Charité dévoient 
avoir la moitié de ce bien , avec le choix- 
des lots 5 quand le partage feroit fait , 
nous nous afiemblâmes , & je fus choifi ^ 
H: établi Procureur des quatre Commu- 
nautés 5 qui avoient la moitié de la fiic- 
ceffion à partager entr'elles , c'cft-à- 
dire , des Jéfuites , des Carmes , de^^ 
Capucins , & de nos Pères. Les Supé-- 
rieurs Généraux des quatre Commu- 
nautés figncrent la Procuration qui me' 
fut donnée ? 6c voulurent bien s'en rap-- 



i-jou 



4^0 Nouveaux Voyages aux Ifles 
— — porter à ce que je ferois, pour rermineï 
ûjoi» cette affaire , & faire le partage tant 
avec les Religieux de la Charité qu'en- 
tre nous autres. Le Pcre Holley Supé- 
lieur de la Maifon des Jéfuitcs étoit bien 
plus propre que moi pour cette com- 
inilîion, ôc avoit plus le tems de la 
remplir; cependant ce fut lui princi- 
palement qui engagea les autres à me 
choidr, ce que je remarque exprès ici , 
quoique peu important au Public , pour 
faire connoître à tout le monde , l'u- 
Jiion & la bonne intelligence , qui fe 
trouvent entre les Millionnaires de l'A- 
mérique. Plût à pieu que cela fut de 
même dans les autres parties du monde > 
& que la diverfiré des fentimens , & 
peut-être les intérêts oppofés n'ytfui- 
naflent pas l'oeuvre de Dieu. 



^^è 




JPrOfjçoifes de tAmeri^ ue. . 42 1 



170Z, 



CHAPITRE XX. 

Ahus qui fe commettaient dans les tra-- 
vaux -publics, Afeffe de Requiem , 
chantée d'une manière extraordinai- 
re. Partage de la fuccejfion de Af^ 
Hmfelm» 

NOus avions commencé à travailler 
à la réparation à^s retranchemens 
qu'on avoic faits pendant la Guerre 
précédente 5 auiïi-tot que je fus revena 
de la Martinique. Mais M. le Gouver- 
neur ayant eu quelques avis , que les 
Anglois attaqueroient fans faute la Gua- 
deloupe 5 penfa férieufement à faire 
travailler à ceux que nous avions pro- 
jettes dans la tournée que je fis avec lui 
en i6cf6, ôc l'année dernière avec M. 
le Comte Defnots Gouverneur Géné- 
ral. Car pour les projets du Chevalier 
Reynau , il n'en étoit plus queftion j le 
tems manquoit , 8c il n'y avoit pas uïl 
fol de fond pour les entreprendre. 

Tous les travaux Publics, foit pouc 
l'ouverture & entretien des grands che- 
mins, foit pour les Fortifications > fc 



;,i 41 



L 



gesdes 
Reli- 
gieux. 



4 1 2. NouUeau:^ Voyages aux Iftes 

** font par corvées. Perionne n'en devrolc 

1702. erre exempt, puifqu'ils fe font pour le 
bien commun , & pour la confer vaciony 
& la défenfe du païs. Cependant les 
Religieux s'en prétendent exemts , & 
le font en effet , par une claufe exprelTe 
è.t^ Lettres de leurs établiiTemens , par 
laquelle le Roi ou les Seigneurs des Ifles, 
qui les y ont appelles , les déclarent 
î'rmie. exemts eux , leurs Domeftiques , &: 
leurs biclaves de toutes Corvées, Guet 
& Garde , & Charges publiques. Mef- 
fieurs Hoiiel & de Boilferet, dont les 
Ancêtres avoient été Seigneurs & Pro- 
priétaires de riiîe , précendoient la 
même cbofe , & leurs prétentions don- 
noient occafion à quelques autres per« 
fonnes de refufer de fefoûmettre a ces 
Charges publiques. 

M. le Gouverneur parla aux uns & 
aux autres , & il eut lieu d'être content 
des Religieux, qui fans fe mêler avec 
les autres Habitans entreprirent Ats tra- 
vaux coniidérables , & s'en acquittèrent 
de bonne grâce , & promtement. Il n'y 
Alt que ces deux Meilleurs qui tinrent 
oon , 6c qui ne voulurent point du tout 
contribuer à la défenfe commune , quoi- 
qu'ils y fulTent bien plus obligés qu'une 
infinité d'autres , par ks grands biens , 



W Y M^oife s âeT Amérique, 42^ 
^ les vaftes terres qu'ils poiïedoient — ^ 
dans le pais, 1702?* 

J'avois remarqué un abus très-confi- 
dérable dans ces Corvées dès le tems 
que je fis travailler en \G()G* ôc je le 
remarquai encore dans les premiers; 
travaux que nous entreprîmes. C'étoit 
que les Officiers des Quartiers s'exemp- 
toient d'y envoyer leurs Nègres , favo- 
rifoient leurs parens Se amis , 6c rejet- ;^g„^ 
toient toute la charge fur les pauvres ^^n^'^s^^ 

• / • 1 1 *" k '••rr travaux 

qui etoient les plus obeillans , parce je cor» 
qu'ils ne pouvoient imiter ceux qui vécs». 
av oient de l'autorité. 

Un autre défordre que je remarquât 
dans ces travaux étoit , que les Maîtres^ 
ne donnoient point de vivres à leurs^ 
Efclaves en les y envoyant i ce qui leur 
étoit un pré'exte pour les quitter , afin? 
d'en aller chercher. Se pour ne reve- 
nir que fort tard , Se fouvent point dm 
tout. 

Le troifiéme défordre étoit que les 
travaux fe trou voient fouvent mal faits > 
parce que je ne pouvois pas être tou- 
jours par tour, Se en même tems, Se 
puis on ne fçavoit à qui s'en prendre 
de ces mal-façons. Et quand j'étois 
obligé de faire abattre ce qui étoit 
mal fait, c'étoient des murmures S^,^ 



xyoz, 



414 î<foHvemxVopgeuux rues 
des plaintes, qui ne finiffoient point: 
i^ n^ faire ces remarques à M. Au- 
gcr , lien convint s mais il me dit, qu'il 
eroir plus facile de voir ct^ chofes , que 
dy remédier. Je lui répondis que Iç 
Kemedes ^^^^ede étoit plus facile qu'il ne pen- 
à^ces a- loit , qu'il n'y avoit qu'à confidérer les 
travaux qui étoient à faire , les tracer , 
les toifer, &: en faire la répartition , 
premièrement par Compagnie , & en- 
luite par le nombre àts Nègres , qui fe 
îrouvoient dans l'étendue^ de chaque 
Compagnie. Par ce moyen les travaux 
leroient diftribués avec égalité, cha- 
cun fçauroit ce qu'il auroit à faire , & 
i exécuteroit avec tout le foin & la di- 
ligence poffible, afin d'en être plutôt 
quitte , & de n'être pas obligé à recom- 
mencer. Il goûta mon avis, & réfoluc 
de le fuivre , pourvu que je me char- 
gcâfîe de faire cette répartition , & de 
iouffrir une partie à^% murmures qu'elle 
cxcicoit. Il me fit délivrer par le Rece- 
veur du Domaine un état àzs Compa- 
gnies ( car tous les Habitans des Ifles 
fervent fous les Capitaines de Milices 
de leurs Quartiers) & dans chaque Com- 
pagnie on a un état à^s Nègres qui 
payent le droit de Capitation, & qui 
par conféquent peuvent travailler. 



Traftçoifes de TAmeriéjue, 425 
Nous examinâmes en gros les travaux — — • 
qu'on avoit réfolu dcjfaire , afin de voir lyoi» 
à quelles Compagnies il feroit plus à 
propos de les diftribuer , & ce que 
pourroient faire pour le bieri commun 
celles qui croient trop éloignées > com- 
me celle du Grand & du Petit Cul de 
Sac, & de la pointe Noire. On obli- 
gea celles-là à fournir des pailifïades , & 
autres bois qu'elles ont fur leur tcrraia , 
& dont nous avions befoin. Après cela 
je traçai les travaux , ôc je les fis toifer ^ 
& ayant divifé le nombre des toifes par 
le nombre des Nègres des Compagnies 
qui dévoient travailler , je voyois com- 
bien il revenoit de toifes ou de pieds 
par tête de Nègres j & comme le tra- 
vail pouvoir être plus ou moins facile 
félon les endroits où il fe trouvoit , je 
proportionnels toutes ces chofes le plus 
équitablement qa'il m'écoit poflible. Je 
faifois ma lifte , que je donnois au Gou- 
verneur 5 qui me la rendoit après l'a- 
voir fignée -, & quand les Maîtres ou 
leurs Commandeurs croient arrivés avec 
leurs Nègres , on leur montroit les bor- 
nes de leur travail , la manière dont il 
devoir être fait , & on les avertilToit , 
que s'il y avoit des mal- façons, on le 
leur feroit recommencer. Cette méthot 



4^^ Nouveaux Voyages aux Tflês 
•— de nous exemtoit de penfer au nomÊré 
%7^i. des Nègres que les Habitans devoienf 
employer, pour faire leurs tâches , ni 
a.leijrs vivres , & les Maîtres étoicnc in- 
rereilcs a faire promtement , & bien . 
ce qui leur étoit ordonné. 

Ceux qui étoient accoutumés a s'é^ 
xemter d^s travaux Publics , crièrent 
bien fort contre moi , qui étois l'Au- 
teur de ce nouveau rcglemenc, & ib 
ne gagnèrent autre cliofe, que de voir 
quelquefois augmenter la dofc de leur 
tache V mais ceux qui avoicnt porté juf- 
qu alors le poids du jour, & de la cha- 
leur trouvèrent ce règlement <rès- 
equitabîe, & m'en remercièrent. 
.Travaux Ce fut aiafi que je fis faire tous les 
^-lAu-rctranchemcns de la BafTeterre , des 
îaitfaire trois Rivières, & du Réduit qui al- 

iciouK r''"' ' ^'^^ P^^^ ^^ ^^^ milleloifcs ; 
i^s murs intérieurs & extérieurs des 
parapets du Fort, pour foûtenir la terre, 

- & le mauvais fafcinage dont ils étoient 
compofes. Je fis faire une demie Lune, 
pour couvrir la Porte avec un Pont- 
Levisi une grande Citerne découverte, 
fervant de foifé à un retranchement 
Manque qui coupoit la longueur du 
tort en deux , pour couvrir le Donjon, 

^ ^ s y pouvoir retirer , & tenir ferme , 



Françotfes de TAmerîcjue, 427 

£ les Ennemis fe fufiTcnt emparés du -*• 

Cavalier. Je fis faire encore pluficurs 170^ 
Batteries neuves , & réparer les ancien- 
nes 5 & nous préparer à tout événement. 

Ces travaux m'occupèrent toute Tan- 
née 1702. & jufqu'au mois de Mars 
1705. de forte que je n'avois pas peu 
d'afïaires, étant obligé par honneur y 
&: par la prière que le Gouverneur gé- 
néral des Ifles , & le Gouverneur parti- 
culier de la Guadeloupe m'en avoienir 
faite 5 d'avoir foin àç.s travaux publics y. 
étant encore chargé du détail de notre 
Habitation, ôc par-dcfTus tout cela de 
la Procuration des quatre Communaa- 
tés Religicufes Légataires pour un hui- 
tième chacune des biens de Monfieur 
Hinfelin. 

Je pri« pofTcfîion de cette fucccflîoa 
avec le Supérieur des Religieux de 1^ 
Charité vers la mi-Carême. Pour don- 
ner des marques publiques de notre 
reconnoifTance , on réfolut de faire 
célébrer un Service folemncl dans cha- 
cune de nos Eglifes , pour le repos de 
l'ame de notre commun Bienfaiteur. 

Nous commençâmes , & nous ne 
manquâmes pas d'y inviter les Parcns 
du défunt , le Gouverneur avec l'Etat 
Major, leConfeil, & ce qu'il y avoit 
de plus diftingué dans l'Iûe» 



42 ^ Nouveaux Voyages aux ÏJies 
Les Pères Jéfuites nous fui virent , 85 
iï/oi. nous furpaderenr. Leur Eglifc qui efl 
la plus Belle , & la mieux ornée de l'Ifle 
écoic tendue de noir , avec un Maufo- 
lée fort illuminé. Ils chantèrent l'Office 
des Morts , & la grande MefTe j ils firent 
les Abfoutes , & peu s'en fallut qu'ii 
n y eût une Oraifon Funèbre. Lts Car- 
mes & les Capucins voulurent les imi- 
ter, mais ils n'en approchèrent pas de 
cent lieues. 

Les Religieux de la Charité choifi- 
rent le lendemain de l'Odavc de Pâ- 
ques 5 pour faire leur Service folemneL 
Toutes \z.^ Communautés y étoient in- 
vitées , 6c toutes les Puiffanccs du Pais. 
Je m'approchai du Lutrin , pour aider 

5^eflede.^ '^""'^5.^^^^^- ^^^ ^^oient fait 
Mort» venir le Chantre principal de l'Ealifc 

Set ^^? Jéfuites. Cétoit un Boiteux , nom- 



d'unefa- / \ r^ . , 7 3 "vaxa- 

j. me la Cour , qui chantoit très-bien , 



Çon nou- 



& qui avoit une parfaitement belle 
VOIX ; mais qui étoit Çx fuperbe , & fi 
arrogant , qu'en matière de rubriques, 
de chant , & de cérémonies d'Eglife , 
il crovoit en fçavoir plus qu'un Direc- 
teur^de Séminaire. Il avoit autrefois 
fervi l'Eglife des Carmes , 6c les avoit 
quittés , pour aller a celles des Jéfui- 
tes , dont ceux-U n étoient pas trop 



TrAnçoifis de F Jmerî^ue, 419 
contcns. Un particulier , qu'il n'eft 
pas befoin de faire connoîcre ici , s'ap- 170Z, 
procha du Lutrin , & quoiqu'il vît le 
Livre ouvert à l'endroit de la Mcfle 
pour les Morts , il fe mit à le feuille- 
ter comme s'il eût cherché quelqu au- 
tre chofe. Le Chantre Boiteux impa- 
tient de le voir remuer Ton Livre ; Que 
cherchez-vous , lui dit^l ? je connois ce 
Livre mieux que vous, dites-le moi, 6^ 
je vous le trouverai d'abord. Je cherche 
la MelTe , lui repondit le particulier. La 
voilà lui répondit le Boiteux, en lui 
montrant celle qu'il avoit déjà vue. 
Vous faites le Doâeur , lui dit le parti- 
culier , &: vous êtes fi ignorant, que 
vous ne fçavez pas que nous fommcs 
dans le tems Pafchal. Hé l que fait le 
tems Pafchal à une MefTe de Requiem ^ 
répliqua le Chantre^ Il fait reprit le 
particulier , que Recjuiem ou non , on 
doit dire Alléluia , & voilà ce que je 
cherchois. Vous avez raifon , dit alors 
le Boiteux , je ne faifois pas rcfléxioa 
que le tems Pafchal dure jufqu*à la Tri- 
nité pour vous autres Moines j mais que 
cela ne vous embarralTe pas \ je fçaurai 
bien mettre deux Alklma , fur les fina- 
les par tout où il en fera befoin. Ce par- 
ticulier fe retira cnfuitc 3 & moi qui ^ 




4^0 Nouveaux Voyages aux ïfles 
avois eni-endiî tour ce beau dialogue , 
je ne fçavois s'ils vouloienc me jouer , 
ou fi on vouloit fe mocquer du Boi- 
teux. Les Ofïxcians forrirent de la Sa- 
criftie. Le Chancre entonne l'Introïte , 
^ ne manqua pas d'accompagner la fi- 
nale de deux Alléluia, , des plus beaux. 
Cette nouvelle manière de chanter la 
Meiïe des Morts fit rire tout le monde. 
"Le Supérieur des Religieux de la Cha- 
rité s'en ofTenfa très - fort , & dit au 
Chantre qu'il falloir être a jeun quand 
on chantoit à l'Eglife. Ce reproche , 
quoique mal fondé, & la fottife qu'on 
lui avoit fait faire penferent le défef- 
perer i il quitta brufqaemcnt le Lu- 
trin , & fe retira , & nous laida achever 
de chanter la Méfie à l'ordinaire , fans 
donner tant de marques de joïc , ni 
pour le tems Pafchal , ni pour la fuc- 
ceflion 5 quoiqu'elle en valût bien la 
peine. 

Le Lundi 21 Mai , il arriva a la Ra- 
de de la Bafie terre deux Navires du 
Roi, qui alloient à la Vera-Crux , Car- 
tagene , & autres lieux de la Baye de 
Mexique , & y portoient dts munitions 
de Guerre, & àcs Ingénieurs; entre 
lefquels étoit un des enfans du fieuc 
Bouchard Libraire à Nancy , que je 



Françoîfes de t Ameripue» 431 
eonnoifTois irès - particulieremenr. Il ..-^.^^ 
vint me voir , & me donna dçs nouvel- lyoïS 
les de fa famille , qui me firent plaifir. 
Je lui envoyai quelques pains de fucre 
raffiné , du chocolat , ^^^ confitures, ôc 
des fruits. Ils partirent àhs la nuit fui- 
vante , ce qui m'empêcha de faire autre 
chofe. 

Cependant les aiaires de la fuccelîion 
de M. Hinfclin , celles de notre Mai- 
Ion , & les travaux Publics , ou il fal- 
loit que j'afîiftafTe , qui demandoient 
feuls un homme tout entier , me firent 
craindre de ne pouvoir pas foutenir en- 
tore longtems le poids de cette fati- 
gue 5 Se m'obligèrent de panfer ferieu- 
fement au partage. Je fis liquider le bien 
en payant tout ce qui étoit dû dans l'Ifîe, 
& je fis faire un état au jufte de tout le 
bien , avec une eflimation des Terres , 
des Maifons , des Meubles , Uftenciles, 
Befliaux , Efclaves , & autres chofes , & 
je prefTai les Religieux de la Charité 
d'en venir au partage. Malgré tous les 
mouvemens que je me donnai , il ne 
put être fait que dans le mois d'Août , 
parce qu'il arriva un incident , fur le- 
quel nous crûmes devoir avoir la déci- 
lion de l'Intendant. Nous nous embar- 
c[uâmes donc le Supérieur de la Cha- 



i 



4 ^ i. Nouveaux Voyages aux ÏJles 
i— «— rite & moi le ir. Juillet , dans une pc- 
Ï702. tire Barque qui alloit à la Martinique» 
& nous fîmes notre trajet en moins de 
dix- huit heures. Il cft vrai que nous 
penfâmes payer bien cher notre dili- 
gence 5 car en approchant de U Domini- 
que , nous fûmes pris d'un coup de venc 
t-empête dc Nord fi furieux , que je n'en ai ja- 
^iiei'Au- n;iais éprouvé de femblable ; &: fi la mer 

tcur ef- . ^ , ^ ^ .' 

fuie en avoit ctc gtolie a proportion du vent, 

allant à i|o^s éftous pcrdus faus relïburce. Heu- 

aiquc. reufement nous eûmes la tête du vent , 

qui n'avoit pas encore groflî la mer » 

& ce fut ce qui nous fauva. 

Je remarquai dans ce trajet une chofc 
iCetdeiaafTez finguliere. J'avoisun gros Dogue 
^ïmlm^ de race Angloife , que j'avois mené avec 
Chien* moi dans prefque tous mes voïages de 
mer , fans que cet animal eiit jamais ref- 
fenti la moindre incommodité , ni té- 
moigné la moindre crainte j mais il fut 
faifi d'une fi vive apprehenfion dans 
cette traverfée , & fouffrit un fi grand 
renverfement d'entrailles , qu'après 
avoir beaucoup vomi , il vint fe jetter 
fur moi , m'embraffa avec fes pattes » 
& tenoit une partie de mon habit entre 
fes dents', qu'il ne fut pas poflîble de 
lui faire lâcher , que quand la Barque 
fut moiiillée. Pour dire la vérité , tous 

ccu« 



Trf^nçoifes deVAmeriqne, 455 
ceux qui éroient dans la Barque , avoient - 
bien autant de peur que mon chien ^ & 1702* 
je n'étois gueres plus alTuré que les au- 
tres , quoique je craigne afïcz peu la 
V mer. 

Notre difficulté fut bien-tôt vuidée : 
le Père GombaultSupedcur général des Le Per^ 
Jefuites, nous aida à 1 eclaircir , &me-^°'"" 
remercia fort des peines que je prenois Priau"' 
pour fa Compagnie , S,: de loftre que ?'Y^^ 
je lui avois faire , d'engager celles dontfuii!" 
jetois Procureur, de vendre a leur 
Mifîîon nos portions de terre de la fuc- 
ceffion. Ils eurent pour lors d'autres 
vues qui les empêchèrent de prendre ce 
parti.^ Le Perc Gombault étoit aux Ifles 
depuis bien des années, & il y eft en- 
core à préfent honoré univcrfellement 
de tout le monde pour fa fagelîe , fa 
droiture , fon zèle , fa piété , & fa cha- 
nté , & de qui je puis dire, que quel- 
que eftime qu'on eût pour lui , fon mé- 
rite & fes vertus en mérifoient encore 
davantage* 

Nous ne pûmes partir de la Marti- 
nique que le 27 faute de commodité ^ 
nous arrivâmes le lendemain à la Gua« 
deloupe. Je traitai avec \t% Religieux 
de la Charité des quatres portions que 
nous avions dans les Terres de la fuccet . 

Tome VIL T 



454 Nouveaux Voyages aux IJÎes 
■~ — * fîon. Et nous partageâmes les Meubles , 
1702. les Beftiaux & les Efclavcs. Première- 
ment avec les Religieux de la Charité , 
qui avoient la moitié dans le total : & 
enfuite entre nous autres , qui avions 
chacun un quart dans la moitié. Les 
portions des quatre Communautés pou- 
voient leur valoir 25 à 2(3000 francs à 
chacune. Mais celle des Religieux de la 
Charité leur valut au moins quarante 
mille écus , parce que les Terres & les 
Maifons ne furent eftimées que quatre- 
vingt mille francs , quoiqu'elles en va- 
luiTcnt plus de cent mille , qu'ils curent 
le choix Ats Lots , & que je leur fis 
abandonner une quantité d'Uftenciles , 
de Meubles , & d'autres chofes pour une 
Sucrerie dont nous pouvions nous paf- 
fer 5 ayant nos établifïcmens tous faits. 
J'obligeai aullî les Religieux de la 
Charité à rendre aux Carmes leur an- 
cienne Habitation , qui leur dcvenoit 
inutile parlacquifition qu'ils venoient 
de faire. Ainii les Carmes fe trouvèrent 
une très belle Habitation , par l'union 
de la leur avec celle des Religieux de la 
Charué , qui ctoit contiguë à la leur. 



Frdnçoîjes de T Amérique, 435 



«■■•■><Ma*a«i 



Î^iyoi,. 



CHAPITRE XXI. 

Declardtion de la Guerre, Duel entre 
denx Corfaires. Tremblement de ter^ 
re. Jubilé, Remèdes pur les Panaris 
tt les Ruptures. 

LA Guerre ayant eniiii été déclarée 
en Europe vers la fin du mois de 
Mai 5 les Angiois en eurent la nouvelle 
au commencement du mois de Juillet. 
Pour nous , nous en flimes avertis plu- 
tôt par les Prifes de nos Bâtimens que 
par les avis qu'on auroit dû nous en 
donner de France. 

Cela nous obligea à travailler avec pre'caa-' 
plus d'application que jamais à nous tJons du 
mettre en état de défenfe à la Guade- ^;°7d^" 
loupe. M. Auger ût une revue fort exac- îa cua- 
tc de tous les Habitans capables de por- ^'^""i*^ 
ter les armes. Il fit faire un Inventaire 
de toutes les armes , & de toutes les 
munitions qui fe trouvèrent dans Tlfle. 
On fit un état des Nègres qu'on pour- 
roit armer. On obligea tous les Habi- 
tans à mettre dans lesMagafins du Fort 
une certaine quantité de Farine de ma- , 

Tij 



4.3 <^ Nouveaux Voyages aux Ifles 
■ . . ■ nioc , qu'ils feroient obligés de renou- 
1701. velier tous les trois mois , afin qu'en un 
befoin imprévu , on en trouva dans un 
même lieu pour tout le monde. On 
leur ordonna encore de planter quanti- 
té de manioc , de pois y de mil , de pa- 
tates ^ d'ignames , furrout dans les hau- 
teurs > 6c dans les endroits éloignés du 
bord de la mer , & on établit des Corps- 
de Gardes & des Patrouilles de Cavale- 
rie dans tous les endroits habités de 
rifle. 

J'accompagnai M. Auger dans toutes 
ces revues. Il me chargea du foin de 
faire ces Inventaires , & de marquer les 
lieux pour placer les Corps-de-Garde , 
^ les rendez vous ou rencontres des 
Patrouilles. On obligea les Habitons 
qui étoient dans les Quartiers éloignés 
de fe retirer du bord de la mer , & de fe 
loger dans les hauteurs avec leurs famil- 
les 5 & leurs Nègres ; & on diftribua 
dans tous les Quartiers d'efpace en ef- 
pace des boctes de pierriers pour don- 
ner l'alarme , & s'avertir les uns les au- 
tres en cas de defcente de jour ou de 
nuit , ou que quelque Barque fut atta- 
quée à la côte. On leur marqua aufli les 
Quartiers d'affemblée , avec les fignau5£ 
^ contrefignaux pour fe reconnoitre , 



Frafiçoifes de l'Amérique» j^^f 
qu'on avoir foin de changer tous les 
huit jours. On diftribua aux Capitai- 
nes des inftru6tions par écrit , de ce 
qu'ils auroicnt à faire félon les difFérens 
évenemens. Enunmot, le Gouverneur 
n'oublia rien de tout ce qui pouvoit 
contribuer â la défenfe de fon Ifle , fi 
elle étoit attaquée dans les formes, ou 
pour empêcher les defcentes & les pilla- 
ges des Ennemis. 

Comme les Anglois avoient eu bien 
plutôt que nous la nouvelle de la Dé- 
claration de la Guerre , leurs Corfaires^ 
s'étoient mis en mer longtems avant les 
nôtres. Ils avoient fait fur nous des Pri- 
fcs conlîdérables , furrout de femmes , 
d'enfans , d efcîaves ôc de meubles, que 
les Habitans de S. Ghrillophe , ôc de 
Marie Galante envoyoient â la Marti- 
nique , où il eft certain qu'ils dévoient 
être plus en fureté que dans ces petites 
Ifles. Ce fut ainfi qu'ils enlevèrent la 
ComtelTe de Gennes , & la femme du 
fieur de Bois-Fermé Gouverneur de Ma- 
rie Galante , qui fe retiroient à la Mar* 
unique avec leurs meilleurs effets. 

Ces Prifcs qui ne leur avoient ries 
coûté , f)arce que nos Barques n'étoicnt 
pas armées, leur enflèrent tellement le^ 

T ii| 



IJOl 



■mi 



45S Nouveaux Vojdge s mx'lflh 
-*—— "cœur, qu'ils crurent que rien ne leur 
1702. pourroit réfifter. Un de leurs Capitai- 
nes qui avoit été pris pendant la Guer- 
re précédente , par un de nos Corfaires, 
nommé Breart, fe trouvant à la l'^it à^ 
cent cinquante hommes dans une belle 
Barque de dix Canons , fit dire à Breart 
par une Barque neutre de S. Thomas , 
qui alloit a la Martinique , que s'il vou- 
loit lui donner fa revanche de la der- 
mieifa- ^^^^^"? Giierre , il i'attendoit fous la Do- 
Bjeux en. miniquc. Breart accepta le parti j il hâta 
corfat"" ^'^^^^^"^^"f ^'^^i^e Barque qu'il devoir 
les! ""'' commander, nommée la Trompeufe , 
quiauroir pu porter dix Canons , mais 
qui n'en avoit que iix, parce que nos 
Flibuiliers François s'en mettent peu en 
peine. Il partie de la Martinique avec 
environ iix vingts hommes , & trouva 
FAnglois {ous la Dominique au rendez- 
vous qu'il lui avoit donné. 

L'Anglois qui le vit venir , leva l'an- 
cre , éventa fes voiles, & commença à 
faire {t% bordées , afin de gagner lèvent, 
Breart s'avança toujours fans fe foncier 
de lui lâiiïer prendre cet avantage, &; 
comme fa Barque étoit une excellente 
voiliere , il le joignit en peu de tems , 
^ lui pafïànt fous le vent , qui étoit 




Prdnçôifes de t Amérique, 439 
affez frais, il lai envoya une farieufe- 



décharge de tous Tes Canons paffés d'un 1702. 
bord 5 chargés de mitraille , &: de balles 
de moufquet, accompagnée de famouf- 
quetcric , qui fat fi meurtrière , que 
l'Anglôis eut près de foixante hommes 
hors de combat , fans qu aucun des nô- 
tres eût une égratigneure. L'Anglôis 
eut obligation de ce défaftre au vent , 
dont il avoit voulu avoir Tavantage , 
parce que dans cette fituation , fes gens 
étoicnt découverts depuis la tête juf- 
qu'au pieds , comme ceux qui içavenc 
la marine le voyent aifémcnt , au lieu 
que les nôtres étoient entièrement cou- 
verts. Breart retint le vent , après cette 
bordée , il rechargea , & fit un feu il 
vif fur les Anglois , qu'il les obligea à 
la fin de fe gabionner fous leur gail- prifctiu 
lard 5 bc enfin d'amener leur pavillon F"*'!'!^^.'/ 
dans le tems que Breart leur alioit iautcr 
à bord. 

Nous n eûmes que deux hommes 
tués , & neuf blelTés dans cette affaire , 
qui ne dura pas une heure -, au lieu que 
les Anglois eurent près de cent hom- 
mes tués ou bleflfés. Breart conduiiit fa 
Prife à la Martinique , où l'on trouva 
qu'elle étoit bien plus de confcquencc 
qu on ne l'avoit cru d'abord , parce que 

Tiv 



^^^^____ 440 Nouveaux Voyages aux tfles 
1-762 ^' ^°'^^t'e ''yanc fait quelques Prifeê 
17^^- Jur nos François qui fe retiroienc de 
:>. <-hn(tophe, il avoir retiré l'argent 
monnoyé , l'argenterie , & autres meu- 
blcsprecieux , qui s'étoient trouvés dans 
les 1 nies , & les avoir mis dani fon Bâ- 
timent. 

Cette efpece de Duel fit grand bruic 
dans les Ifles. Il rabattit beaucoup la 
fierté des Anglois , fit bien de l'honneur 
a Kreart, & lui procura une chaîne & 
une médaille d'or , que la Cour lui en- 
voya. 

^r=mbk- Noos eûmes dans ce même tems im 
^rrc. tembiement de terre , qui fe fit fentit 
d une manière très-violente à la Marti- 
nique, où il caufa beaucoup de dom- 
mage. Notre nouvelle Maifon , dont 
la couverture de pfomb étoit ouverte 
en bien des endroits par la violente ar- 
deur du Soleil , étoit abandonnée , & 
nos Pères étoicnt retournés loger dans 
i ancien Bâtiment, parce que la pluïe 
tomboïc dans la neuve de tous côtés. 
Cela donnoit lieu de craindre qu'elle 
ne fuccombât enfin aux fecoufics qu'el- 
le relTentoit. Cependant elle y réfifta , 
& en fut qmtte pour fept ou huit fentes 
peu conhdérables dans le haut , fans- 
qiie le relie eût le moindre dommacre , 



Trânçoifes detAmerique, 44 1 
quoique Tes fondemens, comme je l'ai »- — .^ 
dit, n'eufTent pas cinq pieds de pro- 1702e 
fondeur. Je connus par-là combien il 
étoic bon de ne pas creufer beaucoup 
dans ces fortes de terrains , & de quelle 
conféquence il étoit de faire de bons 
empatemens , & de ne rien épargner 
pour le mortier & la liaifon. Car ily 
eut bien des maifons qui tombèrent 
dans tous les Quartiers de l'Ille , quoi- 
qu a entendre parler les gens , elles fut- 
fent fondées bien plus folidement que 
la nôtre. 

J etois alors dans les bois de la Gua- 
deloupe à faite fcier des madriers pour 
les affûts, ^ les plates-formes de nos 
Batteries. Je m'étois afîîs fur une raci- 
ne d'arbre , en difant mon Bréviaire > 
lorfque je me fentis balancer alTez dou- 
cement , comme s'il me fût monté quel* 
que vapeur au cerveau , qui me fit bran- 
ler la tête. Je me levai auffitôt , & je 
voulus marcher , pour diffiper cette 
vapeur prétendue : car depuis deux ans 
j'y étois fort fujet , & je n'y avois trou- 
vé d'autre remède, que de me faire 
faigner tous les mois, ayant reconnu 
que cela ne venoit que d'une trop gran^ 
de abondance de fan g. Je me levai donc» 
^ je fus contraint de me ralTeoir au0i-f 

T T ' 



44 ^' Nouvemx Foyages a ux Ifles • 

« tôt y & de crier a mes Ouvriers de fait- 

1702.. ter en bas de leurs chevalets , de peur 
de tomber , m'érant apperçu dans le 
moment , que c'étoit un tremblement 
de terre. Il ne fut ni long , ni confidé- 
rabic. On s'en relTentit plus dans les 
Iiauteurs, qu'au bord de /a mer, quoi- 
que jplufieurs Barques & les VaiiTeaux 
qui croient moiiillésâla Rade , ou qui 
éroient en mer entre les deux Mes le 
reiTentifïent fi vivement , qulls crurent 
avoir touché , ou que quelque Baleine 
avoit pafTé fous leur quille. 

^Il y avoir à quelque pas de l'endroit 
©ù je faifois travailler , les attelages de 
:^uatre Cabroiiets , c'cft-â-dire , feiz.j£ 
Bœufs que l'on avoir dételés^ & atta- 
chés avec des liannes pour les laiffet 
paître, en attendant qu on pût charger 
Its C abroiiets du bois que je voulois en- 
voyer au bord de la mer. Ces animaux 
fentircnt avant moi, les fccoufTcs de la 
terre. Ils rompirent leurs liens, s'af-- 
femblerenten meuglant, & montroienc 
une fraicur extrême , dont il ne fut pas 
facile de les faite revenir après que le 
tremblement fut fini. La même chofç 
étoit arrivée au bord de la mer. 

M'érant depuis informe fi on avoit 
remarqué cette frayeur dans les animaiii 



Françôifes de V Amérique, 44 ^ 
à la Martinique, on m'adûia que les -- — — - 
mouvemens extraordinaires qu'on rè- lyoz» 
marqua dans tous les animaux , exci- 
toient dans les cfprits des hommes des 
mouvemens encore plus efFrayans que 
ceux que caufoit le tremblement de 
terre. 

On ne remarqua point que celui-ci 
fît de nouvelles ouvertures à la Sou- 
phriere de la Guadeloupe , comme ce- 
lui qui l'avoir précédé quelques années 
auparavant, qui lui fit jetrer une quan- 
tité prodigieufe de cendres fouffrées , 
& de pierres brûlées par l'ouverture 
qu'il y fit.' 

Ce qu'il produifît de meilleur, fut 
d'aider les Pafleurs à porter leurs Peu- 
ples à la pénitence, pour gagner le Ju- 
bilé 5 qui étoit alors ouvert par roue le 
monde Chrétien. 

Le P. CabafTon Préfet Apôftolique y 
Se Supérieur Général de nos Miilions , 
'que j'avois laiifé à S' Domingue , avoic 
fait un voyage à Rome , d'où il revint a 
la Martinique dans le mois de Mai : il 
reçut au mois d'Août la Bulle du Jubilé, 
qu'il avoit demandée avec un Bref, qui 
lui donnoit les pouvoirs nécefTaires , 
pour le publier & imp9fer aux Fidèles 
Içs conditions qu'il jugeroit à propos ^ 



^70^.' 



444 ^oHvemx Fojages aux Ifles 
pour le leur faire gagner. Ce Bref reft- 
fcrmoit la claufe ordinaire , de ne pou- 
voir communiquer fon pouvoir qu'aux 
Religieux de fon Ordre. Il chargea le 
Père Giraudec (on Vice-Préfet, & Su- 
• péneur de la MilTion de la Martinique^ 
d'en faire la Publication, & vint à la. 
Guadeloupe vers la fin du mois de Sep- 
tembre. 

Cette Commilîîon n'étoit pas peu 
cmbarradanre pour le Vice Préfet ,. par^ 
ce que les Millions des différens Ordres 
qui font aux liles, font indépendantes 
les unes des autres., & ont une attention 
finguliere de ne point lâiflfer, impiéter 
far leur junfdidion. Le Pcre Giraudec 
prévoyant les difficultés qu'on pourroic 
lui faire, ne voulut, rien entreprendre 
avant d'en avoir conféré avec M. Ro- 
feert , Intendant de Juftice , Police , Fi* 
Jnancss & Marine de l'Amérique Fran- 
foïfe. Ils convinrent doncenfemble di^ 
tems , du lieu & des cireonftances dont 
lé feroit la Publication du Jubilé , après 
quoi ce fage, & pieux Magillrat parla 
aux Pères Jcfuites , pour diflîper le$ 
ombrages que cet ade de Jurifdidion 
pourroit leur donner. Ces Pères pri- 
rent avec fagelfe les précautions nécef- 
faires pour ^uc cette affaire ne tira^ 



Tr ân(^oîf es de V Amérique, 4:41 
point à conféquence , & demeurèrent — • 
d'accord de concourir à l'exécution du 1702?. 
Mandement & de l'Inftrudion, que le 
Per-e Giraudec avoir drcllés pour la Pu- 
blication du Jubilé. 

Les Pères c.apucins qui font les Cu^ 
rés du Fort Royal , & des Quartiers de 
l'Oiieft , au lieu d'imiter la prudente 
condeffcendance des Jefuites , le roidi- 
rent mal-à propos, & écrivirent au P. 
Giraudet5& à l'Intendant, des lettres- 
fi peu fenfées , que celui-ci jugea à pro- 
pos de fe fervir de l'autoricc Royale , 
pour les contraindre à fuivre ce dont 
on étoit convenu, & ne pas priver par 
leur réfiftance opiniâtre , & hors de 
faifon , les Peuples de leurs ParoilTes de 
le grâce du Jubilé. Il ordonna donc au 
Greffier du Confcil réfidcnt au Forr 
Royal , d'aller fignifier la Bulle & le 
Mandement aux Capucins , avec com- 
mandement de la part du Roi de les pu-^ 
blier dans leurs Prônes , & de s'y con- 
former entoutes chofes , fous peine de 
défobéiirance. Il fallut obéir.. La Bulle 
& le Mandement firent lus & publiés* 
au Prône, & enfuite affichés à la porte 
de l'Eglife du Fort Royal. 

Il y a bien des gens, qui faute de 
«onncutre les lilcs , s'imaginent <ju'on js 



i 



\r 



pyot. 



Cérémo 
nie du 

Jubilé. 



44^ Nouveaux Voyages aux ïps 
vir encore comme on faifoit il y a foi- 
xanre ou qiurrc-vingt ans. Ccft pour 
Iqs détromper , que je vais écrire ici 
une petite Relation de la cérémonie 
qui fe fit en notre Eglife du Moiiillage 
At la Martinique , à 1 ouverture du jS- 
bilé le premier Dimanche d'Odobre 
confacré à la dévotion du Rofaire de la 
Très-Sainte Vierge. 

Notre Eglife magnifiquement ornée 
le trouva remplie de tant de perfonnes 
de diftindion , que le Peuple n'y pou- 
vant trouver de place étoir répandu 
dans le Cimetière & les rues voifines , 
en fi grandes quantité , que quand on 
fit la Proceffion , le Clergé étoit arrivé 
a l'Eglife S. Pierre, éloignée de la 
nôtre de près d'une demie lieiic , avant 
que le Peuple fût forti de notre Cime- 
tière. 

On avoit rafiemblé les huit meilleurs 
Chantres qui fufient dans l'Ifie. Après 
qu'on eût chanté les Vêpres folemneilc- 
ment , le Père Giraudet Vice-Préfet 
monta en Chaire, tenant en fa main 
l'Original de la Bulle du Jubilé. Il en 
fit la iedure en François , aulîî bien que 
de fon Mandement ou Inftrudion , qui 
avoit déjà été publié au Prône , qu'il 
eft inutile de rapporter ici. Après quoi 



Trm^oifes de V Amérique, 44/ 
il fît un excellent difcoiirs fur ces paro- - 
les du vingt-troifîéme Chapitre du Lé- 
vitique. Vocahitis hune tiiem celeherri^ 
mum atque fanUijfimum, Tons ceux 
qui entendirent cette pièce convinrent 
qu'on ne pouvoit rien dire de plus Cça- 
vant , de plus vif , de plus touchant , de 
plus pathétique. 

Le difcours fini , il entra dans la Sa- 
criftie avec tous les Eccléiiaftiques , qui 
compofoient le Clergé , pour donner le 
loiiir aux Officiers de fe revêtir des or- 
nemens facrés. Ils en fortirent deux à 
deux. Les huit Chantres en Chapes 5 
les premiers , fuivis de iix Religieux de 
la Charité , de huit de nos Percs , & de 
douze Pères Jefuites , & Prêtres Sécu* 
iiers , tous en Siu-plis, le vierge à la 
main. Le Père Giraudet vcnoit enfuire 
revêtu d'une Chape de Damas blanc ^ 
accompagné d'un Diacre <Sc d'an Sou- 
diacre. Après que tout le Clergé fe fut 
profterné devant l'Autel , les Chantre^ 
entonnèrent l'Hymne Veni Creator Spi-* 
ritus , pendant lequel le Clergé Se le 
Peuple demeurèrent à genoux. L'Offi- 
ciant dit à la fin l'Oraifon ordinaire , ôc 
puis s'étant profterné avec le Clergé 6c 
tout le Peuple , les Chantres chantè- 
rent le Pfeaume Miferers en faux bour- 



1702^. 



1 'I 



Ï70i 



44S Nouveaux Voyages aux Ifles 
^on,âla fin duquel l'Officiant ayant 
an \ts Oraifons convenables, il s^ap- 
procha du Baluftre , & s'écant tourné 
vers le Peuple , il l'exhorta à la modef- 
tie , & à la dévotion pendant la Pro^ 
cefTion qu'on alloit faire , & à bien en- 
trer dans l'cfprit de l'Eglife, dans une 
action où li s'agifToit de fléchir la juf- 
tice de Dieu irritée fi juftcment con- 
tre nous. 

La Proceffion commença enfuite en 
cet ordre. 

La Bannière du Ro faire paroilToit â 
la tête. Elle'étoit portée par un jeune 
nomme revêtu d une Soranne violette 
avec un Surplis, Après elle on voyoit 
quatre-vingt filles , depuis l'âge de fept 
ans jufqu a douze , toutes vêtues de 
blanc^, le cierge à la main , marchant 
deux â deux dans ô^^s diftances égales, 
ayant d'efpacc en efpacc àç^% perfonncs 
de leur fexe plus ^o^tis qu elles , vêtues 
de noir pour \ç.% conduire , les empêcher 
de rompre leurs rangs , & les diriger 
dans ce qu'elles dévoient chanter. Qua- 
tre ^\\q% plus ^^Us vêtues de Taffetas 
blanc, marchoient au milieu de cette 
file, portant l'Image de la Sainte Vier-^ 
ge fous un dais magnifique. 

La. Croix de la ParoifiTe venoit cn*^ 




Trançoîfes de V Ameriqne. 449' . 
fuite , accompagnée de deux Acolytes , — — 
& fui vie de plus de cent jeunes garçons -, 1702;, 
les plus jeunes en Soranes rouges , & les 
autres en Sotannes noires tous en Sur- 
plis & Bonnet quarré , avec le cierge à 
la main. On avoir placé quatre Chan- 
tres en Chapes au milieu d'eux , pour 
les diriger dans ce qu'on chantoit. Les 
Religieux de la Charité venoienr en- 
fuite 5 puis nos Pères , après eux les 
Prêtres Séculiers & les Jefuites tous en 
Surplis-, le cierge à la main. On voyoir 
enfin quatre autres Chantres en Chape , 
qui précédoient l'Officiant & fes deux 
Alfiftans 5 qui marchoient fur une même 
ligne. 

Après eux on voyoir le Gouvcrneiir , 
l'Intendant, quatre Lieutenans de Roi, 
le Major , l'Aide-Major s les Capitai- 
nes des Troupes du Roi. Les Conleil- 
1ers du Conieil Souverain , la Jufticc 
Royale , les Officiers de Milice 5 & 
puis les Dames. 

Un gros détachement de Soldats 
marchoit enfuite , pour empêcher la 
foule du Peuple. Tous ces Meffieurs & 
Dames marchoient deux à deux , le 
cierge à la main , avec une modeftie > 
êc une dévotion toute édifiante. 

Ce fut en cet ordre qu'on fit la pre- 



:i ' 



IJOl 



450 J^ouveâux Voyages dux Iftes 
miere Station à l'Eglife Paroiffiale de 
S. Pierre deffervie par les Pères Jefui- 
tes. Le Curé en Surplis &: en Etoile , 
-accompagné de Tes Officiers, fe trouva 
à la porte de l'Eglife , pour préfenter 
de 1 eau bénite à ceux aafquels il en de- 
voir préfenter. On chanta les Litanies 
de la Sainte Vierge avec les Pfcaumcs , 
Réponse Oraifons convenables. Après 
quoi on commença les Litanies des 
Saints, que l'on chanta en allant à la 
féconde Station, qm fut à l'Eglife des 
Reiigieufes Urfulines, & la troifiéme 
a celle des Religieux de la Charité. On 
finit cette dévote Procciïïon à notre 
Eglife, où le Saint Sacrement flic cx- 
pofé , & dont on donna la Bénédidioti 
au bruit déplus de cent volées de Ca- 
non , & de trois décharges de cent boc- 
tes chacune. 

Il étoit tombé pendant les Vêpres 
une fi grande abondance de pluie , mê- 
lée d'éclairs, & de coups de tonncre, 
que l'on défefpéroic de pouvoir fiire la 
Procelfion s mais êXç^ cefï'a pendant la 
Prédication, & fembloir n'être venue 
que pour rafiaichir l'air. Le beau tems 
dura tout autant qu'on en avoit befoin 
pour les fondions que je viens de rap- 
porter , & non. davantage. Car à pei- 



Vr mçoife s de t Amérique, 45 f 

ne le Peuple ie fut retiré chez foi , que 

la pluie recommença plus fort qu'aupa- 1702^ 
ravant 5 & dura toute la nuit j de forte 
qu'on regarda comme une efpece de 
miracle , le beau teins qu'on avoit eu 
poiu* f lire la Proceiîion , qui fervit d'ou- 
verture pour le Jubilé dans toute Tlile. 
Il dura deux mois , & fut terminé le 
premier Dimanche de Décembre par 
un Te Defim , chanté folemnellement 
dans notre Eglife. 

Il me vint dans ce rems-là un mal à 
un doigt de la main gauche , qui me fit 
foufFfir de grandes douleurs, le Chi- 
Rirgicn me dit , que c'étoit un Panaris^ 
Je croi que c'eft le même mal qu'on ap- 
pelle a Paris un mal d'avanture. Il vou- 
lut d'abord y faire à&s incifions , mais 
comme je n'aime pas à voir déchique- 
ter ma chair , je le priai de s'épargner 
cette peine , & je voulus éprouver un ^^^^^^. 
remède fort innocent qu'on m'avoit en- pour les 
feigne pour ce mal, & que je n'avois P'""^''^' 
jamais mis en pratique , parce que je 
n'en avois pas eu befoin. Je fis prendre 
un œuf qui venoit d'être pondu. On le 
cafia avec un morceau de bois bien pro- 
pre , taillé en manière de fpatulle ; car 
il eft efientiel que le fer ne le touche 
pas- 5 & qu'il n*âit point été appliqué fur 




4$i Nouveaux Voyages aux' Ifles 
•— -♦ le mal : l'œuf éranr caffc , & la coqac 
Î702. fépafée en deux , on lailTe tomber le 
blanc , & on garde feulement le jaune 
dans une A<ts moitiés de la coque. On y 
met du fel commun bien pilé ;,. deux fois 
autant qu'on en mettroit fî on vouloir 
le manger , & on remiie bien avec la 
fparulle , pour faire fondre le fel , & 
bien délayer le jaune. On 1 étend en- 
fuite fur un plumaiîeaii de charpi , dont 
on enveloppe tout le doigt malade , & 
on met par à^'^m une comprelTe & des 
bandes fuiïîfammcnt pour le tenir en 
état, fans le trop preffer. On laifle ce 
remède deux fois vir.gt-quatre heures 
fur la partie affligée fans y toucher, &: 
au bout de ce tcms-là', on trouve le Pa- 
naris réfolu avec un petit trou dans la 
peau , par lequel la matière acre 5c mor- 
dicante , qui caufoic la douleur , en ron- 
geant, ou picottant l'extrémité à^s nerfs 
s'eft écoulée. On y met un peu d'on- 
guent rofat, pour le fermer en l'adou- 
ciiïant, & dans deux ou trois jours on 
eft abfolument quitte d'un mal qui don-i 
ne fouvent bien de l'exercice air Chi- 
rurgien & au malade. 

Je me fcrvis de ce remède comme 
je viens de l'expliquer , avec autant de 
bonheur , que les douleurs aiguës que je 



Françoifes de r^imeri^ue* 45* 
r^flTentois , s'évanoiiirenc en peu de ^ 

momens , & ayant levé Tapparcil au 1701,, 
bout de deux jours, je me trouvai fi 
abfolument guéri , que je ne fus obligé 
d'appliquer d'autre onguent que celui 
de Chirurgien , ç'cft- à-dire 9 du linge 
blanc. 

Cette expérience m'ayanc fait con- 
noître la bonté de ce remède , je l'ai 
donné à beaucoup de perfonnes qui 
étoient attaquées de Ce mal , 6c il a eu 
toujours le même fuccès. 

Pendant que je fuis en train de débi- 
ter des remèdes , en voici encore un , 
que je fis mettre en pratique fur un jeu^ 
ne Nègre , qui s'étoit rompu en luttant 
avec un autre , qui étoit plus fort que 
lui. Je me fouvins de l'avoir lu dans les 
voïages de Jean Struis HoUandois. L'ef- 
fet qu'il eut fur cet enfant de 14 à 1 5 ans 
m'a convaincu de fa bonté. 

Il faut prendre deux douzaines Remed* 
d'œufs pondus le même jour qu'on les^°"'^" 
employé \ on les caflc , & on jette le 
blanc j ©n met le jaune fur le feu dans 
une poëfle neuve ou tellement écurée 
qu'elle ne fe fente point d'avoir jamais 
contenu rien de gras. On les remuH , & 
on les brouille incelTamment , pendant 
qu'ils font fur le feu, jufqu'ice qu'ik 



mm 




454 Nouveaux P'oyages afix TJles 

■■ . foient entièrement cuits , Ôc comme 

702. brûlés. Pour lors on les retire, & on 
les met dans un linge, dans lequel on 
les prefife pour en exprimer toute l'huile 
■qui en peut fortir* 

Pendant qu'on prépare les œufs , on 
fait coucher le malade fur le dos fur im 
matelas fans chevet , & on met fous le 
matelas quelque cliofc qui élevé les 
cuifles & les reins plus haut que les épau- 
les. Dans cette firuation , on remet les 
inteftins fortis dans leur place, & on 
oind la partie affligée avec l'huile qu'on 
a exprimé des œufs le plus chaudement 
qu'il eft poffible , ôc on applique les 
œufs dont on a tiré l'huile , en manière 
de cataplâme fur la partie. On fait un 
bandage avec de bonnes comprclTcs que 
i'on ferre alTez fortement , pour tenir le 
tout en état , mais fans rien compri- 
mer. On retire ce remède tous les cinq 
jours. Et au bout de 20, 25 ou 30 jours, 
la rupture fe trouve entièrement con- 
foHdée. Il faut donner pendant ce tems- 
lâ peu de nourriture au malade , & peu 
à boire, afin qu'il ait moins befoin de 
fc lever , ôc quand il y efî; obligé , il 
faut tenir la main fortement appliquée 
fur la rupture. Le Nègre que je fis trai- 
ter fut guéri en quinze jours. Cepen- 



Françoifes de V Amérique, 4c < 
dant par précaation 5 je le fis demeurer __ 
trente jours dans le remède. Je ne l'ai lyoz, 
pas éprouvé fur des perfonncs plus 
âgées j je ne douce pourtant pas qu'il 
n'eût le même effet , quoique la cure 
dût peut-être plus longue. Mais je ne 
dis ceci que par conjedurc , car je ne 
fuis pas Médecin. 



CHAPITRE XXII. 

Frife de la Partie Françoife de Saint 
Chriflophe far les Anglms, 

NOus apprîmes à la Guadeloupe le 
19. Juillet , patifUnc de nos Bar- 
ques armée en courfc , que la Patrie 
Françoife de l'iHe de S. Chriftophc 
âvoit été prile la nuit du 15 au 1(3 du 
courant. Cette Barque qu'on avoir en- 
voyée pour croifer entre Nievcs êc An- 
tigues , avoit eu le bonheur d'en pren- 
dre deux autres chargées de Nègres &: 
de butin, que les Anglois avoient en- 
levés à nos compatriotes , hc qu'ils en- 
voyoient à Antigucs. 

Nous (çavions depuis quelques jours 
que les Anglois fc préparoient à atta- 



PfiTerle 
S. Chrif- 






tophe en 

17 Oi. 



45^ Nouveaux Voyages aux Tfles 
qucr ccccc Colonie , 6c nous regardions 
la perte comme cerraine , parce que le 
Comte de Gennes qui j commandoic 
avoir peu d'Habirans capables de porter 
les armes , féparcs , éloignés les uns des 
autres 5 fans pouvoir fe rciinir qu'en 
paiïant par les Quartiers Aqs Anglois j 
&: que les quatre Compagnies détachées 
de la Marine , qui compofoient fa Gar- 
nison , ae faifoient pas cent foixantc 
hommes , gens ramaiïés , peu aguerris , 
^ très-mal intentionnés, 
t c. A. Un des Lieutenans de Roi de cette 

te Si de f ^ . ^ 

.Château- Iflc , nomme Château- vieux , Gentil- 
ifeittc- hon^n^c Provençal , qui a voit été long- 
nant de tems Capitaine de Grenadiers en Fran- 
s^^chdf- ^^ ' ^ ^^'- ^'^xpérience duquel on comp- 
tqphe. toit beaucoup 5 prit une réfolution qui 
fit juger un peu finiftrcment de fa bra- 
voure 5 ou de fa bonne volonté \ ce fut 
d'importuner le Comte de Gennes , de 
lui permettre d'aller à la Martinique de- 
mander du (ecours au Commandeur de 
Giraut Lieutenant au Gouvernement 
Général des Ifles , qui commandoit en 
chef depuis la mort du Comte Defnots 
Gouverneur Général. 

Le Comte de Gennes fit ce qu'il put 
pour lui ôter la démangeaifon de faire 
ce voyage , en lui en repréfentant l'inu- 

tiliié , 



Françoifei de T Amérique, 457 
télité 5 & le befoin qu'il avoit de fa per- ■'■ ^ 
fonne , puifqu'ils éroient à la veille d'à- lyoi» 
voir les ennemis fur les bras. Il y con- 
fcntit à la fin , voyant que tous les ef- 
forts croient inutiles , & qu'en cas de 
matheur , on pourroit lui reprocher que 
s'il avoit permis au fîeur de Château- 
vieux d'aller chercher du fecours à la 
Martinique , il auroit été en état de 
fauver fa Colonie. 

Ce Lieutenant de Roi pafTa à la Gua- 
deloupe \ 5c comme dans ce tems là j'é- 
tois toujours avec le Gouverneur , pour 
conduire les travaux , que l'on faifoit 
pour ia défenfe de Tlfle , j'étois témoin 
de l'étonnement où tout le monde étoic 
du peu de diligence que faifoit cet Offi- 
cier 5 jufques là même , que le Maître 
de la Barque qui le devoir palTer à la 
Martinique , vint prier M. Auger deux 
ou trois fois , de le faire embarquer, ou 
de lui permettre de partir , parce que 
cet homme l'empêchoit de faire fon 
voyage avec la diligence , qui étoit né- 
celïaire aux intérêts de fes Maîtres : de 
forte que nous fçûmes plutôt la prife de 
Saint Chriflophe , que l'arrivée de ce 
Lieutenant de Roi à la Martinique. 

Voici de quelle manière cette affaire 
s'eft paflTée. Je n'y étois pas préfent , 

Tome VII^ y 




4 5^8 Nouveaux Vojages aux Iflei 
-— mais j'en étois peu éloigné , ôc je m'ctr 
j-ojL. fois inftruit à fond par les rapports de 
quantité de perfonnes d'honneur & de 
mérite qui y étoient , & qui n'ayoicnt 
aucun intérêt de déguifer la vérité -, & 
par les pièces du procès que I'otî fit au 
Comte de Gennes après la reddition de 

rifle. 

Les Anglois n'avoient pas attendu 
êits nouvelles certaines de la Déclara- 
tion de la Guerre , pour commencer à 
piller les François , &: à leur enlever 
leurs Efclaves-, ils avoient même coupé 
toute la communication entre les Quar- 
tiers François , en empêchant le paflage 
(tir leurs terres , & exerçoient par avan- 
ce , & impunément toutes fortes d'aéles 
d'hoftilité. Ils reçurent enfin avant nous 
la Déclaration de la Guerre , & dès ce 
moment , ils ne gardèrent plus du tout 
de mcfuies. Ils fçavoient l'érat de notre 
Colonie aulTi-bien que nous-mêmes , 
& ils étoient affûtés qu'elle ne devoir 
attendre aucun fecours, ni de la Marti- 
nique , ni des autres Ifles , & que nous 
n'avions aucun Vailfeau de Guerre > qui 
put traverfer leur deffein. Quant aux 
retranchemens que l'on avoir faits au 
tour du Bourg , & à la Ravine Guillou , 
qui étoit notre Frontière , ils y avoi^nt 



Françoifes de V Amérique, 45 é^ 
pafle trop de fois, pour n'en avoir pas 
remarqué les mauvaifes façons, & la 
foibleffe , & la précaution qu ils avoient 
prife , d'empêcher la communication 
de nos Quartiers , les mertoit en état de 
tout ofer 5 & de tout entreprendre fans 
rien rifquer. 

Le Comte de Gehnes n'ignoroit pas 
les préparatifs que les Anglois faifoienc 
pour l'attaquer ; ôc il voyoit clairement 
qu'il lui ieroit impoiîîble de foûtenir 
leurs éforts, lui qui navoit en tout 
qu'environ quatre cens hommes y com- 
pris les Habitans de la pointe de Sable , 
& les quatre Compagnies détachées de 
la Marine , qui compofoient fa Garnie 
fon- Cependant comme il eft naturel 
d'éloigner le danger autant qu'il eftpof- 
fîble , & qu'en gagnant du tems , il pou- 
voit recevoir quelque fecours inefpéré , 
il fît propofcr au Général à^s Anglois 
l'obfervation des anciens concordafs de 
neutralité entre les deux Nations. Mais 
les Anglois qui fc fentoient les plus forts, 
n'eurent garde d'y donner les mains ; au 
contraire, le fieur Chriftophe Codrina- 
ton Général de leurs Ifles fous le vent , 
vint d'Antigues â S. Chriftophe , & y 
amena le refte du Régiment de Bregeis , 
dont il y avoit déjà quelques Compa- 



1702. 



j^6o Nouveaux Voyages aux ffles 
m . gnies dans leur Fort de la grande Rade ', 
1701 il fut joint par une partie des Milices 
d'Antigues & deNieves , qui faifoient 
près de douze cens hommes, fans ceux 
des mêmes lues , qui dévoient débar- 
quer aux Salines , afin d'attaquer le 
Bourg François des deux côtés en même 
tems : de forte que les Troupes Angloi- 
fes moncoient à plus de deux mille cinq 
cens hommes. 

On pourroit peut-être s'étonner que 
je donne la qualité de Général des Illes 
fous le Vent au fieur Codrington. En 
voici la raifon -, les Anglois ont trois 
Gouverneurs Généraux dans les Ifles qui 
font fituées dans le Golphe du Mexi- 
que 5 qui font tous trois indépendans 
les uns des autres , à moins que quel- 
qu'un deux n'ait le titre de Vice-Roi, 
comme cela cft arrivé quelquefois à ce- 
lui de la Jamaïque : car pour lors les 
deux autres lui obéilTent. 

Le plus ancien de ces trois Gouverr 
nemens Généraux , eft celui des Ifles qui 
font fous le Vent. On comprend fous 
ce" nom la partie Angloife de Saine 
Chriftophe , qui eft leur première Co- 
lonie a ufli bien qu'aux François, les 
Ifles de Nieves , ou Nevis , Monfar- 
rat, Antigues, la Barboude, Panefr 



Fy nn^oife s de V Amérique» 4<?i 
ton autrement la grofTe Vierge , Se l'An- - 
giiille. 

Le fécond par le rang d'ancienneté , 
cft celui de la Barbade. Cette Ifle eft 
au Vent ou à l'Eft de toutes les Antiflcs. 
Quoiqu'elle étoit feule , oc que, fon 
étendue ne foit pas confidérable , fes 
richeffes , fon grand trafic , &: le nom- 
bre de fes Habitans , lui ont mérité 
l'honneur d'avoir un Gouverneur Gé- 
néral , qui a d'ordinaire fous lui un Gou- 
verneur particulier , &: des Com m an- 
dans dans les Villes & Bourgs qui font 
répandus dans fon lue. 

Le troifîéme eft celui de la Jamaï- 
que 5 dont la Jurifdiâ:ion s'étendoit fur 
les Ifles de la Providence , & fur celle 
de Sainte Catherine , avant que les 
Efpagnols l'eufïent reprife fur les An- 
glois. 

Cette Ifle eft une des quatre grandes 
du Golphe du Mexique. On lui donne 
cinquante lieiies de long , & vingt-cinq 
de large , ce qui doit faire une circon- 
férence de cent quarante à cent cin- 
quante lieiies. Les Anglois ay oient fou- 
vent tenté de s'en emparer -, fi on en 
croit Jean de Laet , le Chevalier An- 
toine Sherlei en prit une partie avec la 
Capitale en 1556. qu il abandonna auf- 

Viij 



1701. 



m 



2 Nouveaux V@jages aux Ifles 
■ ■ iicot après. Mais cela ne paroît crueres 
1702. vraifemblabie , à moins que cet Auteur 
n'ait voulu inlinuer (implcment , que 
les Anglois s'étoient rendus maîtres 
dans une irruption de quelque partie de 
cette [fie , qu'ils k pillèrent , éc l'aban- 
don nerentauliîitot, n'étant pas en état 
de s'y maintenir , comme nous fçavons 
que le Chevalier François Drack avoit 
pillé quelques Villes fur les côtes de la 
mer du Sud en 1579.&; même la Ville 
de Port- Rie Capitale de Tlile du même- 
nom en 1595. Car quoique ces In fu- 
laires fe fLi(lent établis a la Vermude àhs 
l'année 161 1, 6c à la nouvelle Angle- 
terre 5 qui fait une partie du Canada,, 
quelques années auparavant , il eil cer- 
tain qu'ils n'ont point eu d'écabiifTcmens 
dans les Ifles du Golphe du Mexique- 
que dans l'année i6iy. que le hafard 
ayant conduit à l'Ifle S. Chriftophe le 
Capitaine Defnaubuc François, & le 
Capirain e Ou vernard Anglois , ces deux 
Nations s'y établirent , & enfuite dans 
les Ifles voifines i ce qui donna enfin oc- 
cafion aux Anglois de penfer à des éta- 
blifîemens plus confidérables , & à la 
conquête de la Jamaïque. 

On doit convenir qu'ils ont été ex- 
cités à cette entrcprife par le fameux 



îonus 



Françoifes de l Amérique, 4^3 

Apoftat Thomas Gage, qui étant rêve- • 

nu de la Nouvelle Efpagne en Angle- 170^* 
terre en 1(^38. & ayant abjuré fa Reli- Avi^^fur 
don donna des Mémoires très- amples 5^^^^^^^^^" 
6c très-inftrudifs , de tout ce qu il avoit xborc 
remarqué dans les païs où il avoir de- <^^£«- 
meure , & fit voir la facilité que fes 
compatriotes ^uroient de s'en rendre 
maîtres s'ils les vouloient attaquer. La 
Relation de fes voïages que l'on a tra- 
duite en François , & que l'on a don- 
née au Public en KjSoon'eft à propre- 
ment parler qu'un extrait de fes Mé- 
moires. Il eft facile de juger du carac- 
tère de fon Auteur en la parcourant , d>c 
d'y découvrir un efprit léger , inconf- 
tant , & double , une langue médifante, 
un cœur rempli d'ingratitude , de per- 
fidie , & d'avarice \ en un mot , un (ce- 
lérar caché fous un habit Religieux. 

On ne peut nier qu'il ne nous ait 
donné de très-belles connoiflances du 
Mexique , & des Provinces de la Nou- 
velle Efpagne qu'il a parcouru. Ceux 
qui en avoient écrit avant lui n'avoienc 
vu que les bords de la terre , l'intérieur 
du païs leur étoit inconnu , auffi n'en 
ont-ils parlé que très-imparfaitement, 
& fur des conjedures ou des rapports le ^ 
plus fouvent incertains , & toujours . 

V iv 



1702. 



4<34 Nowvemx Voyages aux Ijles 
fujets à caution. Thomas Gage nous 
en aindrairs d'une manière plus fçavan- 
te , plus ample , plus circonftanciée -, ôc 
quoiqu'il ne foit pas afTez entré dans le 
détail des Manufadures , & de la cul- 
ture des Cannes à Sucre , de la Coche- 
nille, de l'Indigo, du Rocou , de la 
Vanille , & de quelques autres marehan- 
difes qui fe fabriquent fur les lieux où 
il a été , on ne lailTe pas de lui être obli- 
gé du foin qu'il a pris;, & de l'exaétku'de 
avec laquelle il a écrit une infinité de 
chofes dont on n avoir pas eu jufqu'a- 
lors de connoiiïance^ & qui nous ont 
fervi depuis à nous éclaircir de ce qui 
manquoit dans fes écrits» 

Mais ce qu'on ne lui peut pas pafTer , 
c*eft la iatyre continuelle & outrée qu'il 
fait de la Religion , 6c de fes Miniftres, 
Qiiî éfo't fans fe fouvenir qu'il étoit néde parens 
Gage"?^' très-Catholiques , qu'il avoit été élevé 
dans la même Religion , qu'il avoit été 
promeu aux Ordres facrés , & qu'il 
étoit parti d'Efpagne pour aller prêcher 
la foi dans les Philippines, & peut-être 
à la Chine ou au Japon , où la gloire du 
martyre auroit été la récompcnfe de fes 
travaux, comme elle l'a été pour une 
infinité d'autres Religieux de difFérens 
ordres , qui font établis aux Philippi- 




T r An(^oife s de V Amérique* 4(^5 
nés 5 dont les Convents doivent être , 
regardés comme des Séminaires illiif- 
tres 5 où ceux que l'on y élevé appren- 
nent par les exercices de la pénitence la 
plus auftere , & de la vie la plus parfai- 
te, à fe préparer au martyre. Heureux 
s'il avoit obéi à la voix de Dieu , qui 
i'appelloit à une fin fi relevée , & s'il 
ne ie fût point laillé entraîner au defîr 
dç mener une vie plus douce , & d'a- 
mafïer des richefïès. Ce fut dans l'exac- 
te vérité ce qui l'obligea à fe fouftrairc 
de l'obéifTance de fes Supérieurs , à s'en- 
fuir à Guatimala , & non pas la crainte 
de rifquer fon falut , s'il continuoit fon 
voyage aux Philippines , comme il l'a- 
vance fans honte . & fans prudence j 
pour excufer fa lâche défertion. 

La manière charitable dont il fut re- 
çu à Guatimala , & enfuite employé a 
la conduite àç,s âmes, devoit lui infpi- 
rer des fentimens de reconnoiilance 
pour fes Confrères* On voit au lieu de 
cela qu'il femble n'avoir écrit que pour 
les déchirer , bc qu'il n'a employé les 
douze années qu'il a demeuré avec eux, 
qu'à amalTer des fommes confidérables 
par des voycs dont il ne fçauroit cacher 
l'iniquité , ^ a examiner la conduite de 
ceux avec qui il vivoit , pour la cenfu-^ 

Vv 



1702. 



I702. 




^ê6 JVouveSfi.x Voyages aux IJles 
rer, & la noircir par des calomnies 
indignes d'un homme qui a tant foie 
peu d'honneur, & qui ne peuvent fcr- 
vir qu'à découvrir Ton méchant efprit, 
& Ton ipauvais cœur. Il retourna à l'A- 
mérique en 1^54. avec la Flotte An- 
gloife , qui ayant manqué deux entre- 
grifes qu'elle avoir faites fur la Vera 
Grux & la Havanne , eut enfin le bon- 
heur de s'emparer de la Jamaïque ', Tho- 
mas Gage Y mourut l'année fuivante 
miférablement , comme il convenoit à 
un Apoftar. J'ai cru pouvoir faire cette 
petite digrelîion , afin que ceux qui li- 
ront fon voyage ne fe laifient pas fur- 
prendre par les calomnies & les faulfe- 
tés dont ileft rempli. Je reviens a mon 
fujer. 

Le quinzième jour de Juillet 1702, 
on vit paroître fur les neuf heures du 
hiatin quatre VaiiTeaux Anglois, un 
defquels porroit pavillon quarré au 
grand mât, avec environ vingt Barques, 
qui defcendoient de la pointe de Nie- 
vcs , & qui s'approchèrent de la Rade 
du Bourg François de S. Chriilophe fur 
le midi 5 & prcfque dans le même feras 
le fieur Hamilron Major Général à^s 
Ifles Angloifes , envoya un Trompette 
accompagné d'un réfugié François , au 



Trdnç oifes de VA merlquc . 4 6j 
Corps de Garde de notre Frontière , qui 
demandèrent à parler au Conire de 
Gennes. On leur banda les yeux , & oa 
les conduifit chez le fieur de Gennes , 
a qui cet envoyé dit , que le fieur Ha- 
milton le prioit de fe tranfporter à la 
Frontière avec fix Officiers , & qu'il s'y 
trouveroit avec un pareil nombre , pour 
lui communiquer quelque chofe qu'il 
fivoit intérêt de fçavoir. Le Gomte de 
Gennes après avoir hcfité un peu de 
tettis 5 parce qu'il craignoit quelque fur- 
prife , fe détermina enfin d'y aller, il 
trouva le fieur Hamilton , qui lui dit , 
qu'il avoit ordre de l'informer , que la 
Guerre étoit déclarée , & que M. le Gé- 
néral Codrington avoit ordre de la Rei- 
ne d'Angleterre, de le fommer de lui 
remettre la partie Françoife de S. Chrif- 
tophe. Le fieur' de Gennes lui répon^ 
die qu'il ne falloit pas beaucoup de ré- 
flexion , pour flûre réponfe â une pa- 
reille propofition, & qu'il étoit réfoUi 
de faire fon devoir. Le fiêur Hamilton 
lui dit 5 qu'il attendroit fa réponfe dans 
deux heures , après quoi ils fe fépare- 
rent , & le fieur de Gennes étant revenu 
chez lui, afl^embla aufiitot les Officiers 
Majors, qui fe trouvèrent dans le Quar- 
tier, avec les Capitaines de Milice ^ 

Vvj 



1702. 




4 <î 8 Nouveaux Voyages aux Ifles 
— — Confeillers , & principaux Habirans 
lyoz. qu'on pût afTèmbler. 

' Le Comte de Gennes leur communi- 
<^ua ce que le fieur Hamikon lui avoit 
dit , & leur demanda leur fcntiment , 
les Officiers Majors qui aiïîfterent à ce 
Confeil étoient le fîeur de Valmeinier 
Lieutenant de Roi , & le fîeur Bache- 
lier Major. Les noms des autres font ici 
inutiles. On demanda d'abord au Ma- 
jor en quoi confiftoient les forces du 
Quartier , à quoi il répondit , qu'il n'y 
avoit que deux cens quarante-cinq hom» 
mes portant les armes , y compris les 
trois Compagnies de Soldats de la Ma^ 
rine. Cette réponfe ayant excité iinc 
grande diverfîté de fentimens dans l'ai- 
lemblée , on propofa que chacun mct- 
troit fon fentiment par écrit , ce qui tut 
exécuté 5 & il fe trouva que de dix-fept 

Eerfonnes qui étoient dans cette affem- 
lée , douze furent d'avis de capituler , 
& de rendre la partie Françoife aux An* 
glois 5 aux meilleures conditions que 
l'on en pourroit obtenir. Ce que je 
viens de dire , eft le précis d'un Certifi- 
cat que les Officiers & Habitans donnè- 
rent au Comte de Gennes le 19 du 
même mois de Juillet , qu'il a produit 
au procès qu'on lui fit pour raifon de la 




Françoifes de V Amérique, 4^9 
reddition de i'ifle \ mais dans lequel il ' " 
nianquoit une chofe elTentiellcqui étoit 1701, 
de marquer ceux qui l'avoient accom- 
pagné à la conférence qu'il eut avec 
le fieur Hamilton , & de témoigner 
qu'il ne s'étoit rien pafïé de fecret en- 
ti'eux , comme on l'en a accufé dans la 
fuite. 

Il eft certain qiie dans l'état où étoLc 
la Colonie Françoife de Saint Chrifto- 
phe 5 ce qu elle pouvoit faire de meil- 
leur 5 étoit de capituler. Le fieur de Val- 
meinier avoit propofé au Comte de 
Gcnnes avant la conférence avec le 
Major Hamilton , d'abandonner le 
Bourg, & d'aller avec toutes les Trou- 
pes joindre le fieur de Courpon aufïî - 
Lieutenant de Roi , qui commandoit ila 
pointe de Sable , en palTant par Cayon- 
ne & par la Cabeftere Angloife , où il 
auroit été facile de défaire les ennemis, 
qui pourroient fe trouver fur le chemin,. 
G'étoit le parti qu'avoit pris autrefois le 
Chevalier de Sales , comme je l'ai dit 
dans un autre endroit 5 & on pouvoit 
efpérer qu'il auroit un auffi heureux 
fuccès pour le Comte de Genn es qu'il 
avoit eu pour ce Chevalier s mais le 
fieur de Gennes ne voulut pas fuivre ce 
Confeil , ôc il aima mieux rendre l'Ifle 3 



470 N'oHveâUxVojdges aux TJles 

*■- . que de penfer à la fauver en coLirant 

1702. quelque rifque. On va voir la vérité de 
ce que je dis , par la copie d'un adc 
qu'il donna au fîeur de Valmeinier. 

Je certifie que le i 5 de Juillet ah for- 
tir de U Mejfe du Père Girard , fur ce 
^ue les Angleis nous avaient fait quelques 
aEles d'hoflilite , comme de boucher les 
chemins , de brûler un de nos Corps de 
Garde , d* arrêter un Officier de Milice , 
Jlf. de Kalmeinier me proj)ofa de les at- 
taquer 5 ^ de pafier par le .Quartier de 
Cajonne , pour nous joindre à Aî, de 
Courpan^ ce que je n ai pas voulu faire 
pour des raifons dont je rendrai compte 
au Roy, A Saint Chriftophe le i<^. JuiU 
let 1702. 

Signé, BEGBNNES. 

Cette pièce & quelques autres que je 
me difpen ferai de rapporter ici , furent 
en partie les fondemens du procès que 
le Comte de Gennes eut à efTuyer après 
la prife de la partie Françoife de Saint 
Chriftophe , dans lequel le fieur de VaU 
meinier fut au{fi envelopé , pour ne s'ê- 
tre pasoppofé aufîî vivement qu'il fem- 
bloit le pouvoir faire à cette reddition. 
C'cft pourquoi ayant à parler fou vent 




Vrmçoifes de V Amérique* 47T 
de ces deux Officiers dans le cours de - — — 
cette affaire, je croi que le Public ne fera 1 702..: 
pas fâché que je les lui falfe connoître. ^^-^oij-e 
Le Comte de Gennes étoit d'une an- du com- 
cienne famille noble de Bretagne , qui '^/^^,es,. 
étoit tombée dans une (i grande mifere, 
que le père de celui dont il eft ici quef- 
tionn'avoit point trouvé d'autre moyen 
pour fubfifter , &~entretcnir fa famille , 
que celui d'exercer un art mécanique , 
qui fait une partie néceffaire de la Mé- 
decine. Les Bretons, en cela bien plus' 
faînes que les autres gens, prétendent 
que cela ne fait aucun tort à la Noblef- 
fé, qui trouve fouvcnt par-là le moyen 
de fe relever , & de rentrer dans le 
monde avec un éclat proportionné à la 
quantité des biens qu on a eu l'induftrie 
d'acquérir pendant cette efpece d'éclip- 
fe ou de fommeil , où la pauvreté Ta- 
voit enfevelic ', c'eft ce qu'ils appellent 
une Noble fe qui dort , en attendant 
qu'une meilleure fortune la réveille. Le 
Maréchal de Vivonne pafTant en Breta- 
gne , 6c remarquant dans le jeune de 
Gennes , un efprit propre à exceller en 
d'autres chofcs qu'en la Profeiîlon de 
fon père, le tira de la Boutique , & le 
mena avec lui à Melîîne , ôc l'ayant pris 
en affedion 5 il le fit entrer dans la Ma- 



47 2. Nouveaux Voyages aux IJles 
• rine , ou ayant fervi avec beaucoup de 

1701, diftiiidion, & s'étant fait connoîtie au 
Marquis de Seignelay , & enfuite à 
Meffieurs de Pontchartrain Secrétaires 
d'Etat , qui avoient le département de 
la Marine , il fut employé en diver- 
fes Commiffions dangéreufes hors du 
Royaume, defquelles il s'acquitta avec 
tant de bonheur & de fidélité , qu'il fut 
fait Capitaine de Vaiflfeau , & Che- 
valier de S. Louis ; il eut des pen- 
sons confidérables, pour lui & pour 
fa famille , ôc ayant été gratifié d'une 
grande étendue, de païs dans la Terre- 
Ferme de Cayenne , le Roi eut la bon- 
té de l'ériger en Comté, fous le nom 
de Comté d'Oyac , & c'eft pour cela 
qu'on l'appella toujours depuis le Corn- 
tedeGennes. C'écoit un homme d'un 
efprit merveilleux , pour les Mathéma- 
tiques , & furtout pour cette partie qui 
regarde la Mécanique. Il avoir inventé 
plufieurs machines très-belles, très-cu- 
ricufes , ac très-utiles , comme des Ca- 
nons &c des Mortiers brifés , des flèches 
pour brûler les voiles des Vailfeaux , 
des Horloges fans relTorts , & fans con- 
trepoids , toutes d'ivoire , un Paon 
dont j'ai^ déjà parlé , qui marchoit , ^ 
qui digéroic, une boule applatic fur 



Françoifes de P ^mericjHe, 4/ j 
fes deux pôles , qui montoic d'elle-mè- - 
me fur un plan prefque perpendiculai- 
re , &: qui defccndoit doucement & fans 
tomber , lorfque fes reiTorts , qu'elle 
renfermoit , étoient arrivés à leur ter- 
me , & une infinité d'autres ouvrages 
que le Roi avoit vus avec plaifîr. Il s'é- 
toit trouvé en différentes occafions où il 
fe feroit acquis plus de réputation , fi fa 
valeur avoit été accompagnée de plus 
de bonheur 5 mais il n'étoit pas heureux,- 
& c'eft fouvent ce qui fait que le mon- 
de condamne les entreprifes les mieux 
concertées, & exécutées avec le plus 
de vigueur & de conduite , parce que 
le fuccès n'a pas répondu à. ce que l'on 
atcendoif. Il avoit eu en 1 <?9 5 . le Com* 
mandement d'une Efcadre de Vaifieaux 
du Roi 5 armés pour le compte de quel- 
ques particuliers , qui avoient obtenu 
une permillion de faire un établifie- 
ment au Détroit de Magellan , ou aux 
environs dans la Mer du Nord ou' du 
Sud. Il prit chemin faifant l'Ifle ôc le 
Fort de Gambie fur la cote d'Afrique , 
&: fe récompenfa par cette prife de tous 
les frais de l'armement. Le fieur Fro- 
ger en a donné une petite Relation.. 
Jai encre les mains les Lettres Patentes 
de cet établiiTement échoué , & les int 



1 70X-. 



474 Nouveaux Voyages eus: îfles 
— ~ trudions qui avoient été drefîees po^r 
1702. cette entreprife , qui peuvent fervir de 
modèle pour d'autres femblables , tanc 
elles font belles /& pleines de fageffe , 
de jugement, & de précautions. Avec 
tout cela le Comte de Gennes ne réiiiîit 
point, famauvaife étoile l'accompacma 
toujours, fes VaifTeaux fe féparerent , 
quelques-uns s'en retournèrent en Fran-^ 
ce fous de méchans prétextes \ lui & 
ceux qui entrèrent dans le Détroit de 
Magellan y foufFrirent beaucoup , &: ne 
purent faire aucun établiifement , parce 
que \ts chofes les plus néceiïaires lui 
manquèrent par la retraite de {ts autres 
Vaiffeaux : de forte que fans la prife de 
Gambie , & celles de quelques Anglois 
qjLi'il enleva vers les Ifîes du Vent, izs^ 
Armateurs n'auroient pas eu lieu de fe 
loiier de ce voyage. Ce qu'il en apporta 
de plus curieux furent des écailles de 
moulles d'une grandeur extraordinaire , 
dont il avoit trouvé le moyen de décou- 
vrir la beauté , en \ç.^ faifant paffer fur 
la meule, & dont on fait des tabatières 
d'un grand prix. Le Comte de Gennes 
avoit été marié deux fois Je ne fuis pas 
afTez bien informé de {o\\ premier ma- 
riage pour en parler , il n'en avoit eu 
que deux ou trois filles. Il époufa en fe- 



Françoifes de t Amérique, 475 

coudes nôccs la fille d'un riche Com- 

jiierçanc de la Rochelle, nommé Sa- 1702. 
voLirec , dont il a eu un fils , qui eft à- 
préfenc dans la Marine. L'a ComteflTe de 
Gennes aufîi-bien que Ton époux j & 
toute leur famille avoient été de la Re- 
ligion Prétendue Réformée , elle s'étoic 
convertie de bonne foi , & joignoitaun 
efprit fupérieur , vafte , poli 5 & fort ^ 
jufte j une piété qui la faifoit eftimer , 
ôcrefpeéter de tout le monde. Telétoit 
M. de Gennes , qui avoit eu le Com- 
mandement de S. Chriftophe après la: 
Paix de Rifwick en rabfence du Com- 
mandeur de Guitaut Lieutenant au Gou- 
vernement Général deslflcs,& Gou^ 
vcrneur en titre de cette Ifle. 

Le fieur de Valmeinier alors Lieutc- Famii'e 
nant de Roi" de S. Chrifïophe , & à pré- ^^{j^^^ 
fent de la Martinique , eil d'une ancien- meinier. 
ne NoblclTe de Normandie , dont le 
nom eft Cacquerai , qui porte pour ar- 
mes d'or à trois rofcs de gueulle , deux 
en chef, & une en pointe. Cette fa- 
mille qui s'cft partagée en vingt-trois 
branches , tire Ton origine de Guillaume 
de Cacquerai , Efcuyer , fieur de la Fo- 
lie en Valois , qui époufa en 1470. An- 
toinette du Bofe de Rudepoat. Sans en- 
trer dans le détail des defcendans de 



47 f Nouveaux Vojagei aux fjîes 
Giiillanme de Cacquerai , dont la No'^ 
îy^i. bleffe & les fervices ont été examinés 
avec foin , & approuvés dans la recheu- 
ehe qu'on fit des Nobles en i66<). 8c 
dans l'arbre Généalogique , qui en a 
été drefTé par M. d'Hozier le 15 Aoift 
de cette année 1702. je dois dire, q'ue 
Loiiisrle Cacquerai, Efcuyer, fieur de 
Valnreinier père de celui dont il eft 
queftion ici , vint s'établir à la Marti- 
nique en 1^5 1. Se y amena un nombre 
de Domeftiques engagés, avec tout ce 
qui étoit nécefTaire pour faire un éta- 
biifTement confidérable. M. du Parquet 
alors Seigneur Propriétaire de l'Ifle le 
reçut avec joye , ravi qu'un homme de 
qualité , quittât la France , pour venir 
demeurer chez lui. Il lui donna tout le 
terrain qu'il voulut , Se outre cela une 
exemption générale de toutes fortes de 
droits, corvées, gardes, Se autres de- 
voirs aufquels les Habitans étoient obli- 
gés non feulement pour lui , mais enco- 
re pour fes Domeftiques > Engagés Se 
Efclaves en quelque nombre qu'ils fuf- 
fent alors , ou qu'ils puffent être àTave- 
Bir. Cette Déclaration de M. du Par- 
quet eft du 23 Septembre 1(^54. 

Le même M. du Parquet le nomma 
€ouverneur de la Grenade dans la mê> 



Fr m^oife s de t Amérique. 477 
nie année comme je l'ai dit dans un au- 
tre endroit. A Ton retour en 1(357. il 
fut fait Capitaine de la première Com- 
pagnie de Cavalerie , qui fut mife fur 
pied dans les Ifles , & en cette qualité il 
rendit des fervices coniîdérables a la 
Compagnie de \G^a^, en dilîîpant plu- 
iieurs (éditions qui s'étoient élevées 
contre le nouveau Gouvernement. Le 
Père du Tertre rapporte fort au long ce 
qui fe pafTa en \666. au combat de la 
Montagne Pelée, & j'ai en main un 
Certificat de M. de Clodoré , Gouver- 
neur de la Martinique, qui rend un 
témoignage authentique de la fidélité, 
du zèle , & àç.% fervices que le ficur de 
Valmeinier a rendus au Roi , & a la 
Compagnie dans différentes occafions 
importantes. Cette pièce que je me dif- 
penferai de rapporter ici , efl du 8 Jan- 
vier \GG%, 

Le Roi ayant retiré les Ifles des mains 
de la Compagnie , & les ayant réiinies 
à fon Domaine en 1(574. le fîeur de 
Baas Lieutenant Général de fes Armées , 
&: premier Gouverneur Général des If- 
les , ayant eu de nouvelles preuves de 
la bravoure , & de la fidélité du fieur de 
Valmemier en plufieurs occafions , & 
entre les autres , lorfque la Flotte Hoi- 



[yoi. 



1702 



47^ Trouve AUX Voyages aux IJÎes 
* landoife commandée par Ruiter atra- 
. qua le Fort Royal de la Martinique, 
le nomma pour premier Confeillcr du 
Confeil Souverain qu'il établit à la 
Martinique , par ordre du Roi le 1 No- 
vembre 1^75.. 

Son fils Louis-Gafton de Cacquerai , 
Efcuyer, Sieur de Valmeinier, dont il 
s'agit ici , a fervi en France dans la Ma- 
rine depuis l'année i ^87. Il s'eft diftin- 
gué dans toutes les occafions qui s'y font 
préfentées & futtout en 1^5)0. au com- 
bat de la Manche , où il fut blelTé d'un 
éclat à la jambe. Il fut fait Major , & 
peu après Lieutenant de Roi à S. Chrif- 
tophe à la paix de Rifwick , & s'étant 
trouvé à la Guadeloupe en 1705. lorf- 
que les Anglois l'attaquèrent , comme 
je le dirai en fon lieu , il fit paroîtrc beau- 
coup de bravoure , & de prudence dans 
toutes les rencontres où il fe trouva. Il 
acquit beaucoup de gloire en répondant 
un gros détachement des Rcgimens de 
Charlemont 6c de Fifpatrix , qui avoient 
attaqué la droite de notre Camp. Il y 
fut blelFé d'un coup de moufquet , qui 
lui perça la cuiife , & d'un autre coup , 
qui lui emporta le bout du petit doigt. 
Ses fervices , & fa fidélité lui ont acquis 
une fi juftc eftime , ôc une telle réputa- 



Françoifis deV ^meri^ue, 479 
tion , que s'étant trouvé à Paris en 1717. 
dans le tems qu'on y reçût la nouvelle 
d'un foulevement àts Habkans de la 
Martinique contre leur Gouverneur 
Général, &c l'Intendant qu'ils embar- 
quèrent 5 & renvoyèrent en France , la 
Cour le fit partir aufficôt avec le iîèur 
de la Guarigue Savigny , Major de la 
même Iflc, pour aller appaifer ce dé- 
fordre *, & on voit par l'inârudlon qu'el- 
le lui donna , la confiance entière qu'el- 
le avoit en lui j le fieur de Valmemier 
a époufé en 1700. Rofe le Vafïbr de la 
Touche 5 dont il a un fils qui fcrt dans 
la première Compagnie des Moufque- 
taires du Roi. 

Ceci fuppofé , je vais continuer ce 
que j'avois commencé de dire de raffai- 
re de S. Chriftophe. 

En conféquence du réfiiltat du Con- 
feil de Guerre, dont j'ai parlé ci-de- 
vant, le Comte de Gcnnes drelîa les 
Articles de la Capitulation , & les en- 
voya au Major Général Hamilton , par 
les fieurs de Valmeinicr & Bachelier 
Lieutenant de Roi & Major , accompa- 
gnés des fieurs Lambert & Gafton Capi- 
taines de Milice de l'Ifle. Ces Officiers 
étant arrivés au premier Corps de Gar- 
de de la Frontière Angloif e , on retint 



701. 



4^0 Nouveaux Voyages aux IJle s 
■ les deux Oflicieis de Milice , & on con- 

1702. diiifir les deux autres dans une niaifon 
voifine , où le fleur Hamikon écoic 
avec un bon nombre de fes Officiers. 
Capitu Après qu'on fe fut affûré de part & d'au- 
s^^chrT-^^^ 5 qu'on avoir les pouvoirs nécefTai- 
wïphe. res pour traiter. Le fleur de Valmei- 
nier préfcnta les Articles qu'il avoir ap- 
porté , qui furent réglés après bien des 
conteftations comme on le va voir , 
ayant cru que le Public ne feroit pas 
fâché de voir cette picce. 

articles propofés de la Capitulation de 
la Partie Françoife de S. Chriftophe , en^ 
tre M, le Comte de Gennes , Gouverneur 
four le Roi de ladite Partie , & M, Ha- 
mikon , Major Général des Ifles de def- 
fous le Vent , ^ des Troupes de Sa Ma* 
jefté Britannique. 

ARTICLE PREMIER. 

' r. Que les Troupes du Roi fortiront 
^*^*®'^^^' Tambour battant , mèche allumée, 3c 
Bagages. 

I I.. 



II. 

'Accorde 
ftux 



Que les Officiers defdires Troupes 
el! Sortiront avec leurs Bagages & Valets 

cfclaves y 



Françoifes de V Amérique, 4S i 
cfclaycs \ f^çavoir , les Capitaines, fix , ■ ^ 
les Lieucenans quatre , & les Enfeignes 1702, 
deux. À 

_ . _ ^ ^ pitaines 

■l- •»■ *. trois, aux 

Lieuce- 

Qu'il ne fera fait aucune infulte aux infei- 
Religieux qui emporteront avec eux^""""* 
tout ce qui appartient à l'Eglife. ac"^V 



ï V. 



IV. 



Qiie Meffieurs les Capitaines de Mi- A'ia vo^ 
lice , Lieutenans & Enfeignes fortiront Gé^ér^f 
armés, & auront j fçavoif, \ç,s Capi- ^ "** 
raines , fix Nègres j les Lieutenans, qua- 
tre > & les Enfeignes , deux. 



V. 

Que Mefîîeurs les Officiers du Con- 
ièil Souverain fortiront avec fix Neo-res 
chacun. 

V 1. 

Que les autres Habitans auront chacun 
un Nègre, 

VIL 

Que les familles de tous les Habitans 
& Officiers feront conduites ainfî que 
les Troupes à la Martinique dans 'les 
lame Fil. x 



V. 

Chacua 
trois Nq- 
gres. 



vr. 

A la vo- 
lonté dil 
Général, 

vir* 

A la vo- 
lonté diî 
Géaéra!, 
les fem^ 
mes ne 
ktom 



4S 1 Nouveaux Voyages aux IJles 
Bâriroens qui leurs feront fournis avec 



1702.. leurs hardes & bagages. 

V I I L 



poi 

parées de 
leurs ma. 



ÏX. 

A la VO' 

lonté <i\x 
.Général. 



X. 

Accorda, 
ils forti- 
iont avec 
les Fran- 
çois , à 
l'égard 
de ieurs 
Bagages 
â la vo- 
lonté du 
Général. 

XI. 
Accordé, 



Que l'Etat Major, qui coniifte en 
un Gouverneur , trois Lieutcnans de 
Roi , Ôc un Major , s'en tiendra à l'hon- 
nêteté du Général, pour la quantité 
de Valets efclaves qu'ils emmèneront 
avec eux. 

I X. 

Qu'il fera^accordé à fix Gentilshom- 
mes de la fuite de M. le Comte de G^n- 
nés trois Nègres chacun , armes & ba- 
gases, 

^ X. 



Que les Irlandois qui font établis 
dans les Quartiers François fortironc 
fains 6c faufs , avec armes & bagages. 

XL 

Que les fieurs Ravary , Choifîn & 
Bourgeois feront inceflamment rendus 
aufli bien que ceux de la pointe de Sable, 
&: conduits comme les autres à la Marti- 
îiicjue, 



Fran^oifes de t Amérique, 48 5 



X I I. 



702, 



demain 
matia. 



• 

Qu'aux fufdites conditions la partie t^pj^^j. 
Françoifc fera remife demain iG Juil- de cuiU 
let lyoi. a midi , & qu il ne fera fait ^éiivr^f* 
aucune infulte aux Habitans. ce 7Jir , 

& la Baf- 

Signé, DE GENNES. ^«««^'^ 

Tous \qs Articles ci-defTus marqués a 
la marge font accordés félon qu'ils font 
Spécifiés, Signé, WALTER- 

H A MIL TON, 

En conféquence de cette Capituîa- 
lion le Pofte de la Ravine Guillou , où 
«toit un mauvais retranchement , qui 
défendoit notre Frontière , fut livré 
aux Anglois qui s'y établirent , &: s'y 
fortifièrent aufîîtôt. Pendant que le fîeur 
<le Valmeinier écrivit au lîeur de Cour- 
pan Lieutenant de Roi, Commandant 
au Quartier François de la pointe de 
Sable , que la Capitulation étoit fîgnée , 
& qu'il pouvoit venir joindre le relie 
de la Colonie à la BalTeterre , le £eur 
Lambert fut en mème-tems dépêché 
avec un Trompette , & un Officier An- 
glois aux Troupes qui étoient débar- 
<^uées aux Salines , 5c qui dévoient ar- 

Xij 



IfOl, 



484 Nouveaux Voyages aux IJles 
. taqaer le Bourg de la Badetcrre Fran-« 
çoife à minuit, afin qu elles demeuraf- 
fenr dans leurs Poftes fans rien entre- 
prendre contre nous, attendu que la 
Capitulation étoit fignée. 

Cependant le iieur Poulain Capitai- 
ne d'une des Compagnies détachées de 
la Marine , ayant été iîibîlitué à la place 
du Major qui devoir accompagner le 
fieur de Valmeinier , fut chargé de ve- 
nir dire à M. de Gennes que la Capitu- 
lation étoit fignée , ^ que le Pofte de 
la Ravine Guillou étoit livré aux An- 
glois. Le Comte de Gennes fe forma- 
lifa beaucoup de ce qu'on avoir livré 
ce Pofte fans l'en avertir , &; ayant vu 
que la Capitulation n'étoit pas acceptée 
tout-à-fait comme il l'avoit demandée , 
il protefta qu'il ne la vouloit point ac- 
cepter , & qu'il aimoit mieux demeu- 
rer prifonnier de guerre avec fa garni- 
fon , que de fubir les conditions que les 
Anglois lui impofoienr. 

Il eft certain qu'il avoit raifon de fe 
plaindre , que le Pofte de la Ravine 
Guillou eut été rendu fans qu'il en eue 
été averti ^ mais pour le refte , il avoir 
tout ce qu'il pouvoit raifonnablemenc 
efpérer. On voit bien qu'il vouloit 
quelque pièce , qui fervît â le jiiftifier 5, 



Françoifes de V Amérique. 4S ^ 
s*il étoit inquiété dans la fuite pour la ■" ' ""^ 
reddition de S. Chriftophe , c eft pour- 1701, 
quoi les Officiers Majors , avec les Re- 
ligi'eux , & les principaux Habirans $ 
voyant qu'il s'obftinoit à ne pas figneu 
les apoftilles de la Capitulation , drelTe- 
renc i'Ade fuivanr pour lui fervir de 
décharge. 

Nous fbujfignés , Lieutenant de Roi 
^ Major de cette Iflg , Capitaines d'In' 
fanterie , #• autres Officiers dn ^u-nr* 
tier de la Baffeterre , Confeillers & Offi- 
ciers du C^nfeil Sopiveram , avons prié 
JM^ le Comte de Gsnnes » Commandant 
four le Roi , de vouloir Jtgner les apoflil* 
les mifes en marqe de la Capitulation paK 
J\d. Ham'tlton Major Général des Trou^ 
pes Angloifes , ptiifcjuon ne peut faire 
autrement s les Anglais étant maîtres de 
tous les , ^Martiers François , & ce pour 
éviter /? l entier dépérijfement , & ruiy^e 
totale de la Colonie , qui périr oit infailli- 
blement par le mauvais traitement quel- 
le pour r oit recevoir ^ ou être retenue pri-' 
fonniere dé^ Guerre , ou envoyée dans 
quelque Ifle defert^, ou périr miférahle- 
ment dans les prifons. Fait à la Baffk- 
terre de Saint Chriftophe le 1 8 Juillet 
1702. Signé», Valmeinier ^ Bachelier , 
poulain , Pradines , Cvrreur , le Clerc ^ 

Xiij 



^S6 Nouveaux Vopges mx Ijîes 

— Fontaine Torail , Girandet, le Pallu , Bi- 

Î702. nois, Perret, Girard Supérieur des Jéftii^ 
teSyF.Théodofe Religieux Carme, & F, E- 
leuthere Gueftier Supérieur de la Charité^, 
Les Anglois entrèrent dans le Bourg 
de la BafTeterre fur les huit heures du 
matin, on leur configna les armes des 
Soldats & à^s Habitans j ils dévoient 
rendre celle àcs premiers , les autres 
étoient à leur difcrétion , & par confé- 
quent perdues. ^ • 

Le heur de Courpon Lieutenant de 
Roi , Commandant à la pointe de Sa- 
ble &: à la Cabeilerre Françoifc , ne re- 
çut point l'avis qui lui avoit été envoyé 
^ar le fieur de Valmeinier v mais ayant 
appris par un cfpion , que les Anglois. 
vouloient faire tous leurs efforts du cô- 
té de la BalTeterre , il réfolut de s'y ren- 
dre avec fon monde. Il y arriva en ef- 
fet quelques heures après que les An* 
glois furent entrés dans le Bourg. Il n'a- 
. voit trouvé aucun obflacle en paflant 
fin- leurs terres à la Cabefterre & à 
Cayonne, qu'un Corps de Garde de 
quinze à vingt hommes , qui étoit pofté 
àéeur frontière de la Ravine à Cabrit- 
tes,qui s'enfuit après avoir fait fa déchar- 
ge , qui ne tua , ni ne blefTa perfonnc. 
Cet Officier ayant appris en chemin ce 



frmçûifes de V Amérique» 4S7 
qui s'étoit palTé , & que les Anglois — ^-*- 
étoient maîtres du Bourg , s'arrêce fur 1702, 
une hauteur à demie lieiie du Bourg , 
où il mit Ton monde en bataille , ne fça- 
chant pas certainement s'il avoir été 
compris dans la Capitulation. Dès qu'il 
en eût été alTûré , il vint au Bourg , où 
il fut contraint de fubir la même loi 
que les autres. 

Comme il y avoit beaucoup de fa- 
milles Françoifes , qui s'étoient retirédl 
à la Montagne ronde , & à la grande 
Montagne , le fieur Lambert Capitaine 
de Milice, demanda un ordre au Gé- 
néral Anglois , avec une Sauve garde, 
pour faire venir ces familles dans le 
Bourg , parce qu'autrement elles fe- 
roient demeurées cxpofées aux pillages, 
ôc-aux violences àts Coureurs. Le Gé- 
néral lui accorda fa demande , bc lui 
donna un de Tes A y de de Gamp'& un 
Trompette , pour l'accompagner. Il 
fembloit qu'il n'avoit rien à craindre 
marchant avec ces fûretés j cependant 
il ne fut pas à trois quarts de lieu du 
Bourg 5 qu'on fit fur lui , & fur fa com- 
pagnie une décharge, dont le Trom- 
pette fut tué tout roide , l'Ayde de 
Camp blelTé mortellement, & lui eut 
an bras tellement fracaffé , qu'il le fal^ 

X iv 



Il 



kl 



4S S Nouveaux Voyages aux Ifles ^ 
«-r~lut couper quelques heures après. Il 
1702. tomba fous Ion cheval qui fut tué, & 
ceiut un vrai bonheur qu'il ne fût pas 
achevé par ceux qui avoient fait cette 
décharge , enragés d'avoir tué leurs 
gens en croyant tirer fur \ts François. 
Ce Parti etoit d'environ quatre cens 
iiommes, qui s'étoienr embufqués en 
cet endroit, pour attendre le fieur de 
Courpon, qui avoir évité leurrencon- 

^^vf",P^$''''^ parieurs derriers , fans 
quils leuiïent apperçii. 

O^fiî^ embarquer tous .nos François, 
& au heu ài^\^^ conduire aux Ifles du 
Vtnt, comme on avoir heu de l'cfpé- 
rer , après ce que le Major Général avoit 
promis , \^s Anglois \^s voulurent faire 
tranfporter d S. Domingue , après les 
avoir pillés contre la bonne foi de la 
Capimlarioii , fous de vains prétextes, 
dont on ne manque jamais. Ils retin- 
rent M de Gennes en otage, pour la 

luretedesBarquesqu'ilsfournirentpour 
le tranfporc de la Colonie. Mais la plû- 
pait de cesBâtimens ne firent pas un 
aufli long voyage que celui de S. Do- 
inmgue i nos gens \qs contraianirent 
moitié de gré , & moitié de force , de 
prendre la route de la Martinique , dès 
qu'ils furent hors de la vue de S. Chnf- 



Franc oif es de V Amérique. 489 
tophe \ de cette manière la plus grande » 



partie de la Colonie vint à la Martini- 1-702^ 
que & à la Guadeloupe , où.j'eus le plai- 
fîr de recevoir mon bon ami le Capitai- 
ne Lambert, & de lui fournir tout ce 
qui lui étoit nécelTaire, pour aller joia- 
<lre fa famille, qui étoit déjà arrivée à la 
Martinique. 

Les Barques Angloifes qui allèrent 
jufqu'à S. Domingue , furent fort long- 
tems a revenir à S. Chriftophe. Le Com- 
te de Gennes y fut retenu jufqu'à leur 
retour \ après quoi le Général Anglois- 
lui rendit fes Nègres & fon Bagage , & 
lui donna un Pafleport pour fe retirer 
où bon lui fembleroit. îl fréta un petit: 
Bâtiment , pour porter fur fa Comté- 
d'Oyac en la Terre-Ferme de Cayenne ,. 
les Nègres que les Anglois luiavoient 
rendus , & quelques autres qu'il avoit: 
achetés 5 étant bien aife de ne point al- 
ler à la Martinique avant d'avoir des; 
nouvelles du Secrétaire d'Etat , à qui il 
avoit donné avis de ce qui lui étoit ar- 
rivé. Il fut encore malheureux dans^ 
cette occafion , fon Bâtiment ne put re-» 
monter au vent comme il falloit faire ^ 
pour gagner Cayenne •, de forte que le 
terme de fon PalTeport étant expiré j it 
tomba entre les mains d'un CorfaÎBe 



49*^ Nouveaux Voyages aux IJles 
^ — — Hollandois , qui le conduifît à S. Tho- 
Î702. mas50Ù il fut déclaré de bonne prifcmal- 
gré tour ce qu'il put dire & faire , pour 
conferver les débris de fon bien. Il ar- 
riva enfin à la Martinique vers le mois 
d'Août 1705. Leiieurde Machauk auffi* 
Capitaine de VaiiTeau , &:qoi étoit Gou- 
verneur Général des liîes depuis quel- 
ques mois , le fit arrêter aufïitôt , Ô£ met- 
tre en fureté dans le Fort S. Pierre , oà 
le fieur Coullet Major de la Martinique 
commença l'inftrudion de fon Procès 
félon Tordre qu'il en reçut du fieur de 
Machauk, à qui la Cour avoir ordonné 
de le faire , mais d'une manière qui lui. 
fût agréable 5 puifqu'elle ne fouhaitoit 
pas qu'on le trouvât coupable , ni qu'on 
le condamnât , à moins qu'il ne fût con- 
vaincu d'une • lâcheté outrée dans ce 
qui setoit pafTé à S. Chriftophe. Ce: 
Procès fut très-long. Le Comte de Gen- 
lïes fe défendit de fon mieux , le fieur 
de Valmeinier fut mis en caufe , aulîî. 
bien que le fieur de Châteauvieux , àc. 
on fit des procédures contr'eux. 

Il ne paroifîoit pas que le Comte de 
Gennes eût rien à craindre , puifque 
comme je l'ai fait voir ci devant, on 
ctoit {\ perfuadé à la Martinique , qu'il 
ae pouvoit pas conferver fa Colonie , fi 



TrAn^oifes de V Amérique, 4 9 1 
elle étoit attaquée par les Anglois , que 
le Commandeur de Guitaut Lieutenant 
Général , & M. Robert Intendant , 
avoient voulu envoyer des Barques > 
pour enlever toute la Colonie , & la 
tranfporcer aux autres Ides Françoifes 
peu de jours avant qu'on eût des nou- 
velles certaines de la Déclaration de la , 
Guerre. 

Je croi pouvoir me difpenfer ^ie rap- 
porter ici quantité de pièces que le 
Comte de Gennes produifit pour fa juf- 
tificâtion : il convainquit de faux trois 
miférables , qui avoient dépofé contTé 
lui, ôc les plus. honnêtes gens du païs 
lui rendirent fervice , & dépoferent ea 
fa faveur. Malgré tout cela voyant que " 
fon affaire prenoit un mauvais train , il 
récufa quelques-uns de its Juges , & 
même le (ieur de Machault , & propofa 
fes caufcs de récufation \ èc comme il 
eut avis que le Miniftre avoir ordonné 
qu'on fît entrer dans le Confeil de Guer- 
re le fieur de Saujoii , qui commandoit 
le Vaiffeau du Roi la Thétis , quon at- 
tendoit à tous momens , avec fes Ofr 
eiers , pour examiner fon affaire, il fir 
ee qu'il pût pour retarder fon jugement: 
jufqu'à leur arrivée ; mais ce fut en vains», 
on pafïa par-deffus tous ces ordres>j ^ 



lyou 



qoi 



492 Notiveaux Voyages aux Ifles 
- fans attendre perfonne, le Comte dcr 
. Gennes fut tranfporté du Fort S. Pierre 

au Fort Royal , d'une manière dure &: 
ignominieufe : la ComrefTe fa femme 
n'eut pluspermiffion de le voir , à moins 
qu'elle ne voulût demeurer reilerrée en 
prifon avec lui fans en plus fortir , & il 
fut jugé dans le mois d'Août 1704. 6^ 
condamné comme atteint & convaincu 
d'une lâcheté outrée dans ce qui s'étoic 
pafTé a S. Chriftophe , à être dégradé 
de Noblelïe, & privé de la Croix de S. 
Loiiis , ôc de tous les emplois dont il 
et oit revêtu. 

Le Comte de Gennes appella de ce 
Jugement au Confeil du Roi , & prit 
fes Juges, & leur Greffier à Partie; Se 
peu de jours après, le VailTeau du Roi 
Ik Thétis arriva , dont le Capitaine ayoit 
ordre de porter en France le fieurde 
Gennes avec les procédures qui fe troii- 
veroient avoir été faites cantre lui. 

A l'égard desfîcurs de Valmeinier & 
de Château-viéux tous deux Lieutenans 
de Roi de la même ïfle , il ne fut rien 
ftatué touchant le dernier -, & à l'égard 
du premier, il fut fufpendii de l'exer- 
cice de fa Charge pour fîx mois , parce 
qu'on prétendit qu'il ne s'étoit pas op- 
pofé auez vivement à la reddition de 



Frmçoifes de t Amérique, 45^1 
Si Chriftophe , comme iî dans la fîtua- 
tion où étoient les chofes , & vu la foi- 
blefïe de la Colonie , il avoir pu faire 
aurre chofe que de confeillcr d'attaquei^ 
les Ennemis du côté de Cayonne & de 
la Cabefterre , pour fe joindre à l'autre 
partie de la Colonie , ou la chofe n'é- 
tant pas trop faifable , ni trop fûre , il 
ne mérita pas plutôt des laiianges que 
du blâme , d'avoir fçu tirer des Anglois 
le meilleur parti qu'on en pouvoit at- 
tendre, comme on la vii par la Capi- 
tulation. 

Le Comte de Gennes fut embarque 
fur ce Vaiffeau avec le iieur dé Valmei- 
nier , mais ils eurent le mdÉ^ur d'être 
pris par les Anglois , & conduits à Pli- 
mouft 5 où le Comte de Gennes mou- 
rut lorfqu'il étoit fur le point de paOTer 
en France , où fon innocence n'auroic 
pas manqué d'être reconnue , & fà ré- 
putation rétablie \ ce qui cft ii vrai , que 
depuis fa mort , le Roi a donné At% 
Peniîons confidérables à fa veuve , & à 
j[ès cnfa^ns , & pour faire connoître l'ef- 
lime qu'il faifoit de lui , & combien ii 
étoit éloigné de faire la moindre atten- 
tion au Jugement qui avbit été rendu 
contre lui , il lui a confervé dans les Br^r 
vets ôc Ordonnances des- penûons ac- . 



lyoi* 



494 Nouveaux Voyages aux Ifles 
- cordées à fa veuve , & d fes cnfans , les 



Î702. qualités de Comte, de Chevalier de S. 
Loiiis, & de Capitaine de fes VaifTeaux : 
a quoi il a ajouté que ces Penïîons font 
accordées à fa famille en confi dération 
de fa fidélité , & de fes bons &: agréa- 
bles fervices. Cela fufïît à un homme 
mort 3 & c'eft une confolarion conlldé- 
rable pour une famille affligée comme 
celle du Comte de Gennes. 

Ce que fai dit ci-devant du fieur de 
Valmeinier marque aCTez que le Juge- 
ment rendu contre lui n'a point feic 
^ d'impreffion à la Cour , puifque le Roi 
l'a fait depuis ce tems-là Chevalier de 
S. Loiiis ,i|| fon Lieutenant à la Marti- 
nique , ôc qu'il eft difficile qu'un Prin- 
ce marque plus de confiance en la fidé- 
lité , & en la fagelTe de fon Sujet, que 
le Roi lui en a témoigné dans les inf- 
trudions qu'il lui donna en l'envoyant 
à la Martinique , pour appaifer les mou- 
vemens qui y étoient furvenus en mil 
icpt cens dix-fept. 

Pour ce qui efl du fieur de Château^ 
vieux , quoique fon adion fût criante , 
& qu'il méritât une punition , fa vieil- 
iclTe , & fes longs fervices firent qu'on 
l'épargna aux Ifles ; mais il eut enfin^ 
©rdrc de venir rendre compte de iis 



Franfoifes de V Amérique, 49 5 
adbions à la Cour. Il s'embarqua dans ■* 

un VaifTcau de Nantes de yt Canons lyoi» 
appelle le S. Jean-Baptifte avec fa fem- 
me , & beaucoup d'autres pafTagers à 
la fin de 1708. Ils furent battus d'une 
fiiurieufe tempête , qu'on n'a plus en^ 
tendu parler du Vaiffeau, ni de ceux * 
qui étoient dedans. 

J'ai cru devoir rapporter tout de fui^ 
te, tout ce qui regardoit l'affaire de 
S. Chriftophc , fans fuivre l'ordre de 
mon Journal , & cela pour la commo- 
dité du Lecteur. 

La Partie Françoife de cette lUb , qui 
étoit la mère de toutes les Colonies, 
a été cédée aux Anglois par la dernière 
paix conclue avec eux à Rifwick ea 



Win de la fe^tiéme T artie:.. 



4^y 



^^ ^ 4i ♦ ^ 4^ -^ 4i 4i "~ 

4i 4i 4; ^ f- ^ ^^ 

•f ^ 4i f, ^ ^ %^ 4i 

TABLE 

DES MJTI ERE S 

contenues dans lafeptime 
Partie. 

A 

Bus qui fe commettoient dans les 
. travaux Publics a la Guadelou- 
pe , 6^ le remède que l'Auteur y 
trouva, 421 

Anglois de Nieves , leur prétention 
pour Je faîut , ^ 

Anglois de S. Chriftophe. Leurs mai- 
ions 30. Leur repas, leur manière 
de fervir 31. Habillcraens des fem- 
mes 32. Comment iîs confervenc 
leurs vins & autres liqueurs 35. Ih 
ont beaucoup d'Efclaves , ^ à bon 
marché 40. Les maltraitent > & uc" 




TABLE 497 

les baptifent point , 42. 

Anglois. Ils attaquent le Quartier de 
l'Efterre à S. Dominoue à la fin de 
16^^. ôc font repouflés , lo^ 

Armadille ou petite Armée Navalle EC- 
pagnolle de Barlovento, 27^ 

Arquian ( Je Comte de ) Gouverneur du 
Cap François à S. Domingue , 118 

Auger, Gouverneur de la Tortue , ôc 
côte S. Dominique, ôc auparavant 
de la Guadeloupe 113. Il fe prépare 
à la Guerre contre les Anglois , ù. 
prévoyance pour les Vivres , les Ar- 
mes , les Munitions , 43 5 

l'Avancuriere. Barque ainfi nommée 
dans laquelle l'Auteur remonta de S. 
Domingue aux Ifles du Vent , 2 1§ 

Aumônier de T Armadille fait retrouver 
la bourfe de 1 Auteur , 279 

Augufte Malpert (le Père) Supérieur 
des Religieux de la Charité au Cap 
François , Tes bonnes qualités , 129 

l'Auteur va à S. Domingue en qualité 
de Commiflfairc de leurs Mifïions i. 
Il arrive à la petite Rivière à Léoga- 
ne , Ôc exécute fa commilîîon 1(^4. Il 
s'embarque pour retourne/ aux Ides 
du Vent 2.70. Il eft pris ôc pillé par 
les Efpagnols 173. Il fait faire les Pâ- 
ques à l'Equipage de fa Barque 28^» 




4pB TABLÉ 

Il débarque à S. Chriftophe 3 5 5 . Il 
arrive enfin â la Guadeloupe , 3^5 

Automate curieux fait par le Comte de 

3<3 



Gennes 



B 



BAIatas. Defcription d'un arbre de 
ce nom d'une grandeur prodi- 
gieii^e, ^ 4,^ 

Baratco. Préfent que les Joueurs qui ga- 
gnent font à ceux qui les regardent 
jouer , fort utile à l'Auteur , 19 8- 

Barque dans laquelle l'Auteur avoir été 
pris relâchée , 300 

Baye d'Ocoa , & Bourg Das , 271 

Bedarides ( le Père Jacques ) Jacobin 
Curé de l'Efterre à S. Domingue , &c 
enfuite Supérieur Général de leurs 
Miffions ,. i^j 

Blanchiffage des Iflcs de l'Amérique , 
plus beau qu'en aucun lieu du mon- 

Blenac (le Comte de) Chef d'Efcadre , 
premier Gouverneur Général de S. 
Domingue en 171 3. nj 

BoifTy Ramé , Gouverneur du Cap 
François , ôc Commandant à S. Do- 
mingue en 1701. 11^ 

Boucaniers ôc ChalTeurs , leurs différen- 
tes occupations , 132, 

Bouchard , Ingénieur du Roi , envoyé à 



DES MATIERES. 4^5^ 

Cartagencs pafle à la Guadeloupe, 430 

Bouloë &'Bricourc Gouverneur Se Di- 

redeur de Tlfle à Vache. Leur mé- 

iîncelligence > 144 

C 

CAbaiïbn ( lePcre) Supérieur Gé- 
néral des Miffions des Jacobins. 
Son voïage à S. Domingue avec l'Au- 
teur , z. 
Canot des Religieux de la Charitér Sa 
grandeur ôc la perre , 374 
Cap François de S. Domingue. Def- 
cription du Bourg Ôc Quartier de ce 
nom , 120 
Cap S. Nicolas. Le Moule ou le Mole. 
Sa defcription 5 150 
Cap de Dona Maria , 232, 
CapTiberonoude LosTuberones, 237 
Cap Mongon ou d'Alta Vêla , 270 
Capitaine , Commandant ou Gouver- 
neur de l'Armadille Efpagnole de 
Barlovento , Ton portait , 277 
Caravelle de S. Thomas. Rocher voi- 
fin de cette Ifle , ,,. ♦ 31 9 
Cannes, Sucres, Cacoyers, Indigo > 
Patates Se autres fruits de Léogane , 
leur beauté ôc leur bonté , 184 
CarofTes en grand nombre à S. Domin- 

^95 



gue, 



Câratas, plante. Son ufage pour blaa- 



$00 TABLE' 

chir le lingue, ^^5 

Carmes de la Guadeloupe , ^ 41 j 

Caftras,Oeconome de la Compagnie de 
i'Ifle à Vache. Son Hiftoire , 25 r 
Cafques , Chiens fauvages ainfî appel- 
lés à S. Domingue , 1^^ 
Caye S. Louis. Sa defcription. Projet 
pour la fortifier , z^p 
Caymans ou Crocodilles icjc). Ils atta- 
quent raœmenr un homme. Moyen 
de s'échappel- quand on en eft pour- 
luivi 200. Comment les Nègres Se 
les Mulâtres les artaquent 201. Def- 
cription de ces animaux , ihid. 
Caymites , Ifles déferres auprès desquel- 
les la Barque où étoit l'Auteur perd 
facuiiinc, 2.21 
Château de la Montagne en l'Iile de S. 
Chriftophe^ 23 
ChafTe abondante a Sainte Croix , 49 
Charité , Lieutenant au Gouvernement 
général de S. Domingue , 118 
Château Morand ( le Marquis de ) Gou- 
verneur Général de S. Domingue en 
171^. ii§ 
Château-vieux , Lieutenant de Roi à S. 
Chriftophe, j^c^^ 
Chaiïeurs du Cap Dona Maria , 232 
Chevaux de Nippes. Leur bonté , 197 
Chevaux de S* Domingue. Leur origi- 



II 



DES MATIERES. 501 
ne 5 taille , bonté , ôc prix , iç)ô 

Chaux de Léogane. Remarque fur les 
anciens bâtimens , 18S 

Chemin par terre du Cap François à 
Léogane, ~ 137 

Chirurgiens de S. Domingue , leurs 
gains confidérables , ôc leur ignoran» ' 
ce. Hiftoire à ce fujet , 207 

Chemin du petit Goave à la Caye de S. 
Loiiis 5 248 

Cèdres on Acajoux de Saint Domin- 
gue, ' 203 

Choifeuil ( le Comte de ) Gouverneur 
de U Tortue ôc côte S. Domingue 9 

114 

Cochon bouc'anné en aiguillettes , qua- 
lité 5 ôc bonté de cette viande , 1^6 

Coffre à Mort ou Bomba d'Infierno , 
Iflet j parle travers de la côte méri- 
dionale de Port-Ric , ^z 

Colonie de l'Ifle de Sainte Croix tranf- 
portée à S. Domingue en i (35) 5 . 107 

Codrington Général , des Ifles Angîoi- 
fes fous le Vent. Son entrevue avec 
l'Auteur, ^^8 

Commerce avec les Efpagnols ci- devant 
fort lucratif. Comment on le fait, 221 

Compagnie de l'Ifle à Vache , 11^ 

«Conditions que la Compagnie de Tlfle a 
Vache faitoit à fcs Habitans 3 % 4^6 




502 T A B L E 

Concordat entre les H abitans François 
ôcHollandois de rifle S. Martin, 345 
Confeils Souverains établis à Léoganc 
• & au Cap François , 1 1 <J 

Confins Ôc Moufliques en prodigieufe 



quantité 



253 



Comment les Anglois enfeignent le mé- 
tier de coureurs à leurs Nègres , 3 6z 

Cordonniers 3 Habitans de Tlfle de Sa- 
ba, ^^cf 

Courbari arbre. Sa defcription. Ufage 
qu'on fait du bois & du fruit , 387 

Courpon 5 Lieutenant de Roi à S. Chris- 
tophe j 4y(^ 

Cuifme d'un Vaiffeau Efpagnol , 282 

Cul d-Sac de Léogane , 215 

Cuiïy 5 Gouverneur de la Torruë, ^ 
.côte S. Domingue. Son Hiftoire , ^3 
D 

DAniel Capitaine de Forbans 532. 
Il prend le Curé des Saintes. 
Hiftoire de la MeflTe qu'il l'oblige de 



chantei 



37S 



Découvertes des François dans l'Amé- 
rique 5 é^ 

De Gennes (le Comte) Commandant à 
S. Chriftophe 5. Il eft (ommé de ren- 
dre l'Ifle aux Anglois 457. Sa famille 
4(j7. Il tend Flile par Capitulation 
471. Il demeure en otage 478. Eft 



DES MATIERES. 505 
aîrcté à la Martinique , & eft jugé 
482. Tranfporté en France, de pris 
par lesAnglois, & meurt 48 4. Pen- 
sons données à fa veuve , & à Tes 
enfans, 48^ 

Defcription d'un dîner à rEfpagnole , 

284 

Defnots ( le Comte ) Gouverneur Gé- 
néral das Ifles. Son arrivée au païs 5 
& fa mort, 2^2. 

Defportes Arfon Négociant Maloiini : 
fujec de fon voyage à la Jamaïque , 

119 

Deflein de l'Equipage de la Barque l'A- 
vantuîiere en cas qu'on voulût la con- 
fifqiier, 294 

Différent de l'Auteur avec un Commis 
du Domaine de la Guadeloupe , 3 6j 

Dogeron , Gouverneur de l'Ifle de la 
Tortue en 1 66^, Son Hiftoire , 8 S 

Du CafTe Gouverneur de l'ifle de la Tor- 
tue 5 Ôc côte S. Domingue ^8. Il pille 
une partie de la Jamaïqueen 1^94. 
Hiftoire de cette entreprife 10 1 . Il fc 
trouve à l'expédition de Cartagene 
en 1(^97. 107. Il repouiïe lesAnglois 
qui avoicnt furpris le petit Goave ni, 
H eft fait Chef d'Efcadre , ôc quitte le 
Gouvernement de S. Domingue en 

^700- .in 




Il 



504 TABLE 

Du Gaffe Lieutenant de Roi à Léofya- 
nc, ■ 171 

Du Clerc Major de Léogane , 171 

Duel entre deux Corfaires des Ifles de 
l'Amérique François ôc un Anglois , 
dans lequel ce dernier efî: pris , 43 8 

Du RofTey reprend Tlfle de la Tortue* 

fur les Efpagnols en 1(^59. ôc en eft 

fait Gouverneur , S 4 

E 

Ffct prodigieux du Soleil fur une 

terrafTe de plomb , 4CH^ 

Eglife Paroifliale de la Baffetterre de S» 
Chriftophe, 21 

Eglife des Capucins à laCabefterre de 
lamèmelfle, 25 

Eglife du Cap François. Sadefcription , 
ôc rindévotion des Habitans , 125 

Eglife Paroifîîale de la petite Rivière de 
Léogane, 158 

Eglife Paroiflîale de l'Efterre , i ^7 

Erreur du P. du Tertre 5 fur l'Hiftoire 
de rifle de la Tortue , 8(^ 

Autre erreur du même , fur l'arbte qui 
porte les Savonettes , 385 

Autre erreur du même , fur le Gom- 
mier , 377 

Efpagnols. Ils furprennent l'Ifle de la 
Tortue*, Se madacrent les François 
en 163*8. 66. Ils attaquent le Fort de 



DES MATIERES. 505 
la Tortue en 1^45. & font repouirés 
70. Ils prennent Tlfle & le Fort de la 
Tortue en 1^54.75. Ils prennent la 
FortereflTe de Port- Paix en 1^54. 6t 
l'abandonnent aulTirôt loo. Ils fonc 
naturellement larrons 5 22 c 

Premier établilTement des François dans 
rifle S. Domingue au petit Goave 
en 1^54. g^ 

F 

FAcilité qu ont les Anglôis pôiir a voit 
des Nègres, 

Fhbuftiers François, pillent le Comp- 
toir des Danois à S. Thomas , . U 

Fond des Nègres, Quartier de S. dL 
mingue très-fertile en Cacao , zA 

Fond de rifle à Vache. Dcfcription de 
ce que l'Auteur en a vu , 2.zi 

Fontcnay ( le Chevalier de) Gouver- 
neur de rifle de la Tortue. Son Hit 
toire , 

Forbans. Gens qui courent lès iîier$ 
fans aveu , içr 

Ils donnent chafl'e à la Barque oùétoic 
l'Auteur, 

G '^ 

G Age (Thomas) Apoftat. Avis fur 
la Relation de Ton voyage, 4(ji 
Gahfet, Gouverneur du Cap François, 



50^ TABLE 

Girard ( le Père ) Supérieur des Jéfuites 
de Saint Chriftophe. Son honnêteté 
pour les Jacobins , 5 

Gombault (IcPcrc) Supérieur Général 
des Miflions des Jéfuites aux Ifles , 43 2 

Gomme de Courbari ôc autres gommes. 
Sentiment de l'Auteur fur les vertus 
qu'on leur attribue , 58 9 

Gommier , arbre. Sa defcription de fon 

ufage, 5f^ 

Gourdin , Marchand Nantois. Son Hif- 

toire, 179 

Gouverneurs Généraux des Anglois, 4^0 
Greffier de Léogane. Son Hiftoirc ,175 
H 

HAbitation des Jé{uites à S. Chrif- 
tophe , ^ ^ M 
Habitation des Carmes dans la même 
Ifle 5 & l'Hermitage , 24 
HoUandois. Ils ont plus foin du falut de 
leurs Nègres que les Anglois , 45 
Hôpital des Religieux de la Charité à 
S. Chriftophe, ^7 
I 

INtcrloppes. VaifTeaux qui trafiquent 
des Nègres fans l'aveu des Compa- 
gnies, 4® 
Intcrloppc moiiillé à la petite Rade de 
S. Euftache , tire fur le Bâtiment où 
ctoït l'Auteur, 3 5^ 



D Ê s M A T I E R E s. 507 

lydiennes ôc Moii(Telines provenantes 
d'un VaifTeau Forban à bon marché 
à S. Thomas , ^ ^5 

Inftind des Chevaux Se Chiens fauva- 
gcs, 198 

Jofeph 5 Matelot Provençal , appelle 
Patron Jofeph > eft fouetté par les Re- 
ligieux de la Charité à la Martini- 
que , 374 
Ifles de S, Martin & de S. Barthélémy. 
Elles dépendent de Saint Chrifto- 
phe, 29 345 
lAe à Vache , 237 
Ifles Cateline & Saône ou Savonne, 305^ 
Iflet appelle Coffre à mort près Port- 
Ric, 311 
Ifle à Crabes ou Boriquen. Sa fîtuation, 
grandeur & commodité , 31 j 
Ifle S. Thomas, lune des Vierges. Sa 
defeription , ^19 
Ifles Négàde & Sombrette , 34^ 
Ifles de Sabâ & de S. Euftaçhe , 3 47 
Jubilé univerfel. Hiftoire & cérémo- 
nie de fon ouvenure à la Martini- 



que, 



44J 



LA Gonave Ifle défertc , fîtuée dans 
la grande Baye de Léogane ,153^ 
Lambert , Capitaine de Flibufticrs 7. 
Il eft bleffc par les Anglois à S. Chrif- 

Yij 



5cS TABLE 

îoplie, ^ 4§7 

La petite Rivière , Quartier de Léoga- 
ne, 15^ 

Larmes de Job. Leur defcriprion , 185 

Lauriau , excellent Taillandier , 417 

Léogane, nouvelle Ville de ce nom fur 
la cbtQ de Saint Domingue , bâtie 
en 1712.. ii(^ 

Léogane , plaine de ce nom. Sa defcrip- 
rion, ôc des ruines du Château de la 
Princeflè de Léogane , 185 

L-Efterre. Defcription du Quartier éc 
V du Bourg de ce nom ,^ j6^ 

Le Maire Doyen duConfeil de Léoga- 
ne 173. Sa femme eft empoifonnée 
par fon Chirurgien , 207 

Le Pais , Capitaine de Flibufticrs Se de 
Milice de Tlfle à Vache, 250 

Le Vaffeur , Gouverneur de la TortuëV 
Son Hiftoire ôc fa mort , 6j 

Lucien (le Père ) CarmejCuré des Sain- 
tes. Sonavanture avec le Capitaine 
Daniel j 378 

~ ■'' -M ■ - 

Aifon du fîeur de Charité au 
Cap François. Son différend 
pour cela avec les Capucins ^ iiS 

Maladies ordinaires de S. Domingue > 
• leurs caufçs au jugement de l' Au- 
teur ^ 2,08; 




DES MATIERES, 509 

Manière de Boucaner ou fecher à la fu- 
mée la chair de Cochon , & enfuite 
de la faire cuire , 1^3 

Manière de prendre les Chevaux Ma- 
rons 5 leur prix , de ce qu'il coûte 
pour les dompter , 15^7 

Manière de pofer les Sentinelles dans 
l'Armadilie de Barlovento , iG)t 

Manière de fcier le Gommier , de de 
conferver la couleur des bois , 41 3 

Mantegue ou Sain doux. Les Efpagnols 
en ufent en vertu de la Bulle de la 
Croifade 3 233 

Mariage d'un Gentilhomme Gafcon , 

Marie , Commiiïairc Ordonnateur à S. 
Domingue , 12S 

MefTe de Re^mem chantée d'une ma- 
nière extraordinaire , 42^ 

Méthode de l'Auteur pour tranfporter 
par eau les bois qui ne flottent 
point , 392 

Meubles èc Idoles des Indiens, qui ha- 
bitoient S. Domingue avant la venue 
des Efpagnols 5 25(5 

Miniftres Anglois peu refpedés 32. Ils 
ne baptifent point les Nègres , mau- 
vaifes railons qu'ils apportent de cet- 
te négligence , refutées , 43 

Miniftre Luthérien de S. Thomas. Son 

Y lij 



.rô t A B L É 

honnêterc pour l'Auteur , ^ 3 6 

Modene , Capitaine de VaifïeauduRoi^ 
corredion fraternelle qu'il fie aux 
Aiiglois de l'Ille de Nieves , ^ 

Mithon , premier Intendant de S. Do- 
mingue en 17 15). & enfuite Inten- 
dant de Toulon , 118 

Mone , Monique ôc Zachéc trois ijQcs 
déferres dans le Canal de S. Donnn- 
gue & Port-Ric , 55 

Monnoycs ayant cours à Saint Domina 

gue 3 194 

JMonte Chrifio. Montagne qui fert à 
reconnoître le Cap François , 54 

Monori ( le Père ) Jacobin , Curé du 
Cul de Sac de Léogane , 219 

Monter aux Ifles du Vent , Se defcen- 
dre à S. Domingue ; termes de Mari- 
ne Amériquaine , 218 

Moyen de trouver de Peau douce a!U 
bord de la Mer , 515 

N 
Avieres ( le Père) Supérieur de la 
M iflîon des Jacobins à S. Do- 
mingue, 161 

Navire de Regiflre. Cequec'eft, 1^0 

Nègres qui font eftampés. Manière de 
le faire , 160 

Ne^^res Marons à la Montagne noire de 
S. Domingue. Projet pour les enlever. 




4lh 



DES MATIERES. 511 

Nègre de M.Vambel reclamé par l'Au^ 

tcur, 3yg 

Nourriture des Nègres â S. Domingue , 

O 

OFfres âvatîtageufes que Ton fait 1 
l'Auteur & a Ion Ordre, pour def- 
fer vir les ParoifTes de l'Iile à VsLcht.i^S 
Oraifon Funèbre de Service fait â la 
Martinique, pour Monfieur, Frère 
unique du Roi , 407 

Ouvriers de toute efpece très-chers à S. 
Domingue ^ 104 

P 

PAnaris. Remède à ce mal , 451 
Pain d'Epices. Arbre. Sa dcfcrip- 

tiôn, 41^ 

Panefton ou la grofTe Vierge?, Ifle. Sa 

defcription , ^40 

Partage des Paroiffes de S. Domingue 

entre les Jéfuitcs & les Jacobins ,215 
Partage de la fuccefîîon de M. Hinfelia 

entre les cinq Communautés Reli- 

gieufcs de la Guadeloupe , 434 

Paty , lieutenant de Roi de S. Domin- 

Pefche abondante dans la grande rue 
des Vierges , 341 

Penfions & Cafiiel dç$ Curés de S. Do- 
mingue, ^14 



11^ 




5ît TABLE 

Pierres légères > Panaches de mer , & 
autres curiofirés qu'on donne à l'Au- 
teur à rifle à Vache , 16^ 

Pimiento, Gouverneur de Carragene 
desïndes. SonHiftoire^ 230 

Pinel, Capitaine de Flibuftiers ri. Son 
entreprife fur Flfle de Saba , 350 

Plâtre trouvé par l'Auteur à la Guade- 
loupe , 3 5>7 

Pointe de Flfle à Vaebe fort dangereu- 
fê , ^^9 

Pommes de Raquettes. Manière de les 
cueillir Ôc leurs propriétés , 317 

Porcelaine du Japon > à quoi on la con- 
noît, 5 39 

Poolîblanç des Illes. Epreuves que l'Au- 
teur a faites , pour s'alîùrer de fa vé- 
rité , 35>5 

Port-Paix Quartier de S.Domingue 158. 
Son Egîife Paroiiliale èc fon Curé 140» 
Pçfcription du Fort de ce nom 143. 
Sa prile par les Efpagnols & les An* 
glois, ï4^ 

Précaution qu'il faut prendre pour fe 
fervir de laPoulTolane, * 397 

Préfens qu'on fait au Gouverneur & 
aux Officiers de l'Armadille Efpa- 
gnolc > ^9 5 

Préfens que les Efpagnols font à l'Au- 
teur, ^9^ 



DES MATIERES. 515 
Prife de Cartageiie par les Troupes de 
la Marine , & les Flibuftiers , 108 
Prife de la Partie Françoife de S. Chrif- 
tophe par les Anglois , 455 

PrixdesBœufsàLéoganecn 1701. 193 
Prix ordinaire pour la capture des Nè- 
gres Marons. Abus fur cela , 2^3 
Profit que Ton fait fur le vif-argent, ôc 
fur les eipeces 5 227 

.Q_ ■ 

Qualité de Prince de Léogane que 
l'on donnoit au Roi â S. Do- 
mingue, 185 

R 

REligieux de la Charité établis à Léo- 
gane & au Cap 5 rendent de grands 
fcrvices à la Colonie , 20^ 

Remède ordinaire des Anglois pour la 
maladie de Siam , 3(^1' 

Reriaede expérimenté pour les ruptu- 
res , 453 

Requiens en grand nombre entre Saba 
^ ôc Sainte Croix , 4(î 

Romanet ( le Père ) Jacobin & le Père 
Mondidier paflfent en France. Fri- 
ponnerie du Capitaine qui les avoic 
paiïes, 3^7 

Rolîignol , Officier de Milice de Saine 
Chriftophe. Avantures de fa famil- 
le ? 25Q 



r^ 



P4 



TABLE 

: - , S 

Aiîît Chriftophe , Ifîe partagée éiî- 

trelesFrançois&lesAnglois. DcC- 

cripcion particulière de cette Ifle > èc 

<^€S mœurs des Habitans > 4 

^Hte Croix > Ifle Françoife â prefent 

abandonnée. Sa fituation & bonté , 

Ssâut Domingne. Hiftoire abrégée et 
cette Ifle, $6 

Savonnier , on arbre à Savonnettes. De£^ 
cfiption & uCage du bois ôc du fruit , 

Serpent Marin. Sa defcription , 541 

SiMges, Chaflc de ces animaux à la Mon- 
tagne ronde de S. Chrifl:ophe. Bonté 
àc la chair des Singes 9. Hiftoirc fur 
cefujet, 10 

Smith ( Pitre ou Pierre ) Marchand Hol- 
landois établi à S. Thomas , 527 

Soie! , Infpeâ:eur de la Marine , & Gou- 
Terneur Général de S. Domingue en 
171 7. ^^^ 

StMuc de S. Diego liée au mafl: de mife- 
îie de l'Armadille Efpagnole , i$i 

Sâve ou Eftienne , riche Flibuftier à 
l'ifle à Vache. Ses manières > 251 
T 

TAmarins, arbres. Leur defcrip- 
tion >& leur ufage, 35 



DES MATIERES. 515 

Tempête dont la Barque où étoit l'An- 

teur fut battue après avoir quitté ks 

Efpagnols , ^og 

Tempête que rAuteureiïuyacnallantdle 

la Guadeloupe à la Marcmique , 45^ 

Temples des Anglois à S.Ciiriâophc, 

Tortue , Ifle fur la côte de S. Domia- 

guc. Ses différentes avanturcs , &: h. 

defcription, ^^ 

Travaux que l'Auteur a fait £iire am 

Fort de la Guadeloupe , 42,^ 

Traiter à la pique. Explication de ce 

terme , & raifon de cette conduite , 

Trebuchet , Capitaine Bordeloîs z. Son. 

ignorance & fon y vrognerie , 5 ^ 
Tremblement de terre aux Ifles , 440 
Tréfor qu'on dit être dans i'ifledck 

Negade, 1^ 

VAiflêau Amiral de l'ArmadiUe Ef- 
pagnole de Barlovcnto , iSx 
VailTeau Forban très riche dégradé , êc 
échoué auprès de S. Thomas , m 
Valernod , Maréchal de Camp , C01Ï&- 
mandant à S. Domingue , 11 c 

Yalmeinier, Lieutenant de Roi de S. 

Chriftophe. Sa Généalogie ^c fes fer- 
vices, ^. 



5i<J TABLE DES MATIERES. 

Vambel , Diredeur du Comptoir des 
Danois à S. Thomas , fon honnêteté 
pour l'Auteur , & Tes foins pour Tes 
Efclaves Chrétiens , 315 

Vâfes de terre figillée , leur figure , &: 
leur ufage , 505 

Vafes appelles Gourgoulettes , leur det 
cription , de leur commodité , 3 04 



Fm de la Table de lafeptieme Partie* 



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